portrait de Yves RasirGrâce à mes confrères canadiens de Psychomédia, j’ai pris connaissance des travaux de Jonathan Rottenberg et Todd Kashdan, deux universitaires américains  qui publient leurs recherches dans la revue Perspective on Psychological Science.  Leurs articles sortent de l’ordinaire car ils invitent à ne plus  regarder la dépression d’un mauvais œil  et même à la considérer comme une maladie salutaire ! Certes,  reconnaissent-ils, cette pathologie pénible est souvent difficile à soigner et elle peut se chroniciser au point  de gâcher une vie entière. Les troubles dépressifs récurrents peuvent aussi dégénérer en profond dégoût de vivre et en envies suicidaires, avec fréquents passages à l’acte.  Et quand ils ne tombent pas au 36ème dessous, les patients  peuvent néanmoins manifester une inaptitude au bonheur et une incapacité à trouver un sens à leur existence.  Non contente d’altérer l’humeur et de miner le moral, cette affection peut  donc tourmenter ses victimes et les faire cruellement souffrir pendant longtemps.  Mais si on dépasse cette vision très… déprimante, la dépression mérite pourtant d’être envisagée autrement ! Selon Rottenberg & Kashdan, les quelques recherches épidémiologiques sur le sujet  montrent en effet que les évolutions péjoratives  sont une minorité et que la plupart des individus diagnostiqués parviennent à sortir définitivement de leur état d’abattement. Par exemple, cette vaste étude longitudinale indique que 40 à 60% des personnes qui ont souffert de dépression sont totalement guéries et  n’ont jamais connu de récidive, même quand on les interroge des décennies plus tard. Dans cette autre étude portant sur 2 528 sujets ayant vécu un épisode dépressif majeur, 39%  d’entre eux rapportent qu’ils vont beaucoup mieux et qu’ils se sentent en meilleure santé psychique qu’avant la maladie. 
 
Elle serait donc bénéfique,  la descente aux enfers ? C’est précisément le message optimiste que veulent transmettre les deux chercheurs : nombre de dépressifs s’en remettent très bien, rebondissent  complètement et se jugent même plus épanouis qu’auparavant !  Pour arriver à cette surprenante conclusion, les scientifiques ont utilisé un instrument de mesure de l’épanouissement personnel, un outil mis au point par des psychologues et qui permet d’évaluer les neuf principales composantes du bien-être, comme l’estime de soi,  la satisfaction à l’égard de la vie, la capacité d’aimer et d’être aimé,  le sentiment  de progresser,  la fréquence d’émotions positives ou la rareté d’émotions négatives. Et ils ont découvert une chose assez incroyable : les anciens dépressifs interrogés font de meilleurs scores que 75% des adultes n’ayant jamais connu la dépression ! Autrement dit, les personnes qui guérissent ne sont pas seulement débarrassées de leurs symptômes, elles sont mieux dans leurs baskets et plus heureuses que les trois-quarts des gens en bonne santé ! Pour le duo d’universitaires américains, il faudrait d’urgence en informer les 300 millions d’être humains qui luttent contre la dépression dans le monde entier et leur faire miroiter cette sortie du tunnel potentielle.  « Notre nouveau point de vue sur les possibilités après la dépression n’est pas seulement plus proche des preuves scientifiques existantes, il se trouve aussi qu’il apporte plus d’espoir » soulignent Kashdan & Rottenberg. Or l’espoir lui-même aide à revivre et pourrait favoriser les issues positives de la maladie dépressive, ajoutent-ils,  pourvu que la prise en charge ne se limite pas à étouffer le mal-être par des médicaments.  Autant un pronostic sombre a tendance à enfoncer le malade, autant la perspective de lendemains ensoleillés peut contribuer à le tirer du trou et augmenter ses chances de guérison. Savoir que sa détresse a de bonnes chances d’être transitoire et qu’elle agit souvent comme un tremplin, c’est déjà un remède efficace !
 
Voilà évidemment le genre de discours que je répercute avec plaisir. J’éprouve même une certaine jubilation à le faire puisque ces travaux viennent confirmer ceux des pionniers de la médecine nouvelle et des médecines naturelles, selon qui la maladie n’est pas une malédiction mais au contraire l’expression d’une énergie vitale à accompagner plutôt qu’à combattre. Pas un événement dépourvu de sens mais un « effort de la nature pour me guérir » comme disait Jung, un « programme bien-fondé de la nature » a renchéri le Dr Hamer.  Pas une punition injuste laissant nécessairement des séquelles,  mais une parenthèse destinée à être refermée. Bienheureux les déprimés, alors ? Faut pas pousser le bouchon si loin et oublier que cette maladie, comme toutes les autres,  traduit une impuissance à gérer un stress émotionnel par les seules ressources du cerveau conscient. La perte de santé reflète obligatoirement une perte d’équilibre intérieur. Mais la bonne nouvelle, c’est que la prostration dépressive n’est souvent qu’un (très) mauvais moment à passer, un calvaire éphémère et une situation  surmontée par une majorité de patients. Plus réjouissant encore : cette épreuve passagère fortifie ses rescapés  puisque ceux-ci affirment être plus épanouis que la moyenne de la population. Sans doute qu’après avoir connu la noirceur, ils sont enclins à mieux distinguer les couleurs. Lorsque les nuages s’éloignent, le ciel bleu paraît plus bleu. Il y a probablement de ça dans ce que dévoilent les deux psychologues américains. Il n’empêche que leur nouvelle vision de la dépression rejoint l’optimisme inhérent à la psychobiologie : si les solutions de survie qu’on appelle maladies peuvent déboucher sur une plus belle vie,  accueillons-les avec confiance et traitons-les naturellement au lieu de réprimer chimiquement leurs désagréments.