ARTICLE N° 34

Les traitements conventionnels anticancer ciblent généralement des mécanismes de survie et de division cellulaire qui sont communs aux cellules cancéreuses et normales. Avec pour conséquence des traitements agressifs qui détruisent et endommagent les tissus sains des patients. Comme les cellules cancéreuses sont plus résistantes, les doses administrées pour les détruire ravagent avant tout les cellules saines. Les patients en sont terriblement affaiblis et intoxiqués. Même s’ils survivent aux traitements, ils souffrent souvent de graves lésions tissulaires à long terme.
Le Docteur Evangelos Michelakis et ses collaborateurs, chercheurs à l’Université d’Alberta au Canada, ont découvert une façon de réduire la plupart des tumeurs cancéreuses en quelques semaines, sans affecter les cellules saines et sans effets secondaires observables.
Leur approche a ceci d’extraordinaire qu’elle cible spécifiquement les cellules cancéreuses et n’affecte pas les cellules normales. Publiée en 2007 dans la prestigieuse revue Cancer Cell (1), l’étude initiale réalisée chez le rat aurait dû être rapidement suivie d’essais cliniques, afin d’évaluer à grande échelle l’efficacité du traitement sur des sujets humains. Pourtant, cinq ans plus tard, seule une étude pilote a été réalisée avec des patients atteints de cancer. Le remède est une molécule appelée dichloroacétate (DCA), utilisée depuis plus de 40 ans pour traiter divers dysfonctionnements métaboliques tant chez l’adulte que chez l’enfant.
Les doses pour lesquelles ce médicament peut être utilisé sans effets toxiques sont bien connues, ce qui permet de gagner un temps précieux au niveau des essais cliniques. En effet, la seule chose qui resterait à tester est l’effet du DCA sur un échantillon significatif de personnes atteintes de cancer. Le DCA présente aussi l’avantage d’être un composé chimique très simple, facile à produire à un prix modique. Nous sommes donc en présence d’un médicament bon marché, sûr, qui pourrait potentiellement faire régresser la plupart des tumeurs cancéreuses.
Pourtant, le Docteur Michelakis ne parvient pas à intéresser les compagnies pharmaceutiques à son développement. Il peine à trouver le financement nécessaire aux essais cliniques. Il espère y parvenir grâce à des donations et des fonds publics, mais le processus d’étude du DCA est ralenti.

Comment le DCA agit-il ?

