Le cancer démarre-t-il dans le cerveau ? De Groddeck à Hamer en passant par Moirot et Laborit, beaucoup de travaux incitent à le penser. Mais comme ils n’ont pas fait l’objet de publications en bonne et due forme, la médecine psychosomatique classique s’obstine toujours à le nier. A part l’ulcère d’estomac et certains troubles cutanés pour lesquels elle attribue au psychisme un rôle causal, la science médicale refuse encore d’admettre que le stress est d’avantage qu’un facteur de risque dans l’apparition des maladies, a fortiori dans celle des pathologies cancéreuses. Si on fouille la littérature scientifique, on trouve pourtant pas mal d’études établissant un lien de causalité entre le vécu émotionnel et le développement du cancer. Pour son nouveau livre (*), le psychologue français Gustave-Nicolas Fischer a recensé ces recherches méconnues et en fait la trame de plusieurs chapitres. En voici un extrait significatif.

C’est vers la fin du XIXe siècle que se développent des investigations et des enquêtes de terrain à la fois aux Etats-Unis et en Angleterre pour comprendre ce qui, sur le plan psychologique, peut expliquer la survenue du cancer. Le rôle des facteurs psychologiques commence progressivement à être mis en évidence, et cela à travers des démarches rétrospectives qui considèrent la trajectoire de vie d’une personne cancéreuse et où l’on constate notamment que l’absence de relations affectives au moment de l’enfance ou des relations affectives difficiles ont pu jouer un rôle dans la survenue de leur cancer. Par ailleurs, des études importantes vont montrer le rôle d’un autre facteur psychique, à savoir l’effondrement des raisons de vivre lié à une situation de perte ou de rupture, susceptible d’avoir une influence sur l’apparition d’un cancer.
C’est en 1890 qu’un médecin anglais, le docteur Snow, réalise au London Cancer Hospital une enquête statistique pour évaluer le rôle de certains facteurs émotionnels dans l’apparition du cancer chez ses patients. Sur les 250 malades étudiés, il observe que 156 ont été profondément marqués par la mort d’un proche, 32 ont affirmé qu’ils étaient surchargés par le travail et les soucis professionnels. Seuls 19 d’entre eux ne faisaient état d’aucune tension ou problème psychologique. Ce médecin en a tiré la conclusion que le nombre de patients cancéreux ayant vécu un grand bouleversement avant l’apparition de leur cancer est trop élevé pour que la survenue du cancer soit due au hasard(1).
En 1926, la psychothérapeute américaine Elida Evans réalise l’une des premières études spécifiquement psychologiques sur 100 malades atteints du cancer. À partir des données recueillies dans le cadre des séances psychothérapeutiques, elle a établi des liens entre les problèmes psychologiques rencontrés par ses patients au cours de leur vie et l’apparition du cancer. Elle conclut que beaucoup de malades avaient perdu une relation affective importante avant leur maladie. Elle considère que ces malades avaient investi leur identité sur un objet ou un rôle extérieur : une personne, un travail, leur maison, plutôt que de développer leur propre individualité. Lorsque ces objets ou ces rôles disparaissent, de tels patients sont alors renvoyés à eux-mêmes avec peu de ressources intérieures pour faire face à la situation(2).
Mais c’est à partir des années 1940 que des études plus systématiques vont examiner les relations pouvant exister entre certaines caractéristiques psychologiques et la probabilité de tomber malade, non pas d’abord du cancer, mais de certaines maladies comme une maladie cardiaque, une maladie mentale ou encore l’hypertension artérielle. Une recherche, qui s’est déroulée sur une période de 16 années et qui a porté sur le suivi médical de plus de 1 300 étudiants diplômés de L’Université Johns Hopkins de Baltimore, a permis de dégager l’implication du psychisme dans le déclenchement de ces maladies. Les aspects psychologiques ont été appréhendés, non pas en termes de facteurs isolés, mais par rapport à l’histoire de vie des étudiants. En considérant le déroulement de leur vie sur une longue période, les chercheurs ont constaté que ceux qui étaient tombés malades avaient particulièrement souffert, au cours de leur enfance, d’une absence d’affection, de relations malheureuses avec leurs parents et avaient refoulé par la suite leurs sentiments négatifs. Mais, alors que les chercheurs n’avaient pas envisagé dans cette étude l’hypothèse que des causes psychologiques pouvaient également être à l’origine d’un cancer, ils furent très surpris par un autre résultat : ceux parmi les étudiants qui avaient contracté un cancer étaient également ceux qui avaient souffert d’une absence d’amour au cours de leur enfance(3).

