portrait de Yves RasirComme vous le savez,  la revue Néosanté a les meilleurs abonnés du monde.  Parmi eux, il y a une gentille madame qui, au lieu de se faire envoyer le mensuel par la poste, vient chercher son exemplaire tous les débuts de mois en nos bureaux bruxellois.  Pour nous éviter des frais postaux, mais sans doute aussi pour se distraire et  bavarder un peu. En début d’année, elle m’avait raconté que, pour soigner ses varices, elle allait voir quelqu’un qui lui posait des sangsues. Je ne savais pas que l’hirudothérapie – c’est ainsi qu’on appelle aujourd’hui  cette médecine ancestrale –  était pratiquée dans ma ville et ça m’avait donné l’idée d’un reportage.  L’article de notre journaliste Viviane de Laveleye est paru dans le numéro de novembre de Néosanté (pages 28 à 30). Il y a  trois semaines, la lectrice itinérante est passée chercher le sien et en a profité pour nous répéter tout le bien qu’elle pensait des sangsues et de leurs effets sur la circulation sanguine. « Vous devriez essayer »,me dit-elle en prenant congé. « Oui, si j’en vois un jour l’utilité »  lui assurai-je sur le pas de la porte.
 
Incroyable mais vrai, je me suis réveillé le surlendemain avec une douleur  lancinante dans la cuisse droite. Du pli du genou à l’aine, le trajet d’une veine était gonflé, rouge, chaud et dur au toucher en plusieurs endroits. Symptômes typiques d’une phlébite profonde avec probablement plusieurs caillots ! Damned, j’étais donc en train de reproduire à l’autre jambe la maladie qui m’avait affecté durant l’été 2018 et dont je vous avais raconté la guérison dans ma lettre « Traversée d’une phlébite ». À l’époque, je m’en étais sorti en appliquant la recette du naturopathe André Passebecq, à savoir des cataplasmes d’argile verte séchés au soleil puis dilués lors de baignades en mer pendant mes vacances en Espagne. Le souci, c’est que je pouvais difficilement user du même protocole dans notre froide Belgique,  en plein automne et en période de travail intensif. Comment donc accélérer les choses sans recourir aux périlleux anticoagulants médicamenteux  ? Je me suis alors souvenu que les varices et les phlébites, les troubles circulatoires en général, figurent parmi les principales indications de la pose de sangsues. 
 
D’ailleurs, avant qu’on découvre l’héparine dans des tissus animaux et qu’on synthétise une substance analogue pouvant être administrée oralement pour fluidifier le sang, la saignée par sangsues était le seul traitement validé empiriquement. Jusqu’à leur remplacement par des médicaments, les  petits vampires gluants étaient disponibles chez les apothicaires et toute pharmacie familiale se devait d’en contenir un bocal pour toutes sortes d’usages préventifs ou curatifs. Au XIXème siècle, l’engouement fut tel que les lacs et étangs furent bientôt vidés de leurs vers hématophages, non sans que la médecine académique dénonce cette mode et ses excès. Avec l’arrivée des molécules chimiques, la méthode est tombée en désuétude et sa pratique quasiment cantonnée à la chirurgie réparatrice, où les bestioles ont pour mission de contrarier le rejet des greffes. Parallèlement, l’environnement s’est dégradé et les eaux douces sont devenues inhospitalières pour les sangsues sauvages, aujourd’hui détrônées par des consœursd’élevage. Qu’à cela ne tienne, elles ont aussi 240 dents minuscules et sont également friandes de sang humain. Leurs morsures seraient-elles opérantes sur ma cuisse enflammée et douloureuse ? C’est ce que j’ai voulu vérifier en prenant rendez-vous chez la praticienne bruxelloise renseignée dans l’article de Néosanté.Nouvelle coïncidence, cette jeune thérapeute a été formée par la naturopathe française Ludmilla de Bardo, que je connais bien,  et reçoit dans le cabinet belge de cette dernière ! Arrivé en claudiquant au pied de l’immeuble, j’ai été heureux qu’un ascenseur me conduise jusqu’au bon étage afin de subir ma première séance le jeudi 14 novembre. 
 
