portrait de Yves RasirQuitte à heurter encore ceux qui le déplorent, je vais refaire du « décodage sauvage »  cette semaine, c’est-à-dire  me risquer à décrypter la maladie développée par une célébrité. Ce n’est pas pour jouer au thérapeute (que je ne suis pas) ni pour flatter mon ego (qui n’a pas besoin de ça) mais pour faire avancer la prise de conscience collective que j’appelle de mes vœux, à savoir celle de l’origine psycho-émotionnelle des pathologies, tant mentales que physiques.  Quand elles perdent la santé, les personnes célèbres nous rendent en effet l’immense service de montrer que la genèse de leurs maux ne doit rien au hasard ni à la fatalité : vu qu’on connaît beaucoup de leur vie publique et même privée,  on peut aisément constater que leur entrée en maladie a coïncidé avec un tournant de leur existence accompagné d’un stress intense. Pour peu que le diagnostic soit connu, on peut alors discerner le lien de causalité entre l’affection contractée et  un événement particulier survenu quelque temps auparavant. Par exemple, il ne fait pas de doute que la cécité de Ray Charles fût liée au drame d’avoir vu son jeune frère se noyer sous ses yeux, il ne fait pas un pli que la tumeur gastrique de Bernard Tapie est en lien avec ses démêlés judiciaires et il est hautement probable que le cancer bronchique de Johnny Hallyday a démarré suite à un pronostic médical anxiogène.  Parce qu’elle est divulguée dans les journaux ou des livres (auto)biographiques, l’histoire des stars permet de comprendre l’enchaînement (bio)logique entre un choc émotionnel qu’elles ont subi et la maladie dont elles vont souffrir et parfois mourir. Si la médecine dominante n’était pas engluée dans un matérialisme obtus, elle réaliserait que les patients anonymes défilant dans ses cabinets somatisent également leurs fêlures intérieures et les tourments de leurs âmes. Aidons-la donc à changer de paradigme en soulignant l’évidence que certaines personnalités gravement malades ou décédées furent psychiquement meurtries  peu avant que surviennent leurs dysfonctionnements corporels.
 
Parmi les célébrités dont le parcours médiatisé autorise les hypothèses psychosomatiques, la catégorie des hommes (et femmes) politiques me semble des plus intéressantes à observer : ce sont des êtres humains sensibles à leur réputation (forcément, ils lui doivent d’être élus) mais qui doivent aussi nuire à celle d’autrui pour gagner la prochaine élection. Dans cet univers impitoyable,  la concurrence féroce est fertile en coups bas et en cabales ourdies pour salir l’adversaire tout en se prétendant propre et probe. C’est  un milieu où les compromissions, les machinations et  les trahisons sont fréquentes.  En démocratie, la politique est un métier très dur puisque rien n’est acquis et qu’un poste obtenu est toujours à la merci d’un revers de popularité.  Or comme disaient les Romains, la roche tarpéienne est proche du capitole, ce qui signifie qu’un politicien peut rapidement déchoir et être chassé du pouvoir. Si elle trempe dans un scandale ou si son nom est  associé à une affaire pas claire,  la « bête » politique la plus rusée peut tomber de son piédestal du jour au lendemain et le payer d’une redoutable maladie. Dans mon pays, la Belgique, je pourrais vous citer plusieurs exemples éloquents,  comme celui du ministre libéral  Daniel Ducarme contraint à la démission après qu’un journal eût révélé qu’il ne payait pas ses impôts et mort peu de temps après, à 56 ans, d’un cancer fulgurant. Ou comme celui d’Anne-Lizin, maire très populaire de la ville de Huy, foudroyée d’une crise cardiaque peu après une condamnation judicaire synonyme de fin de carrière. Plus frappant encore :  le décès, l’année dernière, de Philippe Moureau, ancien maire de la commune de Molenbeek et à ce titre accusé d’avoir laissé prospérer l’islamisme radical.  Apparu quelques mois après les attentats de Paris et de Bruxelles, on ne me fera pas croire que son cancer était sans rapport avec les virulentes critiques dont il était la cible.  Mais il y a encore  un exemple plus aveuglant du lien entre déchéance politique et engrenage pathologique : la disparition, il y a quelques jours, d’Armand De Decker,  ancien ministre et ancien président du Sénat, contraint  de lâcher ses mandats parce qu’il était éclaboussé dans le sulfureux scandale du Kazakhgate. 
 
