Article N°13

Selon l’image d’Epinal, Hildegarde de Bingen serait la devancière moyenâgeuse de la naturopathie et de la phytothérapie actuelles. Mais pour Brigitte Scohy, qui lui consacre un livre, la sainte bénédictine du 12ème siècle est surtout une pionnière de la psychosomatique moderne et la messagère avant-gardiste de l’origine intérieure des maladies. Elle-même aurait développé la sclérose en plaques comme solution biologique à l’oppression religieuse des femmes. Une thèse surprenante que le Dr Alain Scohy, époux de l’auteure, trouve cependant très convaincante.

Depuis quelques années, la médecine de Ste Hildegarde de Bingen, cette bénédictine du 12e siècle, a le vent en poupe. Elle consiste en une véritable pharmacopée complexe à base de plantes, une diététique où l’on retrouve, entre autres, les aliments de la joie, des saignées à pratiquer de manière rituelle en fonction de la lune, ainsi que diverses mesures d’hygiène telles que peaux de blaireau, feux au bois de hêtre, etc. …Toutes ces pratiques sont intéressantes et plus ou moins efficaces. Mais est-ce bien la médecine spécifique de Ste Hildegarde ? Les moines de son époque pratiquaient tout cela. Ils étaient d’ailleurs chargés de l’entretien des jardins botaniques et les monastères disposaient d’une salle pour recevoir les malades et d’une pièce pour les saignées, pratique courante et banale au Moyen-âge. Et Ste Hildegarde, entrée au couvent à l’âge de 7 ans, a probablement appris cette médecine des moines d’alors…

Une œuvre inconnue

Les humains sont toujours en quête de « recettes » de santé, et ils sont prêts à se dépasser eux-mêmes – voire à s’autotorturer – pour peu que le « professeur » ait quelque prestige et se réfère à ce que le Créateur a mis à leur disposition. Monique de Chavannes explique clairement : « Hildegarde s’était instruite grâce aux manuels de médecine des moines. Ceux-ci recopiaient fidèlement les auteurs de l’Antiquité en y ajoutant leurs propres découvertes. » Sylvain Gouguenheim ajoute : « L’œuvre médicale de Sainte Hildegarde est inconnue : trop de rajouts et trop d’éléments manquent. Il est IMPOSSIBLE de savoir ce qui est dû à Ste Hildegarde » L’Abbé P. Franche explique quant à lui : Elle se fit herboriste, médecin, je dirais même sorcière s’il fallait prendre au sérieux quelques recettes étranges que des copistes mal inspirés ont intercalées dans ses livres ! »

La sagesse de l’amour

Bien sûr, certains pourront évoquer la possibilité d’un langage alchimique. Mais pourquoi Ste Hildegarde aurait-elle utilisé ce langage hermétique, puisque Dieu lui ordonnait de révéler la vérité ? De plus, Ste Hildegarde était une femme hors du commun, respectée et crainte par les grands de son époque : les papes, les empereurs. Et elle ne se gênait pas pour leur dire ce que Dieu lui dictait ! Pourquoi se serait-elle cachée ? Enfin, les récits de sa vie la montrent guérissant par mode de miracle, comme Jésus-Christ, et jamais en prescrivant des herbes ou une certaine diététique ! « Une si puissante grâce de guérison émanait de la bienheureuse vierge que presque aucun malade ne s’approchait d’elle sans qu’il fut immédiatement guéri ! » (« La vie de Ste Hildegarde » par les moines Théodoric et Godefroy, contemporains de la sainte). La phytothérapie et la diététique attribuées à Ste Hildegarde ont donc, semble-t-il, une autre origine. Et le message de Ste Hildegarde va bien au-delà de quelques recettes – aussi judicieuses soient-elles. Brigitte Scohy nous invite à découvrir cette visionnaire hors du commun, sommée un jour par Dieu d’écrire ses visions … ce qu’elle a pu faire en les dictant à son directeur de conscience puisqu’elle n’avait pas appris à écrire ! Et si ses livres décrivent ses visions et tentent de les expliquer, il nous faut bien comprendre que le message de la sainte ne se limite pas aux écrits. Sa vie toute entière est enseignement. Elle nous ramène à la vraie sagesse ! Celle que le Créateur propose, qui est une invitation à l’amour – une folie pour la logique humaine. Et elle nous introduit dans la psychosomatique, huit siècles avant l’émergence laborieuse de ce paradigme.