Le DCA agit différemment des traitements anticancer conventionnels. Il s’adresse à une caractéristique des cellules cancéreuses et n’est pas toxique pour les cellules normales (lorsqu’on respecte le dosage approprié). Ce traitement cible un mécanisme cellulaire qui est considéré comme une conséquence du cancer et non pas une cause. C’est d’ailleurs pour cette raison que personne n’avait pensé à traiter le cancer par cette voie. Dans une cellule normale, les mitochondries, ces petites centrales énergétiques cellulaires, convertissent le glucose en énergie utilisable par la cellule, en absorbant de l’oxygène et en libérant du dioxyde de carbone et de l’eau. Ce processus qui requiert un flux continu d’oxygène est appelé oxydation du glucose. Or, les cellules cancéreuses se multiplient beaucoup plus rapidement que les cellules normales, nécessitant un plus grand apport d’énergie.
Donc, elles consomment davantage de glucose et d’oxygène. Par conséquent, au début du processus tumoral, les cellules cancéreuses induisent un déficit local en oxygène (hypoxie) dans l’environnement immédiat des cellules. En cas d’hypoxie, les cellules ont une autre manière de transformer le glucose en énergie sans utiliser l’oxygène. C’est la glycolyse anaérobie. Elle a lieu, non pas dans les mitochondries, mais dans le cytoplasme cellulaire. La glycolyse est moins efficace, c’est-à-dire qu’elle produit moins d’énergie, par contre elle peut se faire en absence d’oxygène. Les cellules cancéreuses cessent donc d’utiliser les mitochondries pour produire l’énergie et adoptent un régime glycolytique anaérobie. Lors du développement plus avancé de la tumeur, celle-ci va développer une vascularisation importante, qui lui permet de recevoir un apport suffisant en oxygène et en glucose.
Pourtant, les cellules cancéreuses continuent d’utiliser la glycolyse en présence d’oxygène (glycolyse aérobie) et n’utilisent toujours pas les mitochondries. Il faut dire que la glycolyse confère un avantage concurrentiel aux cellules cancéreuses comparativement aux cellules normales. En effet, la nature a prévu qu’une cellule anormale se suicide par un mécanisme appelé apoptose ou mort cellulaire programmée.
Or, l’apoptose est dépendante de la production d’énergie par les mitochondries. Comme les cellules cancéreuses ont abandonné ce mode de fonctionnement, leur programme de suicide cellulaire est désactivé. Par conséquent, elles demeurent réfractaires à la mort cellulaire, tant et aussi longtemps que le métabolisme normal n’est pas rétabli. Grâce à cela, les cellules tumorales ont un taux de survie élevé et résistent davantage aux traitements les plus agressifs. Elles se divisent, prolifèrent, concurrencent toujours plus les cellules normales. C’est ici que le DCA intervient : il force
les cellules cancéreuses à abandonner la glycolyse et à restaurer l’oxydation du glucose en énergie dans les mitochondries. Ce faisant, le DCA rétablit le programme de mort cellulaire programmée, conduisant les cellules anormales au suicide. Les cellules cancéreuses meurent, tout simplement. La tumeur fond en quelques semaines. Et les cellules normales ne sont pas affectées.
Le DCA peut être administré par voie orale et sa petite taille lui permet de pénétrer facilement les tissus, y compris le système nerveux. Cela semble quasiment trop beau pour être vrai, et pourtant, cela fonctionne chez les rats testés en laboratoire et chez la plupart des cancéreux qui ont reçu le traitement lors de l’étude clinique pilote (2), (3). Par ailleurs, des patients atteints de cancer ont reçu du DCA en soins palliatifs, puisque les médecins y sont autorisés à administrer en dernier recours, avec l’accord des patients, des médicaments qui ne sont pas encore approuvés par les instances sanitaires. En 2011, le Journal of palliative medicine publiait une étude de cas d’un patient âgé de 71 ans, atteint de cancer du foie et d’une masse tumorale au mollet (4).
Après 5 mois de traitement au DCA, le patient n’avait plus besoin de morphine, les douleurs avaient cessé. Il avait retrouvé l’appétit et repris du poids. Les masses tumorales avaient cessé de croître pendant le traitement (mais n’avaient pas disparu).

L’espoir déçu des malades

À la parution des travaux de l’équipe canadienne, les médias ont annoncé en fanfare la découverte d’un traitement miracle anticancer, créant beaucoup d’attentes auprès des personnes malades. En effet, malgré des décennies de recherche biopharmaceutique, les traitement conventionnels restent toujours aussi inefficaces que toxiques. Cependant, aucune compagnie pharmaceutique ne s’intéressait au DCA et les fonds publics pour financer les recherches se faisaient attendre, de sorte que certains ont choisi de se procurer la substance et de se soigner par eux-mêmes.
Ces personnes prennent le risque de s’exposer à des effets méconnus d’interaction entre DCA et cellules tumorales, y compris de potentielles aggravations du cancer. Le Docteur Michelakis ainsi que de nombreux chercheurs et médecins sont très inquiets, mais n’ont aucun moyen d’arrêter l’automédication ni d’accélérer les recherches cliniques. Des dizaines de milliers de cancéreux ont offert au Docteur Michelakis de participer bénévolement aux études en tant que cobayes. Des essais cliniques en bonne et due forme n’en demeurent pas moins onéreux.
Malgré le peu de moyens disponibles, les recherches se poursuivent et présentent des perspectives prometteuses. Même si certaines tumeurs sont réfractaires au DCA (5) , la majorité des cancers solides répondent bien au traitement (2), (3), (6-12). Toutefois, tant que les recherches chez l’humain ne sont pas achevées, l’éventualité d’une toxicité du DCA liée au contexte tumoral ne peut être exclue. Bien évidemment, les patients atteints de cancer en fin de vie se disent qu’ils n’ont rien à perdre en prenant du DCA. Il est inquiétant de savoir que certaines personnes ne trouvent pas un accompagnement médical adéquat et prennent le risque potentiel de s’intoxiquer par des traitements qui pourraient être inadaptés à leur cas. Les test cliniques pour le DCA seront-ils jamais menés à terme?

