Lorsque le rédacteur en chef de Néosanté m’a proposé, il y a quelques mois, de préparer un article sur la psychologie évolutionniste, je dois bien avouer que je ne me doutais pas des réflexions que ça allait déclencher dans ma pratique. Bien que je sois en charge de la rubrique « paléo nutrition » dans Néosanté depuis le premier numéro (mai 2011), et que je sois par ailleurs sociologue de formation, je n’ai jamais complètement lié ces deux champs de recherche. Du moins au-delà d’un niveau que je qualifierais aujourd’hui de superficiel, à savoir l’impact de notre mode de vie moderne (sédentaire, industriel, artificiel, etc.) sur notre santé. Avec un focus particulier sur la question de notre alimentation.

 
Mais le lien s’arrêtait là, et le comportement social des individus restait, pour moi, l’objet unique de la sociologie. Disons qu’en tant que sociologue, j’explique prioritairement le social par le social, comme on apprend à le faire dès la première année d’étude, à la lecture d’Emile Durkheim, l’un des pères fondateurs de la discipline.
 
Et je dois bien dire aussi que j’avais vu passer quelques articles d’« Evopsy » dont l’explication de notre comportement à partir de notre évolution semblait un peu tirée par les cheveux. Souvent, ces théories semblaient surtout très pratiques pour légitimer un ordre social : inégalités hommes-femmes, loi du plus fort, etc…
 
Mais je me suis plongé dans la littérature avec d’autant plus d’intérêt qu’un des auteurs les plus intéressants de la discipline est un compatriote belge : Albert Demaret, psychiatre, éthologue et naturaliste liégeois, décédé en 2011. Et ce n’est pas du chauvinisme, Demaret propose vraiment les analyses les plus fines et les plus complètes que j’ai pu lire sur le sujet.
 
L’Humain : un animal comme les autres ?
 
« N’go n’abatwa bachu ngo zahinduts’ inyamaswa »
(« Ils ont été des nôtres autrefois et ce n’est qu’à la longue qu’ils se sont transformés en bêtes » – expression des peuples pygmées Twa du lac Kivu).
 
Ce qui est intéressant, ce sont les freins lorsqu’il s’agit d’étudier le comportement humain à partir de notre évolution. Le fait que notre corps soit le fruit de millions d’années d’évolution ne suscite plus vraiment de contestations : notre coccyx comme vestige d’une queue perdue depuis longtemps, le pli semi-lunaire de notre œil comme trace possible d’une troisième paupière, protégeant l’œil de certains reptiles, etc.
 
Toute ma rubrique « Paléo Nutrition » tourne autour de cette idée que notre corps est toujours adapté à l’alimentation que nous avons connue durant des millions d’années, lorsque nous étions des nomades chasseurs-cueilleurs. Depuis les 10.000 ans qui nous séparent du Néolithique, donc de notre sédentarisation et des débuts de l’agriculture, notre corps a très peu changé. D’où les réactions au gluten. D’où les intolérances aux produits laitiers. D’où les problèmes causés par une alimentation trop riche en sucres rapides.
 
Et je m’en réfère tout autant dans ma pratique de coach sportif : je préconise – et je pratique moi-même – la course pieds nus, parce que, non seulement, notre corps est conçu pour courir, mais, de plus, notre voûte plantaire est un petit bijou d’évolution, nous permettant d’amortir les chocs, sans avoir besoin de chaussures à semelles compensées. Courir de cette manière est même bien meilleur pour notre corps. C’est la manière dont nous nous sommes déplacés durant des millions d’années (Cfr. les travaux de Daniel Lieberman parus dans « Nature » en 2010).
 
Le fait même que nous nous tenions droit est le fruit de changements environnementaux ayant eu lieu il y a 3,5 millions d’années, lorsque notre ancêtre Homo Afarensis s’est adapté à la savane en se relevant sur ses pattes arrière. Cette adaptation présentait pour lui un avantage : pouvoir voir plus loin (les prédateurs, les points d’eau) et avoir moins de surface du corps exposée au soleil. Aujourd’hui, de plus en plus d’études montrent les dégâts pour le corps d’une vie que l’on passe essentiellement assis : au boulot, à l’école, en voiture, devant la télévision. A nouveau, je préconise – et pratique – les « standing desk », c’est-à-dire le fait de travailler debout. Là, présentement, je vous écris debout. Comme des millions d’années d’évolution ont conçu notre corps.
 
On pourrait multiplier les exemples. Ça ne pose pas vraiment de problèmes de « recontextualiser » certains de nos traits anatomiques, métaboliques, physiologiques en les raccrochant à un lointain passé et aux adaptations que nous avons connues durant notre évolution.
 
Quand il s’agit du comportement des animaux, aucun souci non-plus. Notre chien arrose méticuleusement les réverbères de la rue ? Il marque son territoire. Ce comportement n’a plus la moindre utilité puisque le territoire du chien domestiqué est défini par son maître (sa maison, son jardin, la rue dans laquelle il est promené), et pourtant ce marquage du territoire persiste. De même lorsqu’il enterre ses os, ou lorsqu’il tourne autour de son panier avant de se coucher. On qualifie souvent ces comportements de « vestigiaux », au sens où ce sont des vestiges du passé sauvage du chien, ou des espèces dont il descend. Mais s’il venait à redevenir sauvage (pensons aux chiens abandonnés en périphérie des grandes villes), ces comportements retrouveraient toute leur utilité (Demaret, 2014 : 32).
 