En  (très) résumé, ce personnage de premier plan était soupçonné d’avoir intrigué pour que l’homme d’affaires kazakh Patock Chodiev bénéficie d’une transaction pénale et échappe ainsi à des poursuites pour  corruption et fraude fiscale. Il aurait agi sur mandat de l’Élysée, dont l’occupant de l’époque, Nicolas Sarkozy, était lui-même sommé  par le président du Kazakhstan de secourir son compatriote en échange de juteux contrats d’armements. Armand De Decker a été mis en cause par une commission d’enquête parlementaire et il a été inculpé de trafic d’influence par la justice belge. Coupable ou innocent ? Là n’est pas la question en ce qui nous concerne : ce qui nous importe, c’est que cette inculpation prononcée en mai 2018 fut  très mal vécue par l’inculpé. En à peine plus d’un an, il a développé et a succombé à  une maladie de Charcot, également appelée sclérose latérale amyotrophique (SLA). Or que nous dit ce mal ? Selon les pionniers du décodage, la SLA correspond à un «  profond conflit de dévalorisation dans la latéralité ». Pour n’avoir pas pu esquiver un danger venant de côté ou avoir été empêché de s’en défendre en se déplaçant latéralement, l’individu déclenche une paralysie. Dans la nature, cette réaction est salutaire puisqu’elle permet de « faire le mort » et d’échapper ainsi  à un prédateur. Selon Claude Sabbah, cette « solution parfaite » du cerveau inconscient peut également être adoptée par celui qui inflige le dommage latéral et qui en conçoit une profonde dévalorisation. Par exemple un mari qui frappe violemment  sa femme et s’en culpabilise énormément. Victime ou auteur d’un « sale coup », le sclérosé amyotrophique est en tout  cas aux prises avec un stress aigu où la notion de latéralité est capitale. D’ailleurs,  la maladie est très répandue chez les sportifs et les anciens sportifs de haut niveau pour qui le déplacement latéral est primordial : footballeurs, tennismen, joueurs de base-ball ou de rugby…
 
À  défaut de le connaître avec certitude, on peut imaginer ce que fut le ressenti  conflictuel « latéral » d’Armand De Decker.  S’il a été beaucoup attaqué par les partis de gauche, il a  aussi été lâché par sa formation politique,  le mouvement réformateur, généralement rangée à droite de l’échiquier. À gauche comme à droite,  Mr De Decker n’a pas vu venir la menace.  Mais avant d’être un homme de droite, il était surtout un homme de droit,  avocat de métier  et précisément poursuivi pour avoir mélangé les casquettes et usé de ses entrées politiques pour  le compte de son client. Il était aussi un homme qui se tenait bien droit et considérait la droiture  comme la plus cardinale des vertus. Même ses  plus farouches détracteurs admettent que l’ancien sénateur-bourgmestre savait respecter l’opposition avec une infinie courtoisie, distribuer équitablement le temps de parole et tenir la sienne en restant fidèle aux accords. Homme de droit(e) et de droiture, l’ex-ministre était enfin un homme de devoir qui plaçait la déontologie au sommet de ses préoccupations.  Dans une interview datant de l’année dernière, on le voit s’étouffer d’indignation qu’on puisse lui reprocher un manquement déontologique alors qu’il a longtemps présidé la commission ad hoc de son parti. À cheval sur les principes et gardien des règles éthiques, Armand De Decker  estimait incarner l’intégrité et l’honnêteté exigées des politiciens. Bref, on peut facilement se glisser dans sa peau et éprouver ce qu’il a enduré : pour lui, haut serviteur de l’État  belge et familier du Palais Royal,  cette  brutale mise de côté était tout bonnement insupportable.

D’autant qu’il ne s’est pas autorisé à réfuter les accusations et à batailler dans les médias pour restaurer son honneur. Durant toute l’enquête parlementaire, il a gardé le silence sur son dossier afin de respecter la séparation des pouvoirs et ne pas interférer avec la procédure judiciaire en cours. Cloué au pilori par ses pairs et condamné à s’expliquer au tribunal, il aurait pu au moins y plaider sa cause et rompre  le mutisme qu’il s’était imposé. Malheureusement,  la lenteur de la justice a retardé le procès dont la première audience n’était pas encore fixée. Croyait-il fermement en sortir blanchi ? Redoutait-il une sentence infamante ? Impossible à dire mais une chose est sûre : cette descente aux enfers lui a rongé la myéline, cette substance qui sert à isoler et à protéger les fibres nerveuses. En neutralisant la musculature des membres et du tronc,  y compris les muscles respiratoires et ceux de la langue, ce processus parachève parfaitement l’inhibition de l’action et empêche toute réaction. Ce qui interroge, c’est la rapidité avec laquelle l’état d’Armand De Decker s’est dégradé. En moyenne, la SLA aboutit  dans 50% des cas à la mort dans les trois ans après le début des symptômes. Certains, comme l’astrophysicien Stephen Hawking, peuvent  survivre à la maladie pendant des décennies. Ici, la progression a été beaucoup plus rapide, comme si l’intention de l’organisme était de hâter l’issue fatale. Une réflexion à cet égard en guise de conclusion : quand il décède,  les charges contre un inculpé sont  automatiquement abandonnées. On dit alors que l’action publique est éteinte. Selon la loi,  la personne trépassée est à jamais innocente puisque son sort n’est pas tranché. Le casier judiciaire d’Armand De Decker  restera vierge pour l’éternité et c’était certainement là son vœu le plus cher. Comme quoi, même la mort de quelqu’un permet de faire survivre ce qui faisait sens pour lui……