Si je vous demande quel est le contraire de la fragilité, sans doute que beaucoup d’entre vous me répondront « la solidité » ou « la robustesse ». C’est en tout cas ce que fait mon dictionnaire d’antonymes quand je l’interroge sur ordinateur, en me proposant aussi des mots comme « résistance », « force » ou « vigueur ». Ce n’est pas complètement faux, mais ce n’est pas vrai non plus car la fragilité qualifie une chose qui se fragilise encore davantage si on la soumet à un stress. Par exemple, un verre fendu risque plus sûrement de se casser au choc suivant. Un verre véritablement non fragile serait un verre qui devient plus résistant lorsqu’on le manipule sans ménagement. Il n’y a donc pas de vocable valable pour désigner l’inverse de la fragilité. Enfin, il n’y en avait pas jusqu’à ce que le substantif « antifragilité » soit inventé, il y a une dizaine d’années, par Nassim Nicholas Taleb. Statisticien et philosophe des sciences, cet écrivain américain d’origine libanaise exerçait naguère la profession de trader et il a été le seul de sa corporation à prévoir et anticiper la crise financière de 2008. Dans deux livres antérieurs à l’effondrement des banques et au krach boursier, il avait parfaitement (d)écrit ce qui risquait d’arriver à un système aveugle aux « cygnes noirs », c’est-à-dire aux événements improbables se produisant chaotiquement. Dans un troisième ouvrage paru en 2012 et intitulé « Antifragile », Taleb forgeait ce concept et développait sa pensée en expliquant qu’à vouloir protéger les empires bancaires et les grosses entreprises, les autorités en font des colosses aux pieds d’argile. Mais dans ce best-seller traduit en 33 langues, l’auteur au succès planétaire ne vante pas seulement les « bienfaits du désordre » et de la non-intervention étatique dans le domaine économique : il accuse aussi notre société moderne de ruiner la santé des individus en prétendant faire mieux que la nature.

Pour appuyer son argumentation, Nassim Nicholas Taleb se fonde sur la notion d’hormèse, autrement dit la capacité des êtres vivants à profiter de l’adversité pour s’adapter, se régénérer et croître harmonieusement. Et en guise d’illustration, il prend l’exemple de la musculation : l’effort imposé aux muscles les rend plus forts en raison des micro-déchirures occasionnées à la fibre musculaire. Sans ce minimum de stress, pas de musculature apte à mouvoir notre squelette, dont les os ont à leur tour besoin d’être sollicités pour acquérir densité et solidité. Et que dire du système immunitaire ? Aujourd’hui, on sait qu’il se construit en bonne partie en se confrontant aux microbes présents dans l’environnement. La fameuse « hypothèse de l’hygiène » postule que l’excès de propreté ne serait pas étranger à notre piètre immunité et à l’explosion contemporaine des allergies. Trop de confort et trop de défiance envers le microcosme microbien fabriquent des enfants fragiles alors que leur tendance instinctive est de progresser en résilience au contact de la nature. Non contente de brimer leur
« biophilie » spontanée, notre époque expose les petits d’hommes à un grand danger puisqu’elle use et abuse de produits biocides, rendant ainsi les bactéries de plus en plus antifragiles ! On l’aura compris : Taleb n’est pas tendre du tout avec la médecine occidentale officielle, dont il estime qu’elle bafoue les sages principes hippocratiques consistant à « d’abord ne pas nuire » et à se fier à la puissance guérisseuse de la nature. Pour lui, l’aptitude du corps humain à s’autoguérir est une
réalité attestée par le temps long de l’évolution. Les vertus du jeûne et l’utilité de la fièvre sont également des évidences que la science redécouvre mais que des millénaires de connaissance empirique ont déjà amplement démontrées. Sauf menace vitale évidente, il préconise carrément de fuir les médecins et de s’abstenir de toute médication pour rester en bonne santé ! Son maître mot ? La temporisation. À ses yeux, aucun traitement ne vaudra jamais la patience chez un patient suffisamment sain. Dans la lignée d’un Ivan Illich, Nasim Nicholas Taleb se pose en détracteur féroce de la (sur)médicalisation et d’un « art de guérir » dévoyé par des intérêts commerciaux. Il souligne à l’envi que les erreurs et la iatrogénie médicales font désormais plus de victimes que la maladie.

Comment échapper au piège et redevenir antifragile ? L’auteur du bouquin éponyme (une brique de 650 pages !) y partage quelques-unes de ses méthodes personnelles. Notamment la bonne habitude de ne pas petit-déjeuner (« aucun animal ne mange avant d’avoir chassé »), celle de fuir les aliments industriels pour leur préférer la nourriture originelle et les cuisines traditionnelles, ou celle de s’activer à bon escient en variant l’intensité et en privilégiant les mouvements fonctionnels. Le renoncement aux médicaments de synthèse et même aux compléments alimentaires (« Si une pilule du bien-être existait, la nature l’aurait inventée ») fait également partie de sa stratégie quotidienne. Dans son passionnant dossier consacré à l’antifragilité (lire page 6 et suivantes), Yves Patte relève que ce sont précisément les conseils dispensés depuis sa création par le mensuel Néosanté, et singulièrement à travers ses rubriques Paléonutrition et Naturo pratique. Non seulement nous sommes le premier journal de santé à en parler, mais l’antifragilité était déjà au cœur de notre projet rédactionnel avant même la naissance du mot. Vous avez dit avant-gardisme ?