Histoires de vie et profils cancéreux

Une enfance malheureuse pourrait-elle favoriser un cancer ? Beaucoup de médecins trouveraient à sourire. Et pourtant, nous avons là, dans ces premières conclusions, des indications essentielles sur la façon dont les phénomènes psychologiques agissent : dans une vie, à commencer par l’enfance, les expériences négatives qui, sur le plan psychologique, ont détruit « quelque chose » d’important, de vital chez quelqu’un, constituent des éléments qui le fragilisent en le rendant plus vulnérable à des facteurs externes. Les conclusions de cette étude ont été confirmées par la suite. Ainsi, une enquête a montré que les attitudes psychologiques formées au cours de l’enfance continuaient à exercer une influence significative sur la santé au cours des années. Ainsi, les sujets loners, caractérisés par une attitude affable, une humeur égale, et une grande solitude intérieure, étaient seize fois plus susceptibles d’avoir un cancer que les sujets acting-out/emotional qui exprimaient leurs émotions mais étaient anxieux et facilement dépressifs(4).
Au début des années 1980, Bahnson, professeur de psychiatrie à l’Université de Philadelphie aux Etats-Unis, a, quant à lui, effectué des études prospectives qui ont permis d’établir une relation entre histoire de vie et profil de personnalité des cancéreux ; dans ses travaux, il a mis en évidence le rôle du sentiment d’impuissance et des conditions familiales précoces négatives sur la prédisposition au cancer(5). Il est parti de l’hypothèse que la perte d’une relation significative accompagnée de dépression et d’un sentiment d’impuissance constituait un risque psychologique de développer un cancer. Ses recherches cliniques l’ont, par la suite, incité à mieux comprendre ce qui, dans une perte, était vécu comme bouleversant au point de provoquer un cancer. Selon lui, c’est la façon de vivre la perte qui est déterminante : si, au cours de l’enfance, quelqu’un a expérimenté le désespoir, le sentiment d’être abandonné dans sa relation avec ses parents, s’il s’est senti rejeté et seul, alors les séparations et les pertes vécues au moment de l’adolescence et à l’âge adulte auront des effets plus désastreux, car elles s’inscrivent dans une trajectoire de vie marquée par des expériences d’impuissance et de désespoir, de celles où l’enfant développe une affectivité dépressive liée à la répression de ses émotions et à ses frustrations chroniques. Lorsque, des décennies plus tard, une relation existentielle majeure est rompue, alors l’effondrement initial vécu dans l’enfance peut resurgir.
Ces personnes se trouvent ainsi ramenées en quelque sorte à leur détresse psychologique antérieure liée au sentiment qu’elles ne peuvent rien attendre des autres et de la vie. Pour vérifier ces données, Bahnson a voulu savoir comment les cancéreux, comparativement à d’autres malades, percevaient leurs parents. Il a constaté que les cancéreux décrivaient leurs parents comme froids, négligents, peu aimants, peu protecteurs et moins encourageants que ceux des autres malades. Ces conclusions ont considéré le risque psychologique dans une perspective de cycle de vie en montrant, à l’instar de tous les travaux en psychologie, l’importance décisive des premières années de la vie. Et sous cet angle, c’est notamment l’absence d’amour dans la petite enfance qui reste une expérience marquante dont les conséquences peuvent être dramatiques. Mais soyons clairs : tous les enfants en manque d’amour dans leur enfance n’auront pas le cancer. Cela montre simplement qu’en ce qui concerne les facteurs de risque psychologiques, il n’y a pas de certitude ni d’automatisme par rapport aux causalités. Une réalité psychologique ne devient facteur de risque qu’en raison de la susceptibilité propre à chacun de réagir et de faire face aux expériences éprouvantes de la vie.
L’incidence d’une enfance malheureuse sur le développement d’un profil de personnalité observé dans les recherches psychologiques sur le cancer a mis en évidence le fait que les personnes ayant refoulé leurs émotions et ayant un fort sentiment de désespoir et d’abandon consécutif à l’absence d’amour dans leur enfance présentaient le plus de facteurs de risques psychologiques du cancer. En d’autres termes, la perte et le manque d’amour dans l’enfance constitueraient un terrain de risque psychologique d’un cancer qui pourra se déclencher plus tard, à un moment plus crucial de la vie. Des travaux récents, basés sur les avancées de la psychoneuroimmunologie, ont confirmé ces conclusions en montrant une relation entre traumatisme au cours des huit premières années et apparition cancer, cela en raison des émotions réprimées qui semblent être un des facteurs importants dans l’étiologie du cancer et d’autres maladies(6).