Eau oxygénée, le retour ?

Le DCA rejoindra-t-il les autres remèdes anticancer boycottés pour préserver le très lucratif marché du médicament ? Le peroxyde d’hydrogène (eau oxygénée) est un autre exemple de traitement anticancer qui est bon marché, facile à administrer, qui modifie spécifiquement le métabolisme des cellules tumorales mais qui n’intéresse pas les compagnies pharmaceutiques. Dans le milieu médical conventionnel, l’eau oxygénée était couramment utilisée jusqu’au milieu du XXème siècle. Mais depuis le développement de l’industrie pharmaceutique, elle a été reléguée au rang de simple antiseptique à usage externe. Dans de nombreuses cliniques alternatives, des traitements au peroxyde d’hydrogène par voie orale, intraveineuse ou en inhalation, sont proposés entre autres comme thérapies anticancer. L’automédication au peroxyde d’hydrogène est périlleuse, notamment par voie intraveineuse qui comporte des risques élevés d’embolie et d’hémorragie interne.
Le peroxyde d’hydrogène se décompose en eau et en oxygène. Si la concentration de ce dernier est trop élevée, des bulles peuvent se former dans le sang et provoquer une embolie gazeuse. Même en ingestion orale, le peroxyde d’hydrogène peut entraîner de sérieuses complications.
Aujourd’hui, son utilisation comme traitement interne est fortement décriée par de nombreux médecins, qui tiennent pour farfelue l’idée de s’attaquer à des cellules cancéreuses avec du peroxyde d’hydrogène (13), (14). Pourtant, plusieurs revues scientifiques des plus sérieuses ont publié ces dernières années des études qui démontrent la destruction spécifique des cellules cancéreuses par le peroxyde d’hydrogène (15-20).
Ces différentes études montrent l’élimination des cellules cancéreuses grâce à des injections intraveineuses d’acide ascorbique (vitamine C). Une fois infiltré dans la tumeur, l’acide ascorbique produit du peroxyde d’hydrogène qui s’attaque aux cellules cancéreuses et provoque leur destruction.
Même si le mécanisme d’action du peroxyde d’hydrogène sur les tumeurs n’est pas complètement élucidé, ses propriétés antitumorales sont désormais formellement reconnues. Comme l’administration interne du peroxyde d’hydrogène reste délicate, l’acide ascorbique semble être une alternative intéressante.
Pourtant, faute de recherches cliniques avancées, des traitements anticancer à la vitamine C et au peroxyde ne sont toujours pas développés dans le milieu hospitalier.

A quand des recherches publiques ?

Le DCA, l’eau oxygénée et la vitamine C sont peut-être insuffisantes à eux seuls pour guérir du cancer, bien que de plus en plus d’études scientifiques reconnaissent leur effet antitumoral. Mais combinées à un accompagnement global et personnalisé des patients, ces substances pourraient contribuer à sauver des millions de personnes chaque année. De tels traitements devraient être soumis à des test cliniques sérieux pour étudier en profondeur leurs vertus anticancéreuses. Pourtant, aucun financement n’est disponible pour réaliser les essais cliniques. Pourquoi? Parce que les substances en question sont dans le domaine public, donc non brevetables. Pour BigPharma, l’équation est simple : pas de brevet = pas de monopole ni de profit. Une compagnie pharmaceutique n’a pas intérêt à financer des tests pour prouver l’efficacité d’une substance dont elle n’aurait pas l’exclusivité d’exploitation.
Le remède serait aussitôt commercialisé à bas prix par tous ses concurrents. De plus, si des traitements tels que le DCA, le peroxyde d’hydrogène ou l’injection intraveineuse de vitamine C devaient être approuvés comme thérapies anticancer, ils feraient concurrence aux traitements brevetés. Étant donné que les intérêts commerciaux des compagnies pharmaceutiques seraient compromis, il est compréhensible qu’elles refusent de financer de tels essais cliniques. Finalement, la véritable aberration est que les fonds publics ne soient plus utilisés pour financer une recherche indépendante et éthique.
Le choix des thérapies à développer est désormais délégué aux compagnies pharmaceutiques tandis que les fonds publics sont consacrés au remboursement de traitements onéreux, souvent toxiques et inefficaces. La conjoncture actuelle encourage les gens à assumer davantage la responsabilité individuelle de leur santé.
Fort heureusement, après quelques décennies de guerre infructueuse contre le cancer, de plus en plus d’oncologues sont las de bombarder des tumeurs avec des produits toxiques et des rayons. La priorité se réoriente vers l’accompagnement des être humains dans leur globalité, en préservant autant que possible leur qualité de vie (21).
Reste à attendre que le financement de la recherche se recentre également sur cette priorité.