Enfin, le fait que le comportement du « petit d’homme » soit en partie déterminé par ses instincts, forgés au fil de notre évolution, ne soulève plus vraiment de contestations non-plus : réflexe de succion, réflexe de Moro, préhension à vide de la main et du pied, etc. (Vieira, in Englebert & Follet, 2016 : 21). Ce sont d’ailleurs des réflexes qu’on appelle « archaïques ».
 
Mais lorsqu’il s’agit d’expliquer le comportement de l’être humain adulte à partir de notre évolution, c’est là que les boucliers se lèvent ! Comment serait-il possible que, l’Homme, avec un grand H, qui a créé la Culture, les Sciences, l’Art, la civilisation, etc., soit, au moins en partie, déterminé par des adaptations primitives, préhistoriques, pré-culturelles ?
 
Et cette question va bien au-delà de l’ « inné » ou de l’ « acquis ». Elle pose la question de la nature de l’Homme. Historiquement, si certains de nos comportements ont été inscrits dans nos gènes et notre cerveau au cours de notre évolution, avant même les premiers hominidés, quand sommes-nous devenus des « Hommes » ? Et qu’est-ce qui nous distingue de nos ancêtres ? Et anthropologiquement, qu’est-ce qui distingue alors l’Homme des grands primates ? Où se situe la frontière ? On le voit, une approche évolutionniste de notre comportement et de notre psychisme pose des questions fondamentales sur la nature humaine. Et on comprend dès lors qu’apparaissent dans ces discussions, des figures de la philosophie comme Ernst Cassirer (« Essai sur l’homme », 1975), ou Georges Canguilhem (« Le normal et la pathologique », 1966).
 
Dans un livre daté de 1933 (« Au Rwanda sur les bords du Lac Kivu : un royaume hamite au centre de l’Afrique »), Albert Pagès enregistrait cette phrase du peuple Twa, citée au début de ce chapitre : « ils ont été des nôtres autrefois et ce n’est qu’à la longue qu’ils se sont transformés en bêtes ». Et cela explique pourquoi, seuls les gorilles et les chimpanzés échappent au pot-au-feu, au sein de ce peuple. Ils ne sauraient manger ceux qui, autrefois, étaient des leurs…
 
Une cartographie des études de l’Humain
 
Si une approche évolutionniste de notre comportement et de notre santé mentale fait débat, c’est aussi parce qu’elle se situe à l’intersection de très nombreux champs de recherches. Et lorsqu’on sait à quel point les disciplines scientifiques sont cloisonnées (au niveau académique, par exemple), on se rend compte que la tâche n’est pas aisée.
 
Pour bien comprendre la psychologie évolutionniste, je propose qu’on commence par « cartographier » les différentes disciplines en jeu, et les concepts qu’elles véhiculent. Je crois que ça permettra d’avoir une vision plus claire de l’espace dans lequel apparaît la psychologie évolutionniste.
 
L’anthropologie est l’étude de l’être humain dans toutes ses dimensions. Si l’on s’intéresse à l’être humain dans son milieu social, on est dans le domaine de la sociologie. Si l’on s’intéresse aux faits psychiques de l’être humain, aux processus mentaux, et aux comportements qui en découlent, on fait de la psychologie. Il y a déjà ici une petite superposition : la psychologie sociale, qui est une branche de la psychologie expérimentale et qui étudie, de manière empirique, le comportement, les pensées, les gestes de l’être humain, dans un contexte social.
 
Continuons… La psychiatrie est une spécialité médicale traitant des maladies mentales. Si l’on devait simplifier au maximum, nous dirions que la psychologie étudie l’âme, alors que la psychiatrie la soigne. Et la psychopathologie est l’étude des troubles psychiques, par la psychologie et la psychiatrie. On voit apparaître une distinction intéressante qui aura son intérêt pour comprendre les débats en psychologie évolutionniste, et en particulier les recherches de Demaret : la psychologie étude la « psyché » (l’âme) « normale », de tout le monde, alors que la psychiatrie et la psychopathologie interviennent lorsqu’il y a des comportements « anormaux », « pathologiques », à étudier ou à soigner.
 
La biologie est l’étude du vivant en général, aussi bien les plantes que les animaux. On qualifie de « naturaliste », une personne (un professionnel ou un amateur) qui pratique les sciences naturelles, comme la botanique (l’étude des végétaux), la zoologie (l’étude des animaux) ou la minéralogie (l’étude des minéraux).
 
Toute la théorie de l’évolution vient d’un des plus célèbres naturalistes, Charles Darwin (1809-1882), qui était aussi paléontologue (qui étude des restes fossiles des êtres vivants du passé).
 
En 1859, Darwin publie « L’origine des espèces », le texte fondateur de la théorie de l’évolution. Si l’on devait résumer cette théorie très complexe, on dirait :

  • Il y a toujours plus d’êtres vivants que ce que le milieu peut nourrir.
  • Cela crée une « lutte pour le survie » (« struggle for life ») entre individus de la même espèce et entre espèces.
  • Chaque nouvelle génération présente des variations génétiques, qui peuvent être favorables ou défavorables.
  • Les individus les mieux adaptés à l’environnement sont davantage capables de se reproduire (« Survival of the fittest »).
  • Les adaptations favorables se transmettant alors de manière héréditaire, la génération suivante a davantage de chances de présenter des traits favorables à sa survie.
  • Génération après génération, l’espèce se transforme en s’adaptant de mieux en mieux à son environnement.

