La médecine monstrueuse

Née en 1957, ma sœur aînée était un bon gros bébé à l’apparence normale. Sauf qu’elle régurgitait le lait maternel, le recrachait par le nez, et qu’elle dépérissait de jour en jour. Ne comprenant pas ce qui se passait, le médecin de famille avait déjà laissé entendre qu’il fallait craindre le pire. C’est alors qu’un oncle, gynécologue de profession, eut l’idée d’ouvrir la bouche du nourrisson et d’y découvrir la raison de son déclin : il n’avait pas de palais, c’est-à-dire que les deux côtés de sa voûte buccale n’étaient pas soudés, comme chez tous les nouveau-nés. Ambulance, hôpital, intervention chirurgicale : quelques heures plus tard, ma grande sœur était recousue et pouvait désormais téter efficacement. Comme on me l’a raconté plus tard, il s’en est vraiment fallu de peu. L’enfant a survécu et, au prix de plusieurs opérations ultérieures accompagnées d’indicibles souffrances, a pu se réparer esthétiquement. Merci la médecine ? Faut voir. Ma mère s’est toujours nourrie sainement et ne manquait certainement pas d’acide folique. Peu de risque que la malformation palatine de sa fille soit imputable à une carence en vitamine B9, comme cela arrive encore de nos jours. Peu de danger également que ma maman ait été exposée à une pollution industrielle (dioxines…) ou agricole (pesticides…) d’ampleur suffisante pour affecter le fœtus. Avec le recul, je soupçonne personnellement qu’un autre facteur a dû peser très lourd dans ce drame évité de justesse : un médicament.

Car, à l’époque, l’énorme scandale de la thalidomide n’avait pas encore éclaté. Dans les années 50, ce traitement symptomatique de la nausée était allègrement prescrit aux femmes enceintes. Elles avalaient les comprimés comme des bonbons à la menthe, sans savoir que ce médoc à la mode allait se révéler doté de puissants effets tératogènes. Térato quoi ? Du grec « tératos » (« monstre ») , cet épithète qualifie les molécules chimiques capables de provoquer de graves malformations congénitales, comme le Spina bifida (absence de soudure de la colonne vertébrale), le bec de lièvre, la fente du palais ou d’autres difformités du visage. Chez les « bébés thalidomide », il s’agissait plus fréquemment d’atrophie des membres, les bras et/ou les jambes étant réduits à l’état de moignons biscornus. J’ai personnellement connu plusieurs de ces enfants sévèrement handicapés, dont il arrivait que les camarades de classe osent cruellement se moquer. Dans le monde, il y a eu entre 10 000 et 20 000 victimes, dont aujourd’hui encore certaines n’ont pas obtenu une juste indemnisation du préjudice subi. Autant les labos pharmaceutiques sont prompts à se remplir les poches, autant ils traînent à y puiser un peu pour réparer financièrement leurs crimes. Car il s’agit bien de cela : des milliers de bébés sont morts avant l’âge d’un an et les malheureux survivants sont à jamais diminués. Selon certains travaux, il se pourrait même que le handicap soit transmissible à leur descendance ! Aux états-Unis, l’obstination du Dr Frances Kelsey (voir Néosanté n° 49) a permis que la thalidomide ne soit pas commercialisée. La France y a aussi échappé « grâce » à un autre scandale sanitaire, l’affaire du Stalinon, qui venait de s’y produire et qui a incité les autorités à la prudence. Mais au Canada, en Belgique et ailleurs en Europe, les atroces images de bébés atrophiés restent encore dans les mémoires. Selon ma chère maman, qui n’a pas perdu la sienne, les grossesses ne la rendaient pas nauséeuse et le funeste médicament n’a jamais fait partie de la pharmacie familiale. Mais pourrait-elle jurer qu’une cousine ou une amie ne lui a jamais refilé un comprimé ? Il suffisait d’un seul pour endommager irrémédiablement un embryon…

Mon autre hypothèse, c’est que l’arbre de la thalidomide cache une forêt de substances tératogènes. Pour un poison repéré, il y en a probablement d’autres qui ont été ou sont encore délivrés en officine. Les études préalables sur l’animal sont souvent biaisées et les études cliniques bâclées ou manipulées. Malgré la pharmacovigilance mise en place à cette époque, on sait aussi que des tas de médocs toxiques passent entre les mailles du filet et trônent longtemps chez les apothicaires avant d’être retirés des rayons. Décédé en 2001 d’une sorte d’Alzheimer fulgurant, mon propre père a consommé plusieurs médicaments depuis lors interdits à la vente. Ce qui attise surtout ma suspicion, c’est que l’histoire repasse les plats : en France et en Belgique, vient d’éclater le scandale Dépakine, un médicament prescrit contre l’épilepsie et la bipolarité. Parmi ses graves effets secondaires, les malformations congénitales et les troubles du développement qui auraient affecté des milliers de bébés ! Fin septembre, le parquet de Paris a ouvert une enquête sur les conditions de commercialisation de la Dépakine. Mais ça fait plus de 40 ans que la littérature scientifique renseigne la responsabilité tératogène de son principe actif ! Ce qui me frappe dans l’article de Pryska Ducœurjoly (lire p. 16 et suivantes), c’est que les labos peuvent compter sur l’apathie des politiques, l’ignorance des prescripteurs et la complicité des associations de malades qu’ils sponsorisent pour perpétuer leur business criminel. Avec ou sans ma sœur, la longue liste des martyrs de la médecine monstrueuse n’est pas près de raccourcir…