Une fois n’est pas coutume, nous ne publions pas d’interview dans ce numéro de Néosanté. Car il était prévu initialement que la personnalité rencontrée ce mois-ci soit David Servan-Schreiber, le célèbre neuropsychiatre décédé prématurément le 24 juillet dernier. L’entretien n’ayant pu avoir lieu, nous avons choisi de reproduire deux chapitres de son dernier ouvrage « On peut se dire au revoir deux fois ». Intitulés « Interactions vitales » et « Que reste-t-il d’Anticancer ? », ces deux extraits du livre peuvent en quelque sorte être considérés comme la quintessence du travail accompli et du message transmis par l’auteur d’ « Anticancer » et de « Guérir ». Y transparaissent son engagement en faveur d’une conception globale de la santé , plus attentive aux besoins biologiques de l’être humain et à la qualité de son biotope. Reproduction en guise d’hommage à un grand monsieur trop tôt disparu.

Il y a une vingtaine d’années, à l’époque où j’étais chercheur en neurosciences, j’ai beaucoup étudié les structures neuronales. J’étais frappé par le fait que le fascinant et vaste réseau de connexions qu’on appelle le cerveau est composé de cellules qui, prises individuellement, ne sont ni très «intelligentes» ni très « compétentes ». Mais dès qu’elles interagissent entre elles, elles donnent naissance aux facultés mentales les plus brillantes, comme la perception, l’intelligence, la créativité, la mémoire, etc. Ces phénomènes que nous qualifions d’ « émergents », parce qu’ils dépassent infiniment les capacités des entités dont ils sont issus, sont en réalité le fruit des actions et rétroactions qui ont constamment cours entre tous les neurones.

L’intelligence du corps

J’ai compris plus tard que le corps tout entier fonctionne aussi sur ce modèle de réseau : le foie interagit à chaque instant avec les reins, qui interagissent avec la tension artérielle, avec la qualité du sang, la production d’urine, les cocktails d’hormones, etc. Tout comme les systèmes de neurones, l’organisme produit lui aussi des propriétés émergentes. Et, comme pour le cerveau, ces propriétés constituent une sorte d’ « intelligence », cette «intelligence du corps», que nous sommes plus habitués à désigner sous le nom de «santé». Qu’est d’autre la santé, en effet, que la résultante d’un fonctionnement harmonieux et équilibré de tous les systèmes qui constituent l’organisme ? Quand ce fonctionnement se détraque, il ne sert à rien de s’acharner sur l’organe qui a l’air de flancher, le foie, le sang, le cœur, etc. Il faut chercher à restaurer l’équilibre de l’ensemble. Toute la sagesse des médecines ancestrales, qu’il s’agisse de l’ayurveda, de la médecine chinoise ou de la tibétaine, est d’avoir compris que soigner, c’est rétablir l’équilibre au sein du corps et non pas se focaliser sur tel « problème » particulier. C’est cette vision qu’on appelle « holistique » qui m’a inspiré quand j’ai créé à Pittsburgh un des tout premiers centres de médecine intégrative où étaient proposées des approches à la fois classiques et complémentaires. Je suis persuadé que les traditions antiques ont beaucoup à nous apprendre. Il serait extrêmement utile de les étudier, de faire une sorte de « tri » et d’intégrer certaines de leurs pratiques à notre panoplie de soins.

La notion de terrain

Si nous commencions à adopter un point de vue plus systémique au sein de notre propre médecine, ce serait déjà un pas en avant. Par exemple, devant une articulation douloureuse, si nous tentions de soigner non pas cette articulation-là, mais le problème plus global d’arthrite qui affecte l’organisme. Certes, il est parfois utile d’intervenir sur un point particulier, comme l’appendice quand sa dysfonction met en péril tout l’organisme. C’est l’immense réussite de la médecine moderne, que je suis le premier à applaudir, d’avoir trouvé des méthodes efficaces dans les situations de crise comme un infarctus ou une pneumonie. Mais on ne peut ni comprendre ni préserver la santé si on se fonde sur le modèle étroit de telle ou telle intervention.La santé ne peut se concevoir qu’à l’échelle de l’organisme, voire à celle de la nature, tant il est vrai que tout est interconnecté.Je suis très heureux de voir que les médecins auxquels j’ai le plus affaire en ce moment, les cancérologues, commencent à s’ouvrir à une vision plus systémique de leur métier. Ils ont cessé de se focaliser exclusivement sur « la tumeur ». Ils intègrent progressivement la notion plus riche de « terrain » et s’intéressent maintenant à la nutrition, à l activité physique, à la dimension psychologique… Cette attitude n’a rien de mystique, ni d’ésotérique, elle est tout simplement holistique.Si l’on prend l’exemple classique des antibiotiques qui tuent toutes les bactéries, les bonnes comme les « méchantes », on sait parfaitement qu’ils déséquilibrent la flore intestinale et provoque des diarrhées. Une vision holistique consiste à prescrire en parallèle des bactéries pour préserver la flore intestinale, et c’est heureusement ce que bon nombre de médecins font déjà. Ces tendances vont atteindre de proche en proche la chimiothérapie, la radiothérapie, et même la chirurgie. Il existe déjà tout un éventail de préparations qui ont pour résultat de diminuer les saignements, d’atténuer les douleurs postopératoires, etc. Il est inadmissible de ne pas les mettre en pratique à l’hôpital.