 
Avec la théorie darwinienne, la « sélection naturelle » devient donc le moteur de l’évolution des espèces. Les variations génétiques peuvent être favorables ou défavorables par rapport à l’environnement, un peu à l’image d’un immense jeu d’essais et d’erreurs. Et plus un individu présente des adaptations favorables, plus il a de chances de survivre et de se reproduire, et donc de transmettre les gènes responsables de cette adaptation à ses descendants.  
 
Très vite, Darwin essaye d’appliquer cette théorie aux êtres humains. En 1871, il publie « La filiation de l’homme et la sélection liée au sexe ». Il creuse, à cette occasion, la question de la « sélection sexuelle ». La sélection naturelle des gènes n’est effectivement pas qu’une lutte pour la survie, c’est aussi une lutte pour la reproduction.
 
L’année suivante, en 1872, Darwin publie « L’expression des émotions chez l’homme et les animaux ». Par là, il étudie les expressions faciales, en comparant les hommes et les animaux. Il s’agit d’ailleurs d’un des premiers livres présentant des photographies.
 
On a toutes et tous déjà vu ces recherches actuelles sur les micro-expressions faciales, en particulier sur le visage des personnalités connues : Bill Clinton pris en flagrant délit de mensonge, etc. C’est par exemple la spécialité du psychologue américain, Paul Ekman (né en 1934). Il a effectivement remarqué, avec des études auprès de sociétés dites « primitives », des réactions universelles à des photographies de visage. C’est ainsi que des individus de tribus de Papouasie Nouvelle Guinée identifient des expressions sur des photos de peuples qu’ils ne connaissent pas du tout : tristesse, joie, colère, peur, dégoût, surprise, honte, mépris, etc. La célèbre anthropologue Margaret Mead affirmait déjà que les expressions du visage n’étaient pas déterminées par la culture, mais universelles.
 
Le 20ème siècle n’est pas le bon siècle pour penser ensemble l’Homme et la sélection naturelle. Toute tentative est évidemment suspecte d’eugénisme. Il faut attendre 1975 pour qu’apparaisse une discipline appelée « sociobiologie », avec la parution de « Sociobiology : The New Synthesis », par Eward Osborne Wilson, qui sera donc considéré comme le fondateur de cette discipline. Son objectif était d’intégrer les sciences sociales dans la théorie évolutionniste néo-darwinienne.  Wilson envisageait l’extension de la biologie des populations et de la théorie de l’évolution à l’organisation sociale. Il définissait ainsi la sociobiologie comme l’ « étude systématique des bases biologiques de tous les comportements sociaux ». Oui de « tous » les comportements sociaux. Robert L. Trivers, sociobiologiste américain, dira d’ailleurs que tôt ou tard, la science politique, le droit, l’économie, la psychologie, la psychiatrie et l’anthropologie seront autant de branches de la sociobiologie. Toutes les disciplines dont nous avons parlé jusqu’ici rassemblées en une seule ! Cette visée pour le moins phagocytante explique en partie les critiques auxquelles la sociobiologie a dû faire face. Et réduire des phénomènes complexes comme la religion, par exemple, à des lois biologiques n’a pas été un franc succès. D’autant plus que Wilson n’a jamais essayé d’expliquer ce qui se passait dans le cerveau humain.
 
On reprochera également à la sociobiologie d’être déterministe, d’essentialiser nos comportements modernes et d’être invérifiable. Il est vrai que ça reste une discipline très hypothétique : en règle générale, on suppose un gène, mais il n’est jamais réellement identifié comme on le ferait en génétique ; puis on fait l’hypothèse qu’il y a un lien entre ce gène et un trait étudié (un comportement, par exemple), et on imagine les raisons qui ont sélectionné ce trait dans notre évolution.
 
Un exemple de théorie sociobiologique est celle de la « tante stérile ». Dans beaucoup d’espèces, des individus – typiquement des femelles – sont incapables de se reproduire. Les parents transmettent un gène qui ne s’exprime que chez les descendants stériles. Ce gène produit comme comportement, un attrait particulier pour le soin apporté aux autres, en particulier aux enfants. Par conséquent, ce comportement profite à la colonie et le gène se transmet. Ça permet d’expliquer pourquoi un gène lié à la stérilité se reproduit (Davis, 1981).
 
On verra par la suite que l’approche éthologique de Demaret peut être beaucoup plus précise sur ce genre de phénomènes…
 
Venons-en d’ailleurs à l’éthologie : l’étude du comportement des espèces animales, dont l’humain, dans leur milieu naturel ou expérimental. Bien que l’éthologie considère les humains parmi les animaux, une branche « éthologie humaine » s’est développée, en tant qu’étude biologique du comportement humain.
 
On n’est pas très loin de la sociobiologie, mais l’éthologie est une discipline beaucoup plus empirique : l’observation et l’expérimentation y ont une place très importante. En 1973, Lorenz, Tinbergen et Von Frisch reçoivent d’ailleurs le « prix Nobel de physiologie ou médecine » pour leurs travaux en éthologie.
 