NOTES

Bonnet, S., et al. (2007) A mitochondria-K+ channel axis is suppressed in cancer and its normalization promotes apoptosis and inhibits cancer growth. Cancer Cell, 37-51

Michelakis, E.D., et al. (2010) Metabolic modulation of glioblastoma with dichloroacetate. Sci Transl Med, 31ra34
Papandreou, I., et al. (2011) Anticancer drugs that target metabolism: Is dichloroacetate the new paradigm? Int J Cancer, 1001-1008
Khan, A. (2011) Use of oral dichloroacetate for palliation of leg pain arising from metastatic poorly differentiated carcinoma: a case report. Journal of palliative medicine 14, 973-977
Washington, J.T., and Quintyne, N.J. (2012) Dichloroacetate induces different rates of cell death in cancer and noncancer cell lines in vitro. Tumori, 142-151
Saed, G.M., et al. (2011) Dichloroacetate induces apoptosis of epithelial ovarian cancer cells through a mechanism involving modulation of oxidative stress. Reprod Sci, 1253-1261
Tong, J., et al. (2011) Synergistic antitumor effect of dichloroacetate in combination with 5-fluorouracil in colorectal cancer. J Biomed Biotechnol, 740564
Ayyanathan, K., et al. (2012) Combination of Sulindac and Dichloroacetate Kills Cancer Cells via Oxidative Damage. PLoS ONE, e39949
Michelakis, E.D., et al. (2008) Dichloroacetate (DCA) as a potential metabolic-targeting therapy for cancer. Br J Cancer, 989-994
Kluza, J., et al. (2012) Inactivation of the HIF-1α/PDK3 signaling axis drives toward mitochondira oxidative metabolism and potentiales the therapeutic activity of pro-oxidants. Cancer Res
Babu, E., et al. (2011) Role of SLC5A8, a plasma membrane transporter and a tumor suppressor, in the antitumor activity of dichloroacetate. Oncogene, 4026-4037
Sun, R.C., et al. (2010) Reversal of the glycolytic phenotype by dichloroacetate inhibits metastatic breast cancer cell growth in vitro and in vivo. Breast Cancer Res Treat, 253-260
Autheur anonyme (1993) Questionable methods of cancer management: hydrogen peroxide and other ‘hyperoxygenation’ therapies. In CA Cancer J Clin, 47-56
Cassileth, B. (2009) Oxygen therapies. In Oncology (Williston Park, NY), 1182
Du, J., et al. (2012) Ascorbic acid: Chemistry, biology and the treatment of cancer. Biochim Biophys Acta, 443-457
Chen, P., et al. (2012) Pharmacological ascorbate induces cytotoxicity in prostate cancer cells through ATP depletion and induction of autophagy. Anticancer Drugs, 437-444
Chen, Q., et al. (2008) Pharmacologic doses of ascorbate act as a prooxidant and decrease growth of aggressive tumor xenografts in mice. Proc Natl Acad Sci USA, 11105-11109
Deubzer, B., et al. (2010) H(2)O(2)-mediated cytotoxicity of pharmacologic ascorbate concentrations to neuroblastoma cells: potential role of lactate and ferritin. Cell Physiol Biochem, 767-774
Asano, K., et al. (1999) Production of hydrogen peroxide in cancerous tissue by intravenous administration of sodium 5,6-benzylidene-L-ascorbate. Anticancer Res, 229-236
Frei, B., and Lawson, S. (2008) Vitamin C and cancer revisited. Proc Natl Acad Sci USA, 11037-11038
Entrevue du Dr Christian Boukaram. Néosanté n°15

Biologiste et docteur en sciences neurologiques installée au Québec, Cyrinne Ben Mamou a pratiqué la recherche pendant 12 ans dans des laboratoires universitaires. Elle a contribué au DVD de Jean-Jacques Crèvecoeur sur « Le système immunitaire et les microbes ».
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