Article n°104 Par Claude Mangeot

Sans chercher à étudier ce sujet précisément, j’ai pu faire tout de même le constat, au fil de mes consultations, qu’un facteur sournois pouvait perturber plus ou moins gravement cette étape de la vie des femmes qu’on appelle la périménopause. La périménopause est une période de deux à quatre ans qui encadre l’arrêt du cycle chez la femme âgée de 45 à 55 ans environ. Elle se compose de la préménopause qui précède la ménopause avec des règles irrégulières, de la ménopause qui est considérée comme établie après un arrêt complet des règles pendant un an et de la postménopause qui commence donc juste après la ménopause effective. La périménopause débute par des manifestations physiologiques naturelles comme l’irrégularité des règles avec modification d’abondance, de fréquence et de durée. Elle n’est pas forcément accompagnée de certains symptômes bien connus comme des bouffées de chaleur, des transpirations nocturnes avec troubles du sommeil, des palpitations, des troubles de l’humeur (irritabilité, anxiété, manque de motivation), baisse de la libido, sécheresse vaginale, prise de poids, etc. lesquels ne sont pas si naturels que cela. En général, les femmes de cet âge ne me consultent pas spécifiquement pour une symptomatologie qu’elles relient aux prémices de leur ménopause, mais pour des symptômes aussi divers que variés (lombalgies, douleurs d’épaule, de genou, état dépressif, constipation, maux de tête, vertiges, etc.) qui leur paraissent sans rapport apparent ou connu pour accompagner ce phénomène naturel. Et pourtant, en compilant quelques centaines de cas, je me suis rendu à l’évidence que ces symptômes étaient très souvent liés à une périménopause difficile et qu’une problématique d’arrière-plan, la plupart du temps inconsciente, œuvrait en sourdine et venait perturber cette phase importante de la vie des femmes.

 

À la recherche de l‘enfant perdu

C’est au cours des discussions avec les patientes de cette tranche d’âge que je me suis aperçu que la perte d’un enfant, des suites d’une fausse couche ou d’un avortement par exemple, était évoquée spontanément. Je me suis donc légitimement posé cette question : cette problématique de la perte d’un enfant pourrait-elle constituer un point commun à toutes ces personnes souffrant à la survenue de leur périménopause ?  J’ai donc posé systématiquement la question suivante à mes patientes concernées : avez-vous perdu un enfant ? Dans 50 % des cas, les réponses étaient négatives, mais je me suis très vite aperçu que celles-ci reflétaient rarement la réalité. L’oubli, l’ancienneté de l’événement, le déni, le sentiment “d’avoir réglé le problème” depuis longtemps, la pudeur, etc. influençaient terriblement leurs réponses. étant tenace de nature, je ne lâche pas facilement une intuition. J’ai donc reconsidéré ma question en y précisant certaines éventualités possibles : avez-vous perdu un enfant soit par fausse couche, soit par avortement ? Et là, les langues ont commencé à se délier et les réponses positives ne se sont pas fait attendre. Mais dans un certain nombre de cas non négligeable, les réponses étaient encore négatives, ce qui m’a poussé à d’autres investigations plus variées car j’avais  la conviction que ma question n’était pas encore assez complète.  

 

Embryons et fœtus aussi…

Comment pouvais-je compléter mon interrogation pour vérifier si ma théorie naissante pouvait prendre forme, à savoir : la périménopause serait troublée et accompagnée de symptômes variés et plus ou moins sévères à terme, quand les femmes concernées ne sont pas en paix avec leurs vécus procréatifs conscients ou non conscients.  En résumé et pour faire court, il restait deux cas possibles auxquels je n’avais pas encore pensé et qui devaient être représentés en bonne place dans ma question : le cas d’une grossesse multiple, naturelle ou liée à différentes techniques visant à lutter contre une stérilité apparente, au cours de laquelle un ou plusieurs zygotes (œufs fécondés) n’ont survécu que quelques heures ou quelques jours et ont donc eu une existence concrète, aussi courte soit-elle. C’est un cas difficile à mettre à jour car les mamans concernées ne sont que rarement conscientes du phénomène. Elles le sont parfois quand l’embryon, qui a arrêté son développement, a laissé une trace sur le placenta de son jumeau ou bien dans le cas d’une fécondation in vitro avec implantation multiple et pour laquelle le ratio œufs implantés versus œufs ayant donné un fœtus viable à terme est connu. Voilà donc une liste assez complète des cas pour lesquels un zygote ou un embryon n’est pas arrivé à terme et a eu pourtant une existence brève, s’inscrivant tout de même dans le vécu procréatif charnel de ces personnes en souffrance. Pour tenter d’être exhaustif, il resterait à évoquer la question des embryons congelés en attente d’implantation et qui ne seraient jamais implantés ou de toute autre fécondation n’ayant pas conduit son fruit à terme, sans négliger les accouchements sous X ni les décès prématurés à différents stades de la vie, par maladie ou accident. Mais je n’ai pas assez d’exemples correspondant en consultation pour en parler sérieusement. 