C’est probablement Konrad Lorentz (1903-1989), biologiste et zoologiste autrichien, qui reste le plus connu des éthologues, et on s’en remémore souvent accompagné des oies qui le suivaient. Cette expérience illustrait le concept d’« empreinte » : à l’éclosion, les poussins (des canards et des oies) suivent le premier objet en mouvement qu’ils voient. C’est automatique, c’est l’instinct. Et ces réponses instinctives sont des réponses marquées par la programmation génétique. Ce sont des comportements qui répondent, instinctivement, à certains stimuli.
 
Selon l’éthologie, nous héritons par exemple de mécanismes de la marche de nos ancêtres reptiles, du comportement de la tétée de nos ancêtres mammifères, ou de la caresse de nos ancêtres primates. Et cette discipline s’intéresse autant aux comportements sociaux, territoriaux, reproductifs, alimentaires, communicationnels, etc.
 
Reprenant Tinbergen, Demaret (2014 : 48) présente les quatre plans de l’enquête éthologique. Les comportements doivent être étudiés selon :
 

  1. Leurs causes et mécanismes, par l’observation directe et par l’expérimentation (utilisation de leurres, par exemple).
  2. Leur développement chez l’individu, depuis le moment de leur naissance (ce qu’on appelle l’ « ontogénèse »).
  3. Leur développement au cours de l’évolution de l’espèce (ce qu’on appelle la « phylogénèse »).
  4. Leur signification biologique, c’est-à-dire leur fonction adaptative et de survie dans le milieu naturel.

 
Un exemple ? Les travaux de Jane Goodall avec les chimpanzés en Tanzanie. Cette éthologue, primatologue et anthropologue britannique, a consacré sa vie à l’observation des chimpanzés. Elle a ainsi pu, par exemple, observer leur utilisation d’un morceau de paille qu’ils enfonçaient dans les termitières pour en ressortir des insectes qu’ils mangeaient. Les observations de Goodall ont non seulement permis de se rendre compte que les chimpanzés n’étaient pas végétariens, mais également qu’ils étaient capables d’utiliser des outils, ce qu’on pensait à l’époque réservé aux êtres humains.
 
Comme on le voit, l’éthologie repose sur une démarche d’observation. L’éthologue construit sa réflexion sur base de ce qu’il observe, de ce qui se déroule devant ses yeux (Follet, in Englebert & Follet, 2016 : 86). Il observe des comportements réguliers, enregistre ces observations dans un éthogramme (un support pour retranscrire la suite de gestes répétitifs, propre à un comportement), et généralise ensuite sous forme de loi.
 
On retrouvera généralement quatre paramètres incontournables des observations éthologiques : 1) l’inter-attraction (deux individus de la même espèce modifient le comportement l’un de l’autre, comme dans les parades nuptiales), 2) l’effet de groupe, 3) les dominances hiérarchiques, 4) la territorialité.  
 
L’apport de l’éthologie (humaine) dans la psychologie évolutionniste est très importante, et Demaret l’explique très bien (2014 : 216) : en reposant prioritairement sur l’observation, elle ne se limite pas à « recontextualiser » des comportements, elle les observe ! Par exemple, auprès de primates. Et ce faisant, elle implique d’accepter le principe évolutionniste : « il est possible de comparer l’homme et l’animal puisque, de près ou de loin, tous les êtres vivants ont une origine commune ».
 
Les méthodes et concepts de la psychologie évolutionniste
 
Voici donc retracé l’espace intellectuel dans lequel apparaît la psychologie évolutionniste, et ses variantes : psychiatrie évolutionniste et psychopathologie évolutionniste.
 
De son petit nom « Evo Psy », l’ « evolutionary psychology » étude le cerveau humain et ses produits comportementaux, à partir d’une perspective évolutionniste. En somme, elle utilise la théorie évolutionniste (et certains éléments de la biologie évolutionniste) comme d’un cadre « métathéorique » pour générer des hypothèses sur la psychologie humaine et le comportement.
 
La psychologie évolutionniste se focalise sur quatre questions (Journal of Organization Design, 2017, 6-9) :
 

  1. Pourquoi le cerveau est-il conçu comme il est conçu ?
  2. Comment est-il conçu ?
  3. Quelles sont les fonctions du cerveau humain ?
  4. Comment des éléments de l’environnement actuel interagissent avec le cerveau tel qu’il est conçu, pour produire des comportements ?

 
La première assomption sur laquelle se base la psychologie évolutionniste est que le cerveau contient de très nombreux mécanismes psychologiques qui ont évolué parce qu’ils permettaient de résoudre des problèmes spécifiques à la survie ou à la reproduction dans l’histoire de l’espèce. Par exemple, l’attrait de notre cerveau pour des aliments sucrés et gras a tout son sens dans un environnement où la privation de calories pouvait être mortelle. Il valait donc mieux se ruer sur les calories quand nous y avions accès.
 
La question première est donc celle de la « valeur adaptative » du comportement : les comportements hérités de l’histoire de notre espèce (la phylogénèse) doivent avoir eu un effet avantageux dans le passé et ont dû contribuer à la survie des individus et des espèces (Demaret, 2014 : 15).
 
