portrait de Yves RasirQuand il a fait ses fabuleuses découvertes, et surtout la principale d’entre elles sur le sens biologique des maladies, le Dr Ryke Geerd Hamer a eu le grand tort de se poser lui-même sur un piédestal et de se vanter d’avoir tout compris avant tout le monde. Il fut effectivement un génial découvreur,  pionnier d’une toute nouvelle médecine, mais il aurait dû savoir que l’influence majeure du stress psycho-émotionnel dans la genèse des maladies n’était pas niée ni négligée  par l’ensemble de la profession médicale. Avant ou en même temps que lui, bien d’autres précurseurs avaient émis l’idée qu’une pathologie somatique peut très bien trouver sa source dans les tourments de l’âme et les blessures affectives. Passe encore que le médecin allemand ignorât les travaux anglo-saxons d’un Hans Selye ou d’un Carl Simonton.  Passe encore que les œuvres françaises de Michel Moirot ou Henri Laborit lui fussent inconnues. On peut aussi comprendre que le livre confidentiel du cancérologue belge Georges Ceulemans (« Le cancer pour qui, pourquoi, comment »)ne soit pas parvenu sur sa table de lecture. En revanche, on pige mal pourquoi le Dr Hamer a snobé l’apport immense de la psychanalyse, et singulièrement celui de Georg Walter Groddeck, qualifié par Freud d’« analyste incomparable ».  Allemand et médecin lui-aussi,  Groddeck a publié au début du XXesiècle plusieurs ouvrages attribuant au psychisme un rôle central  dans les dérèglements du corps. Dans « Le livre du Ça », il va même jusqu’à soutenir que cette énergie pulsionnelle inconsciente suscite la maladie à des fins de survie : une intuition hamérienne avant la lettre ! Ce n’est pas pour rien que dans ses  numéros 40 à 42, la revue Néosanté a publié une série d’articles  sur Georg Groddeck : constamment réédités par la prestigieuse maison Gallimard, ses ouvrages sont des briques fondatrices de la médecine du sens ! 

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Mais d’autres que lui mériteraient également d’être sortis de l’oubli. Au siècle dernier, la pensée matérialiste et mécaniste n’avait pas encore envahi les académies de médecine  et l’art de guérir pouvait sans honte envisager le patient dans sa globalité. Sans crainte d’être mis au ban ou envoyés au bûcher, de grands noms de la médecine pouvaient se permettre d’afficher leurs convictions psychosomatiques. En France, ce fut le cas du Dr Erich Stern (1889-1959) : psychiatre et psychopédagogue de grande réputation,  cet Allemand d’origine juive avait émigré à Paris  dans les années 30 pour fuir  le nazisme. De 1950 à 1956, il a travaillé à la faculté de médecine de la Sorbonne et fut chargé de recherches au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS). C’est d’ailleurs à ce titre qu’il publie en 1955, aux éditions Payot,  son œuvre majeure : « Les conflits de la vie, causes des maladies ». Cet épais volume est préfacé par  le Dr Pierre de Graciansky,  médecin des hôpitaux de Paris et professeur à l’Académie de Médecine. Or que dit ce livre  devenu très rare et dont je me suis procuré difficilement un exemplaire ? Rien de moins que son titre, déjà sans équivoque, mais beaucoup plus aussi car il repose à la fois  sur la longue expérience clinique de son auteur et sur la littérature médicale de l’époque. « À notre époque, écrit précisément Erich Stern dans son avant-propos, on ne pourra guère nier que des facteurs psychiques, en particulier des facteurs affectifs, sont susceptibles d’influer dans une large mesure sur les processus somatiques ».  Et il ajoute un peu plus loin « qu’il n’existe actuellement aucun secteur de la médecine pour lequel le point de vue psycho-somatique n’ait son importance ».On peut difficilement être plus clair quant à son intention de montrer que toutes les maladies trouvent, au moins en partie, leur origine dans les conflits de la vie…
 
Et de fait : le corps de l’ouvrage consiste à en fournir, sinon les preuves,  du moins les plus sérieuses présomptions. Des maladies de l’enfance à celles de la vieillesse en passant par tous les troubles d’appareils (respiratoire, cardio-vasculaire, génital, gastro-intestinal, urinaire, nerveux,  endocrinien, etc.), le Dr Stern passe en revue la quasi-totalité des pathologies connues en son temps pour en affirmer la causalité psycho-émotionnelle,  se basant sur ses multiples observations et  les validant  par des données glanées chez d’autres auteurs. Plus fort encore : il consacre tout un chapitre aux « facteurs psychiques dans la tuberculose », chapitre qui est lui-même une synthèse actualisée de l’ouvrage « Psychologie du tuberculeux » publié par lui en 1925. Avec un aplomb qui laisse pantois,  le chercheur du CNRS prétend donc trente ans plus tard que cette maladie infectieuse entretemps « vaincue » par les antibiotiques ne se déclenche pas n’importe quand chez n’importe qui ! Mais on peut comprendre l’audace de Stern parce qu’il  ne se sent pas isolé et qu’il peut se référer  à  beaucoup d’autres travaux médicaux. Il cite par exemple un certain Pierre Delore, dont je n’ai pas retrouvé la biographie : « On sait notamment combien l’émotion, surtout si elle est violente, répétée ou prolongée , peut intervenir dans nombres de circonstances pathologiques : diabète, goitre exophtalmique, ictère, maladie de Raynaud, clochers hypertensifs, dermatoses (prurit, urticaire, œdème de Quinke, eczéma, psoriasis…), migraine, asthmes, accidents d’ordre anaphylactique divers…, à tel point que le choc émotif a pu être considéré comme antigène ».  Delore écrit en outre : « Il appartiendra à la médecine de rechercher si certaines maladies ne sont pas constituées déjà sur le plan psychique avant de l’être sur le plan physique, anatomo-clinique ».Parmi de nombreuses citations percutantes,  j’en épingle une autre : « Dans beaucoup de cas, l’apparition de la maladie est précédée d’un trouble de l’inconscient auquel elle se substitue plus ou moins complètement d’une manière métastasique. Il existe une sorte de suppléance entre les états psychiques et les états organiques ».Ce sont les propos d’un dénommé René Allendy, médecin et psychanalyste. Ou encore celle-ci : « les facteurs affectifs interviennent dans toutes les maladies et dans toutes les conditions ». Ce sont les mots de Pierre-Léon  Abrami, professeur de clinique médicale, lors d’une leçon inaugurale à la faculté de Médecine de Paris. Il y a près de 500  références bibliographiques dans « Les conflits de la vie causes des maladies »… 
 