 

Il y a également la perte virtuelle

Après quelques dizaines de cas supplémentaires, j’ai  encore dû réfléchir pour éclaircir un certain nombre de cas pour lesquels la réponse à la question restait négative, venant ainsi contrarier ma théorie. Je ne pouvais pas me résoudre à considérer ces cas comme des exceptions confirmant la règle. J’avais certainement omis certaines éventualités ! Après quelques mois ou années, je ne sais plus très bien, j’ai finalement compris qu’il existait un cas particulier où l’enfant “perdu” n’avait jamais eu d’existence concrète mais seulement une existence virtuelle. C’est le cas du désir d’un enfant resté inassouvi. Effectivement, cet enfant n’a jamais été concrétisé en être de chair, mais sa “non-existence concrète” n’interdirait pas la souffrance physique et psychique de la femme qui l’a espéré, rêvé ou simplement imaginé mais jamais porté. 

 

Facteurs aggravants

Pour finir cette présentation et avant d’examiner les solutions possibles pour aider ces femmes à mieux vivre cette période délicate, examinons les facteurs constatés comme venant compliquer grandement le vécu de la périménopause déjà perturbée par ces problématiques liées à la procréation. J’en ai constaté deux principaux : les patientes ayant subi une hystérectomie avec ou sans ovariectomie avant leur périménopause, le deuxième étant celui des femmes qui “bénéficient” d’une contraception supprimant les menstruations. Dans ces deux cas, la personne est en déficit chronique de repères physiologiques et spatio-temporels l’informant de la survenue de sa périménopause, ce qui complique à l’évidence le travail tacite de “mise en paix avec un vécu procréatif perturbé ” que la vie lui propose d’accomplir à ce moment précis de son existence.

 

Accompagnement alternatif

En ce qui concerne les traitements possibles de ces désordres, la proposition classique consiste à mettre en place un traitement hormonal de substitution qui a ses avantages, bien sûr, mais aussi ses inconvénients bien répertoriés aujourd’hui dans la littérature médicale. Les techniques alternatives et complémentaires apportent toutes une aide précieuse à hauteur de ce qu’elles savent faire. 

Au fil du temps, j’ai acquis la conviction qu’un accompagnement des femmes sur le plan d’une réflexion orientée vers leur vécu relatif à la procréation est primordial voire irremplaçable par toute autre thérapeutique. Il serait très simple, pour tout professionnel de santé confronté à ce genre de cas, quelle que soit sa spécialité, de poser LA question subsidiaire  à sa patiente concernée souffrant de l’arrivée de sa périménopause : avez-vous perdu un enfant ? Soit par fausse couche, soit par IVG, soit par toute autre proposition envisagée plus haut ? Il serait facile pour chacun de constater une réponse positive dans un maximum de cas. Une réponse par la négative signerait, dans presque tous les cas restants, le fait que la personne n’a pas conscience d’avoir vécu ce moment perturbant à l’occasion d’une fausse couche passée inaperçue ou d’une grossesse multiple partiellement avortée sans signe accompagnateur ostentatoire, par exemple. 

Cet accompagnement vise à faire prendre conscience à ces femmes que leur enfant a eu une existence réelle et concrète, si courte fut-elle et qu’il mérite, de ce fait, de bénéficier d’une véritable place dans leurs cœurs et dans leurs vies autre que celle qui conduit seulement à la souffrance liée à une séparation trop précoce et traumatisante. C’est cette acceptation qui modifiera profondément une RELATION mère-enfant délétère pour la transformer en une nouvelle relation plus complète. Ça n’est qu’au bénéfice de cette conscience nouvellement acquise et de cette nouvelle relation maintenant plus sereine et apaisée qu’un vrai travail de deuil s’accomplira automatiquement, apportant tout son lot de bienfaits sur les plans psychique et physique.

 

Résultats rapides

Le résultat est garanti et survient le plus souvent très rapidement, en quelques semaines seulement, ces femmes retrouvant joie et motivation de vivre et ne tardant jamais à le montrer. En définitive, c’est au mot RELATION qu’il est le plus important de prêter attention dans mon discours. L’accompagnement proposé n’a pour but que d’officialiser, normaliser, concrétiser, apaiser cette relation de la mère à son enfant manquant et qui ne représentait, avant cela, que souffrances et sentiments négatifs rarement reliés au vécu difficile de leur périménopause.