Ces avantages, dont la valeur sélective était grande dans le passé pour notre espèce et son adaptation au milieu originel, ont assuré la survie et la reproduction des individus porteurs de certains gènes qui sont parvenus jusqu’à nous.
 
De là découle que nous ne sommes pas les êtres rationnels de la théorie économique néoclassique. Nous sommes en partie guidés par une rationalité qui nous a permis, par le passé, de survivre et de nous reproduire. Parfois, il y a un décalage entre ce qui était rationnel à la période paléolithique et ce qui est rationnel aujourd’hui. Pensons à l’exemple précédent : se ruer sur le sucre et le gras nous a permis de survivre dans un environnement où la nourriture pouvait se faire rare ; mais ça nous conduit tout droit vers l’obésité, le diabète et les maladies cardiovasculaires à une époque où il suffit d’ouvrir son frigo ou de passer une commande en ligne pour avoir accès à du sucre ou à du gras.
 
Ces mécanismes archaïques opèrent rapidement, de manière automatique et non consciente. Ils fonctionnent comme des heuristiques de jugement, pourrions-nous dire. La vue d’un serpent provoque ainsi une réaction de distance, voire de fuite.
 
La psychologie évolutionniste acte également notre nature très sociale. Nous avons évolué dans des environnements relativement hostiles, avec des prédateurs et des ressources potentiellement rares. Nous nous sommes donc organisés en groupe sociaux, en tribus. Les psychologues évolutionnistes font l’hypothèse que le mode de vie tribal se retrouve dans la manière dont est conçu notre cerveau. C’est l’hypothèse du « cerveau social » (Dunbar, 1992). Notre intelligence a évolué non pas tant pour résoudre des problèmes environnementaux, mais plutôt pour survivre et se reproduire dans des groupes de plus en plus larges.
 
On pense également que la quantité de nourriture disponible détermine l’organisation sociale, et donc les comportements. Si la nourriture provient d’une source prévisible et concentrée en un lieu, s’instaurent des relations hiérarchiques : certains individus monopolisent et dominent. A l’inverse, si la nourriture provient d’une source variable et dispersée, la nourriture s’obtient davantage grâce à un effort collectif : c’est plutôt une structure égalitaire qui s’instaure (Pierce & White, 1999).
 
Ainsi, chez les gorilles, les ressources, dont la nourriture, sont concentrées dans un environnement limité et la concurrence est grande. Le mâle le plus costaud peut monopoliser les ressources. Le groupe est très hiérarchisé, très compétitif. Le « mâle alpha » domine jusqu’à ce qu’il soit détrôné.
 
A l’inverse, dans la savane où nous, êtres humains, avons évolué, les ressources sont dispersées et de la nourriture très prisée, comme la viande, ne pouvait être atteinte que grâce à la coopération. Nous avons donc évolué vers une société plus égalitaire, plus coopérative que les gorilles.
 
 
Adaptation et survie
 
« Notre crâne moderne abrite un esprit de l’Âge de la pierre »
(Cosmides & Tooby, 1997)
 
De manière évidente, ces mécanismes psychologiques sont idéalement conçus pour faire face à des problèmes propres à l’environnement ancestral des êtres humains. Cela veut dire qu’il est tout à fait possible qu’aujourd’hui, ils ne soient plus du tout adaptés.
 
Ca me permet d’introduire un concept-clé de la psychologie évolutionniste : l’ « environment of evolutionary adaptedness » (EEA), c’est-à-dire la période de notre évolution durant laquelle l’adaptation s’est faite. Ainsi, notre œil a 60 millions d’années, mais notre bipédalisme n’a que 3,5 à 4 millions d’années.
 
Beaucoup d’autres adaptations se sont faites plus tard, entre 2,5 millions d’années et 10.000 ans, c’est-à-dire à la période paléolithique, que vous connaissez bien si vous suivez ma rubrique « Modèle paléo » dans cette même revue. C’est durant cette période que sont apparus et que ce sont forgés le langage, la réciprocité, le leadership, la culture, la cohésion, la structure sociale, les relations intergroupes, etc. Durant cette période, nous étions des nomades chasseurs-cueilleurs, vivant en petits groupes, relativement égalitaires. Nous vivions également à la lumière du soleil et du feu uniquement, nous étions exposés à la verdure, et nous avions un mode de vie actif. Nous devions faire face à des prédateurs. Le temps était structuré par les saisons, et par l’alternance jour/nuit. Nous devions faire face à des famines, et nous devions protéger notre territoire.
 
Le décalage entre notre vie moderne et l’environnement dans lequel nous avons dû nous adapter, notre « milieu originel », est au cœur de la psychologie évolutionniste. En anglais, c’est ce qu’on appelle la « mismatch hypothesis ». Et ce décalage pourrait nuire à notre santé, physique et mentale.
 
Demaret (2014 : 182) parle du « modèle de la mauvaise concordance » : des manifestations symptomatiques apparaissent inadaptées alors qu’une variation du contexte met en évidence la dimension adaptative de celles-ci. Autrement dit, si nous étions toujours à la période paléolithique, ce comportement serait adapté. Mais aujourd’hui, ça n’a plus de sens. Des exemples concrets suivront.
 