Complémentarité

A un niveau plus général, je suis persuadé que la médecine a atteint la limite d’un modèle fondé sur la recherche du « médicament miracle ». Il existe quelques maladies que nous pouvons soigner très bien avec un seul médicament : l’insuline, par exemple, pour le diabète. Un traitement formidable qu’il ne faut certainement pas jeter aux orties. Mais on ne voit pas comment on pourra trouver « le » médicament qui résoudra des problèmes de plus en plus systémiques, comme l’obésité, le cancer ou l’hypertension artérielle. On peut espérer réduire la tension artérielle grâce au médicament, on ne soignera pas le problème de fond de cette façon. On ne pourra pas trouver «la» molécule contre la maladie des artères coronaires, car cette affection touche l’ensemble des artères : aucun médicament ne peut les « nettoyer » toutes. En revanche, la preuve a été apportée que trente minutes de vélo d’appartement, cinq fois par semaine, étaient plus efficaces à cet égard que la pose d’un stent !
En réalité, les deux types d’approche sont utiles et – c’est là toute ma conviction- parfaitement complémentaires. Un patient qui fait un infarctus, on ne le met pas sur un vélo. On lui pose un stent sur-le-champ, et on lui sauve la vie. Mais dans les mois et années qui suivent la crise cardiaque, il vaut mieux qu’il fasse du vélo sinon le stent se bouchera à nouveau !

Le hic du fric

Le principal obstacle au développement de cette médecine intégrée, c’est qu’elle n’offre aucune occasion de gagner beaucoup d’argent. Quand un laboratoire pharmaceutique découvre un médicament ou met au point le stent, c’est le jackpot : le brevet va rapporter des sommes fabuleuses. Mais si on découvrait qu’en se massant un certain point d’acupuncture on pouvait réduire de 30% le besoin d’anti-inflammatoires, ce principe ne serait pas brevetable ni ne pourrait alimenter une industrie. Seule la Sécurité sociale pourrait y trouver son compte, mais pour des raisons difficiles à comprendre, ce n’est pas non plus le cas. Mes amis américains nous envient beaucoup notre protection sociale. Ils imaginent que, pour des raisons d’économie, elle est ouverte à des approches intelligentes de santé. Je le croyais moi aussi. Je pensais que la Sécurité sociale serait intéressée par les études tout à fait probantes qui établissent l’efficacité d’interventions comme l’acupuncture ou le yoga sur certaines affections. Il est par exemple démontré que deux points d’acupuncture réduisent de 60% les besoins de morphine après une opération. Pour m’être souvent occupé de vieilles personnes après une chirurgie, je n’ai aucun doute sur l’intérêt de réduire les doses. Car les personnes âgées sous morphine deviennent confuses, font des cauchemars, ont des hallucinations. Elles tombent de leur lit la nuit et se cassent le col du fémur. Et elles finissent par mourir à l’hôpital. Quelle que soit le plan sur lequel on se place, humain, médical ou économique, la seule chose rationnelle à faire c’est de leur prescrire cette acupuncture. Tragiquement, on ne le fait pas. Pourquoi ? La seule explication que j’ai pu trouver, c’est que ça ne fait gagner de l’argent à personne. J’ai tout de même eu la naïveté d’aller suggérer à des responsables de la Sécurité sociale de consacrer un petit pourcentage de leur budget à l’exploration de voies nouvelles pouvant entraîner des économies substantielles. Je suis tombé de haut. Les administrateurs que j’ai pu rencontrer- des hommes intelligents et dévoués par ailleurs-étaient tellement obnubilés par l’idée de limiter les dépenses qu’ils semblaient incapables de comprendre l’intérêt d’investir un minimum pour trouver des façons d’économiser…

