Depuis plusieurs années, ma plus jeune fille était affligée de verrues tout autour de la bouche. On avait beau les faire brûler à l’azote chez la dermatologue, elles revenaient de plus belle. Les crèmes, les suppléments de zinc ou de magnésium, l’application de  thuya, les granules homéopathiques, rien n’y faisait. Un jour, j’ai lu un article sur le décodage des verrues qui disait que les verrues sont le conflit de « qui se rue vers ». On y expliquait  grosso modo que le sens biologique de cette excroissance était de renouer le contact avec quelque chose ou quelqu’un dont on a été brutalement séparé, dans un contexte de dévalorisation et de souillure. « Ce sera souvent, disait l’article, le conflit d’être séparé de quelque chose, par exemple une victoire sportive ou une réussite scolaire, qu’on veut sans pouvoir l’atteindre, car on n’est pas assez bon, pas assez performant ». Ces phrases ont fait  « tilt » chez moi. Le soir même, je me suis adressé à ma fille en ces termes : « Dis-moi, toi qui est très sportive et qui est très performante dans tous les sports sauf en natation, comment ça se passe à la piscine avec l’école ? Est-ce que tu n’est pas stressée quand tu fais des longueurs ? Est-ce que tu ne ressens pas de la honte d’être dépassée par tes copines et est-ce tu n’essayes pas de nager à toute allure pour rejoindre le bord le plus vite possible ? Est que les remous de celles qui te dépassent ne te font pas parfois “boire la tasse” et est-ce que tu as peur de ne plus pouvoir respirer ? ». Ma fille, qui n’est pas du genre béni oui-oui soumise à son papa, s’est figée sur place, m’a regardé très sérieusement, les yeux brillants, et m’a répondu : « C’est tout à fait ça ! ». Je lui ai alors rappelé que, toute petite, elle s’était jetée dans une piscine sans savoir nager, qu’elle avait commencé à couler et que sa maman avait crié d’effroi et s’était lancée dans l’eau pour la repêcher. C’était peut-être le choc qui avait programmé sa hantise de se noyer et son manque d’assurance en milieu aquatique. Je lui ai suggéré que ses verrues, c’était peut-être le moyen trouvé par son cerveau pour rapprocher sa bouche du bord, pour « se ruer » vers l’air libre et se mettre l’abri du risque de noyade ; ou bien pour arriver plus vite et ne plus être la dernière. Comme elle m’écoutait toujours religieusement, je lui ai dit que son papa s’en foutait complètement de ses points en natation et qu’elle pouvait se permettre une cote plus base dans cette discipline. Et d’ailleurs, qu’on pouvait la dispenser de suivre ce cours en lui faisant un mot d’excuse. Je lui ai également assuré que son niveau était suffisant pour ne jamais se noyer et qu’elle pouvait nager à son aise, sans avoir peur de couler et sans chercher la performance, au contraire en restant derrière pour éviter les vagues des nageuses précédentes. Je ne sais pas dans quelle mesure ces paroles ont été libératrices. Toujours est-il que les verrues ont disparu en quelques semaines et ne sont plus jamais réapparues.
Y.R. (Bruxelles)

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