Créé par le perse Mani au IIIe siècle de notre ère, le manichéisme est une doctrine religieuse qui fut âprement combattue par l’église chrétienne au motif que sa philosophie était outrageusement dualiste. En effet, les Manichéens considéraient que le monde était divisé en deux : d’un côté  la lumière, le royaume de la vie divine, et de l’autre les ténèbres, le royaume de la matière et de la mort. Enfermés dans cette logique binaire, les adeptes de cette pensée opposaient le corps à l’esprit et  ils méprisaient les plaisirs de la chair. Comme dans d’autres  sectes gnostiques et plus tard chez les Cathares, les élus devaient rester célibataires, se purifier de toute sensualité et ne pas procréer pour échapper au cycle des réincarnations sur cette terre dévolue au Mal. Si ces hérésies avaient pris le dessus sur Rome, nous ne serions peut-être pas là pour déplorer une conception aussi simpliste et aussi négative de l’existence humaine. Quoique : le manichéisme avait quand même le mérite de déceler un peu de lumière dans les ténèbres et un « noyau » d’esprit dans le corps : tout n’était donc pas si tranché dans cette doctrine inspirée du bouddhisme et ressemblant un  peu au taoïsme. En revanche, les dualismes séculiers  modernes s’affranchissent souvent de toute subtilité et ils sacrifient volontiers la variété des couleurs pour résumer l’univers à un affrontement entre noir et blanc (*). Que l’on songe par exemple à la bêtise géopolitique d’un Georges Bush Jr scindant naguère les nations entre deux axes, celui des bons et celui des méchants ! Dans le domaine de la médecine, c’est surtout  l’idéologie pasteurienne qui fait office de couteau trancheur : selon la théorie du germe, l’Homme serait en effet  la victime innocente des mauvais microbes et son système immunitaire  une sainte armée chargée de repousser des assaillants. Depuis plus d’un siècle, l’Occident impose à la planète cette conception dichotomique du vivant.

La découverte du microbiote est en train de tout changer.  On sait désormais que le corps humain abrite d’innombrables micro-organismes et que ceux-ci vivent en symbiose avec leur hôte. Certes, il y a encore des scientifiques qui croient bon de distinguer les « bonnes et les « mauvaises » bactéries intestinales. Mais les recherches les plus récentes brouillent cette frontière artificielle au profit des notions d’équilibre et d’homéostasie. Réalisant qu’il n’y a pas de germe intrinsèquement pathogène, les chercheurs de pointe vantent la diversité de la flore et nous conduisent vers des stratégies de santé probiotiques et non plus antibiotiques. Cette (r)évolution est en marche  dans les labos et déjà un peu dans les hostos, entre autres  par le transfert fécal à but thérapeutique. Malheureusement, le manichéisme médical a encore beaucoup d’autres visages. En cancérologie, par exemple, il est courant de séparer les tumeurs du Bien (les bénignes) et les tumeurs du Mal (les malignes). Or la science oncologique elle-même reconnaît l’inanité de ce classement puisqu’elle admet l’existence d’une troisième catégorie, celle des tumeurs « borderline » situées entre les deux autres et leur ressemblant par certains aspects. Cette distinction ternaire est à son tour jugée trop grossière car la recherche médicale a aussi identifié des formes intermédiaires de pathologies cancéreuses. La vieille opposition binaire entre cellules tumorales agressives et inoffensives semble en tout cas dépassée. Idem pour le phénomène du vieillissement.  Depuis plusieurs décennies, on nous rabâche que les vilains radicaux libres génèrent un stress oxydatif funeste et que les gentilles molécules anti-oxydantes viennent nous préserver du terrorisme radical. Minute, papillon ! Ce n’est pas aussi simple et on découvre aujourd’hui que les prétendus ennemis ont une certaine utilité.  Une concentration modérée en radicaux libres permet notamment d’augmenter la durée de vie des cellules en favorisant leurs réactions enzymatiques naturelles.  Dans sa rubrique « Avantage Nature » du prochain numéro de Néosanté, Jean-Brice Thivent entame une série d’articles qui vont rectifier le tir et réhabiliter quelque peu les particules honnies. Un organisme  n’est pas un studio hollywoodien où de courageux cow-boys se battent contre de cruels indiens. La vie, c’est beaucoup plus complexe que ça !

La tendance est malheureusement tenace de trier  le microcosme en deux camps et de voir le monde en noir et blanc. Le manichéisme médical n’est pas mort  et il faudra encore du temps avant que les œillères tombent. Tant que la maladie sera envisagée comme maléfique et insensée, il ne sera guère possible d’y voir un processus  psychobiologique à finalité positive. Durant leurs études de médecine, les carabins sont formatés par la pensée guerrière et  formés à combattre les symptômes. Seuls les plus héroïques font une chemin pacifiste et deviennent des médecins conscients des impasses belliqueuses. Dans la corporation des gynécologues, la traque aux virus et aux (myco)bactéries est devenue un réflexe pavlovien et c’est pourquoi les femmes en ont marre que leur appareil génital soit réduit à un nid de microbes. Il est donc  réjouissant d’assister à leur rébellion qui prend notamment  la forme de la « gyn-écologie » sans gynéco  et de l’auto-observation des sécrétions vaginales. Ce sont deux sujets qui seront également  abordés dans le mensuel Néosanté du mois d’avril. À travers  ces deux autres articles, notre revue s’inscrit résolument dans ce mouvement contemporain nous éloignant de l’obscurantisme manichéen.

 

Yves Rasir

(*) Nouvelle synchronicité amusante : j’étais en train d’argumenter sur le fait que le manichéisme « noir/blanc »  empêche de voir les couleurs lorsque je reçois une notification Facebook d’une amie enthousiasmée par un documentaire de la chaîne Arte précisément consacré à la perception du spectre coloré selon Goethe. Passionné d’optique, le grand penseur allemand avait pris conscience que les couleurs seraient invisibles sans l’alternance du jour et de la nuit. Les couleurs disparaissent quand il fait trop sombre et quand il fait trop clair, c’est donc bien un mélange de noir et de blanc qui colore la vie. Le pot aux roses, si je puis dire, est révélé dès les premières minutes du film : « C’est l’alliance de la lumière et de l’obscurité qui crée les couleurs et permet de reconnaître le monde ». Pour visionner le documentaire, cliquez ici.