D’autres modèles existent, comme le « modèle dimensionnel » : un trait qui ne relève pas d’une prise en charge clinique est adaptatif (comme l’anxiété, la méfiance, etc.), mais l’exacerbation de ce trait, sous la forme d’une pathologie (trouble anxieux, paranoïa, etc.) perd son caractère adaptatif.
 
Un autre modèle est celui du « compromis » : l’existence d’un trouble serait le prix à payer pour bénéficier d’un avantage concomitant. Soit cet avantage profite à l’individu lui-même, comme le fonctionnement obsessionnel qui peut être valorisé dans certains contextes professionnels (« hyper-méticuleux »). Soit cet avantage profite au groupe ou à l’espèce. On parle alors de « pacte social implicite ». Exemple : la schizophrénie qui serait un compromis coûteux pour l’individu, mais qui aurait permis le développement du langage et l’évolution de la conscience sociale.
 
Dans tous les cas, ce sont dans les luttes passées de notre espèce pour son adaptation et sa survie que s’enracinent les composantes génétiques des maladies mentales (Demaret, 2014 : 29). L’approche de Demaret consiste à rechercher la fonction adaptative au milieu naturel des principaux symptômes et syndromes décrits en psychiatrie.
 
 
Survivre n’est pas toujours la même chose qu’être en bonne santé
 
Il est important de comprendre que la sélection naturelle se fait au profit de la survie (et donc de la reproduction) de l’espèce, non de la santé des individus. Demaret (2014 : 23) donne un très bon exemple à partir d’une maladie non-psychiatrique : l’anémie drépanocytaire, une forme d’anémie très grave, entraînant la mort, et liée à la présence d’une hémoglobine S.
 
Des recherches ont montré une correspondance entre la répartition géographique de l’hémoglobine S et celle du paludisme à Plasmodium falciparum. Or, on sait que la présence de l’hémoglobine S a le pouvoir de contrarier le développement de ce plasmodium dans les hématies.
 
Mais il y a un prix : seuls les sujets homozygotes, qui ont donc reçu de leurs deux parents les gènes S responsables de la synthèse de l’hémoglobine S, présentent un danger d’anémie mortelle. Les sujets hétérozygotes, qui possèdent de l’hémoglobine A et S, ne présentent aucun danger.
 
Si on se résume : dans les régions touchées par le paludisme, les sujets hétérozygotes porteurs de l’anémie drépanocytaire sont avantagés par rapport au reste de la population, touchée par la fièvre paludique et ses conséquences. Mais le prix de cette adaptation est supporté par une partie de la population : les sujets homozygotes, qui meurent rapidement de l’anémie drépanocytaire.
 
Néanmoins, comme le nombre de sujets homozygotes est bien inférieur au nombre de sujets hétérozygotes, l’adaptation est bénéfique pour l’espèce : les enfants homozygotes meurent en bas âge et sont remplacés par des sujets hétérozygotes, protégés contre le paludisme.
 
On est là très clairement dans le « modèle du compromis », dont nous venons de parler. De même, des maladies mentales pourraient être nuisibles à l’individu et bénéfiques au groupe…
 
 
Approche évolutionniste de différentes maladies mentales
 
Je me rends bien compte que le chemin parcouru avant d’arriver aux maladies mentales a été long. Mais je voulais que chaque concept utilisé pour comprendre la fonction adaptative de ces maladies soit maitrisé, et que chacun et chacune puisse se rendre compte de la manière dont la psychologie évolutionniste va puiser dans les différentes disciplines dans son approche de la psyché humaine.
 
L’anorexie mentale
 
Des différentes analyses de maladies mentales proposées par Demaret dans ses nombreuses publications, c’est celle portant sur l’anorexie mentale qui m’a le plus impressionné. Probablement parce qu’en tant que coach en nutrition, j’ai été amené à suivre des personnes souffrant d’anorexie – des femmes exclusivement. Et je les ai reconnues, à la lettre près, dans son analyse.
 
Comment effectivement expliquer, a priori, que le fait de ne pas manger au point de se mettre en danger puisse avoir une fonction adaptative, c’est-à-dire présenter un avantage pour la survie ?
 
Demaret a d’abord observé la répétition des comportements qu’il observait chez ses patientes anorexiques, exactement comme l’éthologue observe la répétition de certains gestes auprès d’espèces animales. Cette observation lui a permis de mettre en évidence des caractéristiques tout à fait nouvelles dans l’approche de l’anorexie, comme la tendance des personnes anorexiques à s’occuper des jeunes enfants (s’exprimant notamment dans des activités de puéricultrice, de baby-sitter, de cheftaine, de monitrice, d’éducatrice, de pédiatre, etc.), à accumuler des réserves de nourriture dans des cachettes, sans pour autant les manger, ou encore le dynamisme de ces patientes malgré leur faible apport en calorie (Follet, in Englebert & Follet, 2016 : 93).
 
L’hyperactivité des personnes anorexiques frappe souvent les observateurs : elles se lèvent souvent tôt, vont se coucher tard, disent « ne pas avoir le temps de s’assoir une minute sur la journée », pratiquent du sport, de la danse, etc. Leur capacité de travail physique et intellectuel est très souvent supérieure à la moyenne.
 
Demaret remarque également que les personnes anorexiques font généralement preuve d’un intérêt profond pour la nourriture (contrairement à ce qu’on pourrait croire) : elles s’informent beaucoup et aiment cuisiner, mais pour les autres. Elles aiment servir les convives et se plaindre de celles et ceux qui ne mangent pas assez ce qu’elles ont préparé. (Demaret, 2014 : 144).
 