Ecologie globale

A travers la santé, on s’aperçoit qu’on touche de plus en plus à toute une série de questions brûlantes qui constituent le problème de fond de notre époque. Il a été très bien résumé par mon ami Michel Lerner : « on ne peut pas vivre en bonne santé sur une planète malade. » C’est là où la santé rejoint l’écologie globale. Une discipline s’est même constituée sur cette interface : l’écomédecine, dont Michel Lerner est précisément le fondateur au niveau mondial. Elle se préoccupe des problèmes de santé publique liés au téléphone portable, aux pesticides, aux fertilisants, aux radiations (dont on a pu entrevoir l’importance avec le drame de Fukushima au Japon). Mais aussi à l’eau potable ou à l’industrie agroalimentaire. C’est d’ailleurs du côté de l’agroalimentaire qu’est venu un mouvement assez inattendu et extrêmement encourageant de remise en cause des vieux schémas. Je pense au rôle joué récemment par les mouvements de consommateurs et la prise de conscience que les aliments qu’on nous vend nous empoisonnent. On a pu observer d’ailleurs un beau phénomène de réseau : l’intérêt des consommateurs a déclenché celui de la presse, qui a entraîné en retour une plus grande prise de conscience. Résultat : les Casino, Carrefour et autres Monoprix ont été obligés de suivre, et l’on voit partout se créer des rayons bio et des lignes de produits naturels.

L’espoir bio

Cet exemple représente un grand espoir, celui de changer en profondeur le système entier de l’agriculture. De plus en plus d’agriculteurs se rendent compte qu’ils doivent passer au bio, pas seulement pour le bien de leur terre, ou de leur propre santé, mais également pour des raisons économiques, le bio permettant d’augmenter un peu les revenus de leur travail. Il est grand temps. Pensons par exemple à la vigne. Savez-vous que le vin contient mille fois la dose de pesticide tolérée dans l’eau potable, histoire de lutter contre le phylloxéra ? C’est peut-être une logique industrielle compréhensible, mais sur le plan de la santé publique, c’est tout simplement démentiel. Or on a des solutions: le vin bio existe, et je parie que les amateurs de vin ne supporteront pas longtemps d’absorber un bouillon de pesticide sous prétexte de boire un bon cru. Quand à notre façon de traiter les animaux dont nous nous nourrissons, c’est à la fois délirant et ignominieux. Depuis que je sais par exemple comment sont élevés les poulets en batterie, je suis devenu incapable d’en manger. Une vaste prise de conscience est en train d’avancer à grands pas, et j’ai la conviction que l’industrie agroalimentaire va devoir assez rapidement remettre en cause son système destructeur à la fois pour l’environnement et la santé publique. S’il n’y a qu’un exemple à rappeler, c’est celui des pesticides et des fertilisants. Leur usage massif entraîne la destruction des sols et la contamination de notre nourriture. Puis, quand ils sont lessivés par la pluie, ils polluent les rivières et la mer, induisant des phénomènes dangereux comme la prolifération des algues vertes et le changement de sexe de certains amphibiens et poissons. En se retrouvant dans nos assiettes, ils contribuent à l’augmentation dramatique des cancers.

L’intelligence de la terre

L’écologie nous apprend que toute forme de vie est l’expression d’échanges au sein d’un réseau. La terre elle-même ne fonctionne que comme un réseau où tout interagit avec presque tout en permanence. Là aussi, ces interactions génèrent des propriétés émergentes qui constituent l’ «intelligence de la terre». C’est cette intelligence que nous sabordons quand nous violons délibérément les équilibres naturels. Heureusement, nous en avons pris conscience, et la compréhension des mécanismes de réseau est à mes yeux le progrès majeur des trente ou quarante dernières années. Une commission de l’INSERM l’a reconnu : la responsabilité des facteurs environnementaux est considérable dans l’épidémie de cancers actuelle. Ces facteurs vont de la pollution atmosphérique aux radiations, en passant par la gamme infinie des molécules chimiques présentes partout autour de nous. C’est à la racine du problème qu’il faudrait s’attaquer : mettre fin à l’empoisonnement de l’environnement et réformer l’industrie agroalimentaire. Au lieu de quoi 97% de notre effort de recherche est tourné vers les méthodes de soin et de détection… Je suis de ceux qui pensent que notre santé est intrinsèquement liée à celle de notre environnement. Guérissons notre planète pour nous guérir.

Par David Servan-Schreiber

Extraits du livre « On peut se dire au revoir plusieurs fois », de
David Servan-Schreiber, aux Editions Robert Laffont .

Les citations en exergue appartiennent au texte, les intertitres sont de la rédaction.

Médecin et chercheur en neurosciences formé aux Etats-Unis, David Servan-Schreiber a créé et dirigé un centre de médecine intégrée à l’université de Pittsburgh, où il a enseigné en qualité de professeur clinique de psychiatrie. A l’âge de 31 ans, on lui découvre une tumeur au cerveau. Il y aura survécu pendant 20 ans, défiant tous les pronostics médicaux. Il est l’auteur de « Guérir » et d’ « Anticancer », vendus à des millions d’exemplaires et traduits en 40 langues.

Que reste-t-il
d’Anticancer ?