Au couvent à 7 ans !

C’est l’histoire d’une petite fille issue d’une famille de la petite noblesse allemande de l’époque. A l’époque, il était courant de faire don d’un de ses enfants à Dieu. Par ailleurs, il était prévu de donner un dixième de ses biens à Dieu et son église. Hildegarde est la 10e enfant du couple. Il est probable qu’il leur a semblé logique d’offrir leur 10e enfant à Dieu !
Mais Ste Hildegarde n’est pas une enfant comme les autres.
«Depuis mon enfance, alors que mes os, mes nerfs et mes veines n’avaient encore aucune force, et jusqu’à ce jour bien que j’aie dépassé les soixante-dix ans, je vois toujours cette vision dans mon âme. Quand il plaît à Dieu, mon âme monte dans cette vision sur les hauteurs du firmament et dans un air nouveau. Elle se répand au milieu des peuples divers bien qu’habitant des régions et des pays fort éloignés de moi. Et moi donc, voyant ces choses ainsi dans mon âme, je les contemple aussi selon les vicissitudes des atmosphères et des autres créatures. Je ne les entends pas par les oreilles extérieures, je ne les perçois pas avec les pensées de mon cœur, ni par le concours d’aucun de mes cinq sens, mais seulement dans mon âme, les yeux extérieurs restant ouverts de telle sorte que jamais l’extase ne les a fermés. Je vois ces choses dans l’état de veille, le jour comme la nuit… »
Sous prétexte d’éducation, Ste Hildegarde entre au couvent à 7 ans à la suite de Jutta, sa préceptrice de 13 ans ! Et elle prendra officiellement le voile à 14 ans. À l’époque, on considérait que les filles étaient adultes à 12 ans !

Conflit de mouvement

Ste Hildegarde est en quelque sorte offerte à Dieu par ses parents, comme si elle n’était qu’un objet, comme quelque chose qui ne doit pas bouger, qui doit obéir : entrer en clôture et dans les ordres ! Elle n’a que 7 ans. Quel ressenti a pu avoir une enfant si jeune ? Jutta, elle, avait « choisi » … et elle avait 13 ou 14 ans. Pour la petite fille Hildegarde, il n’y a pas ici la moindre liberté. Quelles furent ses pensées ? Imaginez un instant que ce soit votre petite fille : quelle serait sa réaction, selon vous ? Pour la psychologie moderne, le sentiment d’abandon – voire de rejet – est étroitement couplé avec le sentiment de culpabilité : les parents ne sont jamais coupables aux yeux d’un jeune enfant ; s’il est abandonné, c’est de sa faute à lui. Il y a donc nécessité de s’auto-punir ! Par ailleurs, l’enfermement est un conflit de mouvement qui peut se somatiser par une paralysie. Ces deux ressentis vont toujours être étroitement liés dans l’âme de Ste Hildegarde ! Cette femme humble et simple – dépourvue de toute culture – est sans cesse confrontée à l’infini des révélations et des ordres divins. Ses hésitations sont pour elle des fautes qui enclenchent automatiquement la paralysie, voire la cécité lorsqu’elle se refuse à voir l’évidence. Et dès qu’elle se décide à obéir, elle retrouve l’usage de ses sens et de ses membres.