Comme il connait les travaux de l’éthologue Jane Goodall, Demaret fait alors le lien avec le comportement de jeunes femelles chimpanzés, qu’on appelle « helpers ». Ces femelles consacrent leur vie à s’occuper des petits des autres femelles, ainsi qu’à chercher de la nourriture, tout en s’alimentant assez peu elles-mêmes. (Follet, in Englebert & Follet, 2016 : 93)
 
Demaret identifie alors ce qu’il appelle l’ « altruisme alimentaire », et cela constitue, selon lui, la composante fondamentale et essentielle de l’anorexie. Au sens de l’évolution, la survie est avant tout la survie du groupe. Et ce groupe peut avoir besoin, pour survivre, d’individus qui ont l’impression d’être rassasiés très rapidement, et qui cherchent à donner leurs restes à autrui, en particulier aux enfants du groupe. La fonction de survie pour le groupe d’un comportement altruiste est évidente, et le développement d’une anorexie augmente l’efficacité de cet altruisme.
 
Les activités de substitution
 
L’Homme, comme l’animal, développe des « activités hors de propos » ou « activités de déplacement », ou encore « de substitution ». Chez les animaux, ça peut ressembler à deux coqs en plein combat, qui se mettent à picorer le sol alors qu’il n’y a rien à picorer. Chez l’humain, cela va de gestes anodins comme passer les mains dans ses cheveux, mordiller un crayon, manipuler un objet entre ses doigts, à des troubles névrotiques et psychosomatiques comme le fait de grignoter ou boire à longueur de journée, de se ronger les ongles (onychophagie), de s’arracher les cheveux (trichotillomanie), ou encore à des troubles obsessionnels (gestes de nettoyage répétitifs).
 
Chez les animaux, ces comportements se produisent dans des situations de conflit ou de frustration, et ont comme fonction de permettre à l’animal de maintenir une forme d’adaptation interne dans des circonstances qui peuvent le mettre en danger (Demaret, 2014 : 58). En l’absence de ces comportements « de substitution », de véritables troubles apparaîtraient. Et il en va de même chez l’Homme, puisqu’on remarque que les rituels obsessionnels, par exemple, se produisent généralement dans des conditions de conflit ou de frustration.
 
Mais l’analyse éthologique de Demaret va plus loin : on retrouve un comportement très proche de l’onychophagie et de la trichotillomanie chez certains primates, le « grooming », ou « allolustrage » en français. On pourrait parler d’ « épouillage » parce que les singes ont l’air de s’enlever les poux, mais dans les conditions naturelles, ils sont en réalité pratiquement dénués de poux. C’est donc plutôt un « pseudo-dépouillage » qui, comme les activités de substitution, joue un autre rôle : les éthologues reconnaissent à ce comportement des fonctions liées à la régulation de l’agressivité, à la relation mère-enfant, à la préparation des conduites sexuelles, etc. Et les gestes sont très proches : attention visuelle soutenue (on se ronge plus rarement les ongles dans le noir), position assise, participation digitale et orale (comme l’ongle porté à la bouche et recraché), frottement, arrachement, mordillement, déglutition, etc. (Demaret, 2014 : 68).
 
L’hyperactivité
 
On parle beaucoup, aujourd’hui, des troubles du déficit de l'attention avec hyperactivité. Pourquoi notre évolution aurait-elle sélectionné un trait tel que celui-ci ? Quelle pourrait en être la valeur adaptative ?
 
Dans l’environnement ancestral, bouger rapidement vers une autre activité si l’effort semble non productif, peut être très utile. Au niveau de la chasse par exemple. Et l’hyperactivité est en partie héréditaire, on en a trouvé des traces au niveau génétique. C’est donc bien quelque chose qui a pu présenter un avantage et qui s’est transmis génétiquement.
 
La dépression
 
En observant ses patients maniaco-dépressifs, Demaret remarque une chose : rien ne ressemble autant à l’agitation d’un maniaque que celle d’un animal territorial. Il agit en dominant, fait preuve d’intimidation, et se montre séducteur. A l’inverse, le comportement du mélancolique/dépressif rappelle davantage le comportement de l’animal qui s’aventure sur le territoire d’un congénère. Il perd sa combativité, et son pouvoir de séduction (Follet, in Englebert & Follet, 2016 : 92).
 
Demaret remarque donc que le maniaque se sent partout comme chez lui, d’où son comportement excentrique, décomplexé, tout-puissant ; alors que le dépressif se sent partout comme en territoire étranger, d’où son comportement inhibé et peureux. Le propre de la personne bipolaire est de passer d’un état à l’autre.
 
De manière intéressante, les comportements territoriaux ont une périodicité saisonnière, apparaissant soit au printemps, soit en automne, et on sait que les personnes bipolaires sont très sensibles aux changements de saison, en particulier au printemps et à l’automne.
 
La schizophrénie
 
La schizophrénie pourrait ressembler à un paradoxe évolutionniste : pourquoi la sélection naturelle aurait-elle conservé un génotype susceptible d’altérer à ce point la qualité de vie de son porteur ? Quels pourraient être les avantages adaptatifs de ce trouble mental ?
 