De plus, je suis sincèrement convaincu que concevoir un enfant, c’est construire une relation complexe dans laquelle il est nécessaire d’être trois : la mère, le père et l’enfant. à bien y réfléchir, cette relation est plus complexe qu’il n’y paraît, elle vient immanquablement s’inscrire dans un contexte élargi et tient compte de paramètres variés : héréditaires, éducationnels, familiaux,  sociaux, financiers, etc. Ce qui inclut, de fait et implicitement, un certain nombre de personnes supplémentaires dans cette relation en ébauche. Mais restons au niveau du trio de base, nous avons parlé de la mère, de l’enfant mais qu’advient-il du père dans le cas qui nous préoccupe ici ? Eh bien le père souffre ou souffrira lui aussi quand son moment sera venu, s’il n’a pas correctement géré la situation. Je pense bien évidemment aux pathologies de la prostate et à bien d’autres, qu’il serait utile de comprendre et de répertorier. 

Faut-il alors impliquer le père dans le travail proposé plus haut ? Je conseille de l’associer à la démarche quand il est présent lors de la consultation de sa compagne et de laisser libre choix à la femme quand elle vient seule. Il est même un cas où j’ai conseillé à un couple de faire ce travail ensemble alors que l’homme n’était pas le père de l’enfant considéré. Tout est possible, il suffit seulement “d’écouter” la relation qu’on a établie avec son patient et de décider, en praticien responsable, de ce qui pourrait être le plus profitable pour la ou les personnes en souffrance.

Je pourrais relater des dizaines d’exemples aussi divers que variés en termes de symptomatologie, de vécu exprimé par le patient, de circonstances pour la perte de l’enfant, mais j’en ai choisi un seul parce qu’il concerne un couple uni depuis 30 ans environ et que ces deux personnes souffraient ensemble du même mal sans le savoir.

 

Exemple étonnant
Madame B, 52 ans, secrétaire, demande un rendez-vous parce qu’elle a des crises de toux sèche plusieurs fois par jour, surtout le soir au coucher, depuis deux années et n’ayant cédé à aucun traitement traditionnel. Elle me demande si elle peut venir accompagnée de son mari, je lui réponds par l’affirmative. Le jour de la consultation, tout en travaillant, je m’aperçois que Monsieur B tousse également juste après que Madame B ait elle-même toussé, comme s’il lui répondait, comme s’il s’agissait d’une forme de dialogue ou d’une ponctuation à la proposition de sa femme. Je soigne Madame B et conclut à un trouble lié à sa préménopause (sa ménopause n’était pas encore effective). Je pose la fameuse question et la réponse est positive. Il s’agit d’un avortement réalisé avant le mariage des époux B, Monsieur B étant bien le père de l’enfant en question. En plus des soins prodigués à Madame B, je propose au couple de s’offrir une soirée au restaurant “en amoureux” pour créer une ambiance positive et de nommer alors cet enfant qu’ils avaient intuitivement et immédiatement envisagé comme étant un garçon. Je leur propose également d’imaginer leur famille aujourd’hui avec lui, ce qu’ils auraient pu vivre ensemble, etc. et enfin de lui dire simplement “au revoir”. Quelques jours plus tard, Madame B ne toussait plus, Monsieur B non plus ! Je les croise de temps en temps, ils vont bien.  

 

Accepter pour guérir

En conclusion, la conception ou la gestation interrompues d’un enfant, pour toutes les raisons que l’on puisse imaginer, est une affaire douloureuse. Si elle est bien acceptée, elle sera sans conséquences sur la santé, mais elle peut s’accompagner à différents stades de la vie d’un cortège de symptômes plus ou moins fournis et graves si elle n’est pas correctement gérée. Ainsi, elle peut rester “enkystée” pendant longtemps, mais un jour ou l’autre, par exemple à l’occasion de l’annonce d’une grossesse chez un proche, et immanquablement lors de la périménopause, elle reprend vigueur et vient réclamer sa solution. Cette solution repose sur la prise de conscience et l’acceptation de principes simples : dans tous les cas de figure, la relation mère-père-enfant a été concrète, charnelle. Elle s’est incarnée, inscrite profondément dans le corps de chacun des participants. Cette relation est définitive, elle n’est pas affectée par le temps ou la distance, donc par les événements qui ont pu séparer les individus concernés, elle est de nature topologique dirait-on en termes mathématiques. Elle est irréversible, on ne peut la supprimer, la dénier, la renier, l’effacer sous peine de souffrances inutiles. On ne peut que l’accepter comme telle, y goûter consciemment et pleinement, la faire évoluer en l’enrichissant avec des sentiments nouveaux, ceci même à distance d’espace et de temps pour la considérer alors comme une expérience de vie, belle, pleine et entière, comme une relation à trois tatouée à jamais dans la chair de chacun. 

J’ai acquis la conviction que la périménopause ne manque jamais de rappeler à chaque femme, blessée dans sa chair de maman, qu’il est l’heure de guérir pour passer à la suite de sa vie s’ouvrant sur des richesses et de possibilités créatrices pas encore explorées.