Paralysie salvatrice

Sa vie toute entière va être une sorte de valse-hésitation entre l’action et la retenue, entre la mobilité associée à une assurance – voire un toupet – extraordinaire, et un sentiment de dévalorisation et d’écrasement face aux responsabilités qui lui sont confiées. Que diront les gens lorsqu’une femme peu instruite se présentera pour prêcher ta divine parole ? C’est à peine si je sais tenir un crayon ! Ils diront que je suis folle, tout simplement… Je ne le peux pas. Je vais me taire.
C’est alors que la timide Hildegarde est comme traversée par un éclair. Elle ressent de fortes douleurs dans tous ses membres et se retrouve paralysée. «Je fus effrayée et demeurais sur la réserve. C’est alors que je fus clouée sur un lit de souffrance, paralysée, jusqu’à ce que je me décide à écrire.» Sylvain Gouguenheim parle d’autodénigrement constant de sa personne, en lien avec la place de la femme dans la société de l’époque. F. Bachelard, prieur de Saint Julien, confirme qu’elle n’a jamais appris à écrire et à prêcher, encore moins à le faire avec l’éloquence et la force d’un raisonnement divin. « Elle le fit pourtant de manière si admirable, si extraordinaire ! ». Ainsi, après avoir fondé le couvent de Rupertsberg et y avoir entraîné les religieuses dont elle était la mère supérieure, les moines de l’ancien couvent refusent de rendre aux religieuses leur part d’héritage et leur directeur de conscience. Dieu lui demande de se rendre à l’ancien couvent pour y affronter les moines. Mais elle hésite, laisse passer du temps … et se retrouve une fois de plus paralysée ! Lorsqu’elle se décide enfin à obéir, soutenue à bout de bras par les religieuses, elle se hisse sur un cheval et retrouve sa mobilité, ses forces et sa joie en chemin. Elle arrive chez les frères, saute de son cheval comme une jeune fille, va tout droit chez l’abbé Kuno et demande une réunion générale dans la salle du chapitre. Et là, elle tonne : «la Lumière éclatante dit : « Tu dois régner en père sur notre prieur (le confesseur des religieuses) et sur le bien-être du jardin mystique de mes filles. Mais les biens qu’elles ont apportés au couvent ne t’appartiennent pas, ni à toi, ni à tes frères ». Si quelques-uns d’entre vous ont l’indignité de proposer qu’on nous prive de notre part d’héritage, la Lumière éclatante dit que vous agissez en voleurs et en brigands. Mais si vous voulez de plus nous prendre notre prieur et notre directeur de conscience, vous êtes comme les fils de Bélial et n’avez pas le moindre sens de l’honneur. Dans ce cas, le châtiment de Dieu vous anéantira.»
Bien sûr, l’abbé Kuno ne peut que céder…

Une sclérose pour oser

Jusqu’alors, pour le commun des mortels, les douleurs et la paralysie sont interprétés comme des « punitions divines »… Oui, mais alors, où se trouve la liberté de la créature humaine ? Si le Créateur était un père fouettard plus ou moins sadique, qu’en est-il de la dimension d’amour que prêche l’Évangile ?
« Quelle est la joie du véritable amour, sinon d’être une rencontre intérieure, si délicate, si respectueuse, si agenouillée et si silencieuse qu’aucune contrainte n’est imaginable, car, dès que la contrainte entre dans l’amour, l’amour est dévasté ».( Maurice ZUNDEL, La joie de l’amour.)
Ste Hildegarde était atteinte de sclérose en plaques, tout simplement. Et il s’agissait d’un mécanisme psychosomatique visant à la délivrer de stress psychologiques majeurs : comment oser outrepasser la place dévolue aux femmes de son époque ? Elles venaient d’être dépossédées de la médecine. Toutes les sages-femmes et autres sorcières guérisseuses étaient passées sur le bûcher de l’inquisition. Le culte de Marie, prenant parfois le relais de celui d’Isis, permettait d’idéaliser une femme irréelle et de jeter ainsi les bases de l’alternative : vierge-et-martyre (mère-et-sainte en version minorée) ou prostituée-tentatrice. C’est à croire que les Pères de l’Église s’étaient donné le mot pour justifier leur prise de pouvoir.
Pour Augustin, la femme est “un cloaque.”
Pour Origène, elle est “la clé du péché.”
Pour Saint Jérôme : “le chemin de l’iniquité.”
Clément d’Alexandrie écrit : “Toutes les femmes devraient mourir de honte à la pensée d’être des femmes.”
Tertullien ajoute : “Femme, tu devrais toujours porter le deuil, être couverte de haillons et abîmée dans la pénitence, afin de racheter la faute d’avoir perdu le genre humain. Femme, tu es la porte du diable. C’est toi qui a touché à l’arbre de Satan et qui, la première, a violé la loi divine”. Mais que dire alors de ces nigauds d’hommes qui ont accepté sans réfléchir l’invitation de la femme à goûter de ce fruit si désirable ?
Saint Jérôme maudit la maternité : “cette tuméfaction de l’utérus.”
Saint Ambroise, évêque de Milan, compare même le mariage à la prostitution.
St Jean Chrysostome, plus désabusé, écrit : “La femme est une punition à laquelle on ne peut échapper, un mal nécessaire, une tentation naturelle, une calamité désirable, un danger domestique, un péché délectable, une plaie de la nature sous le masque de la beauté.”