En préambule de son œuvre, Erich Stern  rappelle que les médecins ont de tout temps reconnu que «  la vie émotive avait un rapport avec la maladie », mais que c’est seulement la « mécanisation de la médecine » qui a relégué cette évidence dans l’ombre. Et il assène : « La médecine nouvelle qu’on peut opposer à cette médecine mécanisée ne renonce à aucune des grandes découvertes techniques, bactériologiques, chimiques, etc…, mais elle proclame le droit de cité de la psychologie dans la médecine. Elle veut s’occuper de l’individu tout entier. » Comment ? Le médecin-chercheur décrit une consultation idéale à ses yeux : « Il ne suffit pas de connaître la constitution somatique du malade, il faut encore essayer de connaître ce que Meng appelle sa situation, c’est-à-dire ses relations avec son entourage, ses occupations, ses préoccupations, sa sexualité, sa tension intérieure, son sentimentde sécurité ou d’insécurité, les dangers qui le menacent et les difficultés qu’il voudrait éviter (…).   Dans chaque cas, il faut, en  plus de l’examen somatique, pratiquer un examen psychologique ; il faut observer la personnalité du malade, les troubles de sa vie affective, ses conflits.  Les racines les plus profondes de nombreuses maladies doivent être recherchées dans ce domaine. (…)».  On croirait lire du Hamer ou du Sabbah dans le texte ! Mais attendez, vous n’avez encore rien lu : bien avant le médecin allemand et son émule marseillais,  Stern a  perçu toute l’importance du ressenti émotionnel, comme en témoigne ce passage : « Si tous les êtres, les plus normaux et les plus sains ont leurs difficultés dans la vie, seule une partie d’entre eux tombe malade. Les déceptions, les échecs ne manquent à personne. Ce ne sont pas eux qui jouent le rôle fondamental dans la maladie ; plus important est de savoir comment le sujet y réagit (…) Ainsi apparaît l’importance de connaître l’histoire du sujet car de nombreux troubles ont leurs racines dans un passé lointain ». 
 
 Il y a plus de 60 ans,  le Dr Erich Stern avait donc jeté les bases du décodage psychobiologique  en conseillant aux thérapeutes de rechercher chez leurs patients  leurs conflits programmants, les événements conflictuels les ayant inconsciemment amenés à somatiser, et surtout le ressenti émotionnel généré par l’événement.  Quand on lit cet ouvrage, on est ébahi par les similitudes théoriques et pratiques entre « la médecine nouvelle » appelée de ses vœux par Stern  et la « neue germanische medizin »  du Dr Hamer. Et a posteriori, on se demande comment le premier a pu échapper aux foudres de sa corporation. L’illustre psychiatre n’a été ni chassé de l’université, ni débarqué du CNRS, ni  radié de l’Ordre des Médecins,  ni sommé d’abjurer ses thèses hérétiques, ni bien sûr accusé de charlatanisme et de « dérive sectaire ».  Il est tombé dans l’oubli mais n’a jamais été persécuté pour ses opinions et sa manière d’exercer son métier. Comme quoi, les temps ont bien changé et l’ouverture des esprits était bien plus grande dans les années 50 !  Imaginez un instant le scandale que produirait aujourd’hui l’édition, sous la plume d’un médecin réputé, d’un ouvrage intitulé « Les conflits de la vie, causes des maladies ».  Imaginez que son préfacier, à l’instar du professeur De Graciansky, écrive que « des modifications somatiques peuvent être déclenchées par des stimuli psychiques au même titre que des microbes ou leurs toxines » , que « les réactions physiologiques liées aux émotions et aux états affectifs peuvent troubler les fonctions de n’importe quel organe »et que « le domaine de la psycho-somatique peut s’étendre à toute la médecine, au sens large du terme ». En ultime hommage à ce livre oublié et à son auteur, je vous laisse méditer cette ultime citation, en vous suggérant  de lire « stress » (un mot qui n’existait pas à l’époque) au lieu de « tension » : « On conçoit que la mise en évidence de cette tension et des mécanismes inhibiteurs qui peuvent se situer dans les couches les plus profondes du psychisme puisse apporter au sujet un soulagement voire une guérison complète ».  Guérir par la prise de conscience : c’était vraiment un dangereux gourou, ce docteur Stern !