La rechute et le décès de David Servan-Schreiber posent évidemment question. Les critiques se sont tues par décence, mais avant même sa disparition, le scepticisme avait déjà refait surface : et si tous les conseils et «recettes anticancer» divulguées dans le livre était inopérantes pour prévenir la maladie ? Sachant que sa mort précoce à 50 ans serait sans doute exploitée par ses contradicteurs, David Servan-Schreiber a pris les devants et répondu aux objections dans un autre chapitre de son livre d’adieu. Voici ce passage dans son intégralité.
A la première question soulevée par mon état de santé: “Ma rechute entame-t-elle la crédibilité de la méthode anticancer?”, je réponds catégoriquement non. D’abord parce que je ne suis pas une expérience scientifique à moi tout seul, je suis un cas clinique parmi d’autres. Les expériences scientifiques brassent les données de milliers, voire de dizaines de milliers de cas cliniques. Les considérations, les recherches, les conclusions, les preuves que j’ai présentées dans Anticancer ne sont pas fondées sur mon expérience personnelle, mais sur la littérature scientifique. Ensuite, parce que tous les traitements, qu’ils soient classiques ou expérimentaux, présentent des taux de réussite et des taux d’échec. Il n’y a pas de “cure miracle” contre le cancer, pas de réussite à 100%, même en médecine conventionnelle, dont on ne compte plus les prouesses. Il n’existe pas de méthode infaillible, pas de chirurgie ni de chimiothérapie qui réussisse à tous les coups. Pas étonnant donc de constater qu’aucun régime alimentaire, aucun entretien de la condition physique, aucune technique de gestion du stress ne soit à même d’éliminer la possibilité d’une rechute. En revanche, il existe des moyens pour chacun de maximiser ses défenses naturelles en prenant soin de son état général, physique et mental. On peut mettre tous les atouts dans son jeu. Mais le jeu, lui, n’est jamais gagné d’avance. Que ces méthodes accessibles à chacun renforcent réellement le potentiel naturel d’autodéfense ne fait aucun doute. De nombreuses recherches en ont apporté la preuve de façon indiscutable. Il y a heureusement des médecins et des hôpitaux qui le reconnaissent. Quand les médecins de Cologne ont décidé de m’opérer en urgence, pas une seconde ils m’ont dit: “Alors, ça ne marche pas vos brocolis” Au contraire, ils m’ont assuré: “Si vous faites tout ce que vous décrivez dans votre livre, vous avez toutes les chances de vous en sortir.J’ai beauoup apprécié cette attitude. Les patients qui se mobilisent pour renforcer leurs propres défenses ont besoin que leurs efforts soient reconnus comme valides. Au lieu de quoi, on entend trop souvent dire: “Faites ce que vous voulez en complément, ça ne fera ni bien ni mal.” Or c’est faux, scientifiquement faux. Tout mon combat est là. Il existe des tas de “choses” que l’on peut faire légitimement en parallèle avec les interventions de la médecine conventionnelle. Ces “choses” que j’appelle les méthodes anticancer font objectivement beaucoup de bien. Elles contribuent objectivement à l’amélioration du malade, à l’efficacité des traitements, à l’atténuation de leurs effets secondaires, à l’allongement des périodes de rémission et à la diminution des risques de rechute.Il est par exemple parfaitement établi que l’activité physique permet de supporter beaucoup mieux les chimiothérapies. Du coup, les médecins ne sont pas obligés de réduire les doses, ce qui concourt directement à l’efficacité du traitement! Idem pour la radiothérapie, pour la récupération après la chirurgie. Les méthodes qui permettent de mieux gérer le stress ont pour effet, c’est prouvé, de réduire les nausées. Les approches anticancer sont en réalité des instruments de santé de premier ordre. Il est inacceptable de ne pas en informer les malades.Dans mon cas, je suis persuadé que ces approches ont considérablement amélioré ma vie, tant en longévité qu’en qualité. Le diagnostic de ma tumeur au cerveau a été posé pour la première fois il y a dix-neuf ans. Le fait que j’aie vécu toutes ces années avec un cancer agressif – 99% des personnes qui en sont atteintes ne survivent pas au-delà de six ans…- suffit amplement à légitimer l’idée qu’il était en effet en mon pouvoir de contribuer positivement à mon état de santé. Le livre Anticancer se terminait sur l’aveu que je ne savais pas combien de temps j’allais vivre encore. Mais que, quoi qu’il arrive, j’aurais été heureux d’avoir choisi ce chemin qui consiste à cultiver au maximum toutes les dimensions de ma santé, car ce choix m’avait déjà permis de vivre une vie bien plus heureuse. Je réitère aujourd’hui cette affirmation: il faut nourrir sa santé, nourrir son équilibre psychique, nourrir ses relations aux autres, nourrir la planète autour de nous. C’est l’ensemble de ces efforts qui contribue à nous protéger, individuellement et collectivement, du cancer, même si nous n’obtiendrons jamais de garantie à 100%.