N’oublions pas que l’évolution se préoccupe peu de la santé des individus, elle se fait au profit de la survie du groupe social, voire de l’espèce. Une des hypothèses expliquant le fait que nous ayons gardé des gènes favorisant la schizophrénie est celle de « la séparation du groupe » (« group-splitting hypothesis ») (Stevens & Price, 2000) : les groupes sociaux peuvent croître jusqu’à une certaine taille ; au-delà, le groupe se divise. Et des caractéristiques issues des personnalités schizotypiques peuvent aider certains individus à s’imposer comme leader du nouveau groupe qui se crée. En particulier, le fait de proposer une nouvelle vision du monde, quand bien même celle-ci serait très déconnectée de la réalité (on peut penser ici à certains phénomène sectaires).
 
Le comportement pathologique arrive lorsqu’un tel individu ne trouve pas un groupe pour le suivre. La situation est vécue comme un rejet, le « leader incompris » se retire petit à petit des interactions sociales. En ce sens, le schizophrène est alors « un leader privé de son groupe » (Demaret, 2014 : 187).
 
On est ici en présence à la fois d’un « modèle dimensionnel » (des petites caractéristiques schizotypiques sont utiles, mais la version exacerbée est pathologique) et d’un « modèle du compromis » : la schizophrénie de certains individus est un prix à payer pour le fonctionnement du groupe.
 
Le suicide
 
Plus encore que la schizophrénie, on peut se demander pourquoi l’évolution a maintenu la possibilité que des individus se donnent la mort. D’un point de vue darwinien, ça n’a effectivement aucun sens. On a exploré le fait que des individus puissent se sacrifier pour la survie du groupe. Si ceux-ci se pensent comme des poids, des contraintes, voire des dangers, pour le groupe, il pourrait y avoir du sens à ce qu’ils se sacrifient. Mais ça ne colle pas avec le nombre de jeunes, en âge de procréer, et en bonne santé physique, qui se donnent la mort.
 
Le suicide pourrait en réalité être ce que les psychologues évolutionnistes appellent un « sous-produit de l’évolution » ou « by-product adaptatif ». De nombreux cas de suicident concernent des personnes touchées par des troubles mentaux, plus ou moins développés. Ce sont ces troubles qui ont pu être liés, dans notre évolution, à des fonctions adaptatives (comme nous l’avons vu pour la dépression, la schizophrénie, et on aurait pu parler de la paranoïa, etc.). Le suicide est une conséquence de ces troubles dans la vie de l’individu, sans que ce geste ait la moindre fonction adaptative. C’est un sous-produit…
 
Pour conclure…
 
Ce dernier exemple présentait une bonne manière de conclure. Le recours à l’explication par notre évolution n’a de sens que si on n’essaie pas de tout expliquer par notre évolution. Il ne faut pas refaire l’erreur de la sociobiologie. Demaret (2014 : 189) le dit très bien : il ne faut pas chercher, coûte que coûte, l’adaptation. Et il cite ce célèbre personnage du « Candide » de Voltaire, Pangloss, qui attribuait une fonction adaptative à tous les phénomènes. Jusqu’à l’absurde : les nez ont été faits pour porter des lunettes, les jambes pour être chaussées, etc.
 
Albert Demaret, et celles et ceux qui ont suivi ses travaux comme Jérôme Englebert et Valérie Follet, ont montré qu’une psychologie évolutionniste était une approche très complexe de l’être humain, faisant appel tout autant à l’observation minutieuse du comportement des éthologues, à la connaissance des psychopathologies des psychologues et psychiatres, et à la connaissance des processus de la sélection naturelle des biologistes et généticiens.
 
De manière évidente, au-delà des réductions de la psychologie évolutionniste à quelques clichés, servant souvent à naturaliser – et donc légitimer – certains comportements modernes (en matière de relations hommes-femmes, de compétition, etc.), la psychologie évolutionniste telle que pratiquée par Demaret ouvre la porte à une approche très complète de l’Homme, intégrant ses dimensions biologiques, psychologiques et sociales, et les replaçant dans une évolution longue de plusieurs millions d’années.
 
Cela devrait intéresser toute personne préoccupée par la santé de l’Homme moderne, ou plutôt de l’Homme, vieux de plusieurs millions d’années, dans la société moderne.
 
 
 
Cosmides, L. and Tooby, J., (1997). « Evolutionary psychology: A primer ». Webpage: http://www.cep.ucsb.edu/primer.html.
 
Davis, C. 1981. « La sociobiologie et son explication de l’humanité », Annales, 36-4, pp. 531-571.
 
Demaret, A. 2014. Ethologie et psychiatrie, Bruxelles : Editions Mardaga.
 
Dunbar, R.I.M. 1992. “Neocortex size as a constraint on group size in primates”, Journal of Human Evolution, vol. 22, Issue 6, pp. 469-493.
 
Englebert, J, & Follet, V. 2016. Adaptation. Essai collectif à partir des paradigmes éthologiques et évolutionnistes, Paris : MJW Fédition.
 
Pierce, B.M., & White, R. 1999. “The evolution of social structure : why biology matters”,  Academy of Management Review 24:843–853.
 
Stevens, A., & Price, J.S. 2000. Evolutionary Psychiatry : A new beginning (2e ed.), London : Routledge.