Les cancéreux peinent à exprimer leurs émotions

Durant les années 1950, un autre axe de recherche s’est développé aux Etats-Unis, notamment avec Leshan, un psychothérapeute qui a commencé par réunir une vaste documentation sur les caractéristiques psychologiques et émotionnelles de personnes atteintes d’un cancer. A cet effet, il fit passer une série de tests psychologiques, dont le Worthington Personal History portant sur le fonctionnement psychologique d’un individu à diverses périodes de son existence : 455 cancéreux furent soumis à ce test. Par ailleurs, il effectua un entretien avec 250 malades et eut avec plus de 200 autres cancéreux soit un entretien, soit une série d’entretiens sur un problème particulier. Ses enquêtes, qui se sont déroulées sur un peu plus de quatorze ans, ont montré que certains facteurs réapparaissaient systématiquement dans tous les dossiers, à savoir tout d’abord le fait que la grande majorité des malades avaient perdu une relation qui était vitale pour eux. Autrement dit, à travers cette perte, ils avaient perdu leur raison de vivre du fait que cette relation jouait un rôle essentiel dans leur vie. Leshan(7) cite quelques-unes de ces pertes relationnelles : la mort d’un conjoint, le départ des enfants, un licenciement, la fin des études. En raison de cette perte, les personnes ne trouvaient plus ni but, ni direction au fond d’elles-mêmes. C’est donc manifestement « la rupture d’une relation vitale, expérience vécue par 72% des malades, qui était l’indice le plus significatif quand à l’éventualité de sa vulnérabilité au cancer », confirme le chercheur. Mais, comme il l’a souligné, ces données soulevaient aussi des questions : pourquoi cette relation était-elle si précieuse et si irremplaçable pour la personne concernée ? Pourquoi toutes les personnes confrontées aux mêmes épreuves ne sont-elles pas atteintes d’un cancer ? D’autres indications se sont en outre dégagées de cette première phase : entre autres, l’incapacité des cancéreux à exprimer leurs émotions, en particulier leur colère, leur agressivité et leur ressentiment. Ces éléments devaient prendre une importance encore plus grande dans la seconde phase du travail comportant des psychothérapies intensives avec les cancéreux. Ce travail a été mené avec 70 cancéreux au stade terminal, comparés à 88 sujets non cancéreux qui servaient de groupe témoin, cela afin de vérifier si les facteurs psychologiques découverts étaient réellement plus répandus chez les cancéreux. Les psychothérapies intensives firent apparaître, d’une part, une forte tendance au manque de confiance en soi et au mépris de soi. Les cancéreux n’avaient pas de considération pour ce qu’ils avaient pu réaliser dans leur vie, ils ne s’aimaient pas et se percevaient comme paresseux, médiocres, destructeurs. Cette dévalorisation d’eux-mêmes était en étroite corrélation avec une attitude symptomatique, selon Leshan, des cancéreux face à la vie : le désespoir. Ce désespoir semble être un aspect essentiel du fonctionnement émotionnel du cancéreux et s’exprime chez nombre de malades par le fait qu’ils étaient convaincus que seule la mort leur permettrait de sortir de l’impasse dans laquelle ils étaient enfermés.
Selon Leshan, le fonctionnement émotionnel du cancéreux s’exprime au cours de sa trajectoire de vie selon trois modalités : d’abord, dans l’enfance, par un sentiment de solitude et la conviction que les relations importantes sont sources de souffrance et de rejet par les autres ; ensuite, par une période marquée par une relation vécue comme essentielle, et à travers laquelle l’individu se sent accepté et trouve un sens à sa vie ; enfin, au moment de la rupture d’une relation vitale où s’installe un désespoir absolu lié à la conviction que la vie ne réserve plus aucune perspective de bonheur. Ces traits fondamentaux de la vie émotionnelle, Leshan les a retrouvés chez 76% des cancéreux qu’il a étudiés. En outre, il a lui aussi constaté qu’une structure émotionnelle traumatisée au moment de l’enfance était une caractéristique chez presque tous les cancéreux. Il affirme aussi que, sur plus de 50 personnes qu’il a suivies en psychothérapie intensive, « nombreux étaient ceux qui, enfants, avaient cruellement souffert, soit de la mort d’un parent, d’un frère ou d’une sœur, soit de la séparation d’un ou des parents. Ainsi, le phénomène était beaucoup plus répandu chez mes patients cancéreux que chez les autres(8) ».
C’est donc au cours de la vie, lorsque s’effondre une relation vécue comme une raison de vivre, que toutes les vieilles craintes de l’enfance ressurgissent. Alors, dans un délai de 6 mois à huit ans selon Leshan, un cancer peut se déclarer chez ce type de personnes. Dans ses analyses, il aborde la question des risques psychologiques en référence à l’existence globale de ceux qui sont un jour atteints par le cancer. C’est donc par rapport à tout un parcours de vie qu’il a mis en évidence un lien entre un certain profil émotionnel (répression des émotions, pertes des raisons de vivre, traumatisme infantile) et le risque de cancer.
Ce type d’approche a été repris par les théories psychosomatiques qui ont cherché à expliquer les troubles somatiques par des facteurs psychologiques. Ainsi, des conflits psychiques, certaines caractéristiques du développement et de l’apprentissage au cours de l’enfance, c’est-à-dire une suite d’événements malheureux au cours de la vie, peuvent engendrer un fonctionnement psychologique qui, à la longue, donnera lieu à une anxiété diffuse, à une dévalorisation de soi et à la croyance que la vie est menaçante.