Un exploit inouï

Chez St Thomas comme chez St Augustin, seul l’homme a été fait à la ressemblance de Dieu. La femme est mise d’emblée dans la catégorie des êtres humains déficients, comme les enfants et les fous. Ce n’est seulement qu’à partir du XIVe siècle qu’un courant prophétique se développa (temps d’épidémies, de crises et de guerre) dans lequel les femmes jouèrent un rôle important. Elles sortirent alors de l’ombre. Auparavant, seule Ste Hildegarde a pu réaliser cet exploit. Pour l’époque, qu’une femme prenne la parole en public est donc vraiment un évènement inouï. À moins d’être en fusion avec Dieu, il lui est impossible de tenir des discours de la sorte ! Et c’est ce que va faire Ste Hildegarde en courant la campagne et en prêchant partout où Dieu lui en donne l’ordre. Par exemple, pour parler du manque de bonnes œuvres des autorités ecclésiastiques locales :
« Moi pauvre créature qui manque de santé, de force, de culture, j’ai perçu dans la lumière mystérieuse de mon authentique vision les paroles suivantes destinées au clergé de Trèves: les docteurs et les magistrats ne veulent plus souffler dans les trompettes de la justice, c’est pourquoi l’aurore des bonnes œuvres a disparu pour eux. Même le vent de midi de la vertu, habituellement si chaud, semble s’être figé en froidure hivernale dans ces hommes. Car il leur manque les bonnes œuvres réchauffées par l’ardeur de l’Esprit Saint ; ils sont desséchés car la virilité leur fait défaut. Le couchant de la miséricorde s’est transformé en un sac de crin. »
Elle termine donc souvent ses prêches par des menaces :
« Si vous ne rachetez pas vos péchés en faisant pénitence, les ennemis viendront et châtieront la ville sans ménagement. »
Ses prêches tiennent les foules en haleine ! Et lorsqu’elle court ainsi les routes en liberté, sa santé est parfaite … comme par hasard !

Une visionnaire extraordinaire

Oui, Ste Hildegarde est un cas… Non seulement elle est un exemple typique de sclérose en plaques, non seulement elle est une visionnaire et une prophétesse extraordinaire, mais elle est en plus une véritable spécialiste de la guérison « intérieure » par la foi et la spiritualité, au travers de la dimension psychosomatique … avec 9 siècles d’avance. C’est ce que le second livre de Brigitte explicitera de façon claire et illustrée d’ici quelques mois.
Ce premier volume présente le regard de Brigitte sur Ste Hildegarde repositionnée dans la société de l’époque et à la lumière de la psychosomatique. La deuxième partie de ce premier livre reprend les principaux éléments de la phytothérapie attribués à la sainte, assortis d’une étude des pratiques d’antan et de l’homéopathie d’aujourd’hui.

Par le Dr Alain Scohy

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