Le sentiment de perte est le plus pathogène

Ces approches reposent essentiellement sur une conception de la personnalité et de la vie psychique qui considère que les troubles somatiques concernent des personnes dont les conflits psychologiques inconscients (peur, angoisse, colère) s’expriment par des symptômes physiques, et qui ont souvent vécu des événements douloureux dans leur vie. Les approches psychosomatiques du cancer ont, dans leur grande majorité, cherché à expliquer les troubles somatiques par des fonctionnements psychologiques en établissant des liens entre ces problèmes psychologiques et le développement du cancer. Il s’agit essentiellement d’études rétrospectives effectuées à partir de bilans thérapeutiques individuels, et qui ont mis en évidence des corrélations entre l’apparition d’un cancer et l’expérience traumatique d’une perte.
Un travail de synthèse(9) sur environ deux cents publications a dégagé une observation centrale : dans toutes ces études, une expérience de séparation très douloureuse, de rupture affective très traumatisante, de désespoir cumulé et non dépassé, a marqué la vie des patients cancéreux. Dans cette perspective, c’est un type de fonctionnement psychologique consécutif à une expérience de perte n’ayant pas été surmontée qui semble être un facteur de risque du cancer.
Ces conclusions rejoignent les témoignages de nombreux malades recueillis au cours d’entretiens : ils font état dans un certain nombre de cas d’événements particulièrement destructeurs sur le plan psychologique, et qui ont brisé ce à quoi ils tenaient le plus, comme à un ancrage vital. Beaucoup parlent de ces expériences en termes de déchirements, de conflits, qui ont pu se prolonger des années durant. Ils affirment alors qu’il s’agit d’expériences qui ont brisé leur vie, la confiance fondamentale dans ce qui faisait leur raison de vivre. Ces épreuves ont été vécues comme des cassures de leur vie.
C’est donc cela qui devient l’essentiel : il n’existe pas de facteur psychologique en soi qui puisse expliquer la survenue d’un cancer, mais c’est dans la personne touchée par une épreuve existentielle, à travers sa façon de réagir, de vivre l’événement, de se laisser abattre ou de se reprendre que se trouve un indice clinique à considérer. C’est lorsqu’une épreuve est vécue comme un désastre, comme un naufrage qui a englouti ses rêves et ses projets de vie ou anéanti une raison de vivre, qu’il y a lieu d’être très attentif et de la prendre en compte comme un facteur de risque. Dans ces conditions, c’est la réactivité personnelle, le caractère de réceptivité psychologique à une expérience traumatisante qui constitue le facteur de risque le plus important.

NDRL : les intertitres sont de la rédaction

(*) « Psychologie du cancer, un autre regard sur la maladie et la guérison » (Editions Odile Jacob)

Notes

Snow, H.L. (1890), « Increase of Cancer. Its probable cause », The Nineteeth Centurt. A Monthly Review, 161, p. 80-88.
Evans, E. (1926), A psychological study of Cancer, New York, Dodd, Mead and Company.
Thomas, C.B., Duszynski, K.R. (1974), « Closeness to parents and the family constellation in a prospective study of five disease states : suicide, mental illness, malignant tumor, hypertension and coronary heart disease », Johns Hopkins Medical Journal, 134 (5), p. 251-270.
Schafer, J.W., Graves, P.L., Swank, R.T., Pearson, T.A (1987), « Clustering of personnality traits in youth and the subsequent development of cancer among physicians », Journal of Behavioral Medicine, 10, p. 441-447.
Bahnson, C.B. (1980), « Stress and cancer : The state of the art », Psychosomatics, 21, p. 975-981.
Gerald, A., Harris, M.N. (2006), « Early childhood emotional trauma : An important factor in the aetiology of cancer and other diseases », European Journal of Clinical Hypnosis, 7 (2), p. 2.
Leshan, L. (1977), You Can Fight for Your Life, New York, Evans & Company Inc.
Leshan, L. (1977) , You Can Fight for Your Life, op. cit.
Bammer, K. (1981), Krebs und Psychosomatik, Stuttgart, Kohlhammer.

Psychologue spécialiste en psychologie de la santé et ancien professeur en psychologie sociale à l’Université de Metz, Gustave-Nicolas Fischer exerce actuellement à Montréal et à Genève. Il a publié de nombreux ouvrages de référence, notamment sur les liens entre corps et esprit, dont « Les Blessures psychiques » (Ed. Odile Jacob) et « Pourquoi votre tête soigne-t-elle votre corps » (Ed. Dunod)

Par Gustave-Nicolas Fischer