Même en ayant relu l’article et en ayant parcouru le livre de référence « Thérapie par les sangsues : secrets et bienfaits de l’hirudothérapie », de la doctoresse suisse Dominique Kaehler Schweizer, j’ai eu quelques surprises lors de cette première pose  de 5 sangsues sur ma cuisse phlébiteuse. Primo, les bêbêtes ne sont pas beaucoup plus épaisses que des lombrics. C’est seulement quand elles sont gorgées d’hémoglobine qu’elles ressemblent à des limaces  ventripotentes. Secundo,  leur morsure est quasiment indolore, à peine plus perceptible qu’une piqûre d’ortie. Il paraît que ces infirmières en robe noire ont l’amabilité d’injecter un anesthésiant à leurs proies avant de les mordre.  Ce n’est là qu’un composant de leur salive qui en comprend une cinquantaine, dont on est encore loin de connaître toutes les propriétés. Une fois rassasiées par leur festin sanguin, les goulues quittent la table et se laissent tomber pour aller digérer. Elles ne s’accrochent donc pas à votre peau et ce sont  elles qui décrètent la fin de la séance, laquelle a quand même duré une bonne heure et demie dans mon cas. Dernière (désagréable) surprise : les plaies qu’elles occasionnent se referment lentement  – normal, puisque leur bave a des vertus anticoagulantes – et le sang peut continuer à couler douze heures durant. Je suis reparti  avec la jambe entourée de compresses et de serviettes hygiéniques, le tout colmaté par du plastique d’emballage. Lorsque j’ai changé les pansements quatre heures plus tard, on aurait dit une scène sanglante dans un film gore : âmes sensibles s’abstenir ! 
 
Mais l’inconfort et le spectacle peu ragoûtant en valaient la peine : le lendemain matin, j’ai déjà constaté une amélioration spectaculaire de mon état. Ma cuisse avait complètement dégonflé et ne faisait plus mal qu’à un endroit, là où un caillot faisait manifestement de la résistance. Par prudence, j’ai fait l’impasse sur mon foot du samedi et je suis revenu le lundi matin pour ma seconde séance. Bien qu’habituée  aux guérisons express, l’hirudothérapeute a fait des yeux ronds et s’en est voulu de ne pas avoir pris  des photos attestant du fulgurant reflux de ma phlébite. Elle regrettait aussi que son patient précédent, un chirurgien cardiaque, soit déjà parti et ne puisse pas voir ça. Pour ce second traitement, elle m’a posé une sangsue sur l’œdèmesubsistant, histoire  de parachever le débouchage veineux,  et elle m’a appliqué cinq autres invertébrées dans le bas du dos, entre le coccyx et les premières lombaires. Il paraît que ça favorise la circulation générale et que ça réduit fortement le risque de récidive. J’en accepte volontiers l’augure car cette double « cure » a vraiment fait merveille chez moi :  non seulement toute trace de thrombose a disparu mais je me sens comme allégé et rajeuni au niveau des membres inférieurs. Samedi dernier, mes équipiers footeux m’ont d’ailleurs trouvé très performant et encore plus « saignant » que de coutume dans mes interventions défensives. Dans la douche, on m’a charrié en me demandant si j’avais été attaqué par une panthère  mais certains m’ont aussi demandé des renseignements lorsque je les ai informés que l’hirudothérapie agit tout autant sur les inflammations articulaires, musculaires et ligamentaires que sur les troubles veineux. En pages 83 et 84 de son ouvrage, où elle dresse la liste des indications de son art, le Dr  Kaehler Schweizer cite aussi les « maladies de la tête » (migraines, acouphènes, glaucome…), les maladies artérielles (hypertension, infarctus, angine de poitrine..), les maladies de la peau (zona, furoncles, panaris…) , les maladies gynécologiques (infections, syndrome prémenstruel, aménorrhée..) les dysfonctionnements des émonctoires (foie, intestins, poumons..) et toutes sortes de traumatismes (contusions, déchirures, fractures…).  Des guérisseuses polyvalentes, ces prodigieuses suceuses de sang !
 
Si je sais maintenant que les saigneuses visqueuses peuvent m’aider à guérir plus rapidement et à améliorer mon « terrain » sanguin, cette deuxième phlébite en deux ans m’a cependant fait réfléchir : d’où me vient cette vulnérabilité ? Que puis-je faire pour la résoudre ?   Certes, je me trimballe une lourde hérédité provenant de mes branches parentales et grand-parentales. Phlébites, varices, thromboses, infarctus : on n’avait pas les vaisseaux très vaillants et les veines très saines dans les deux familles.  Il n’y a toutefois pas de fatalité puisque mes quatre frères et  sœursn’ont pas exprimé l’héritage autant que moi. Sur le plan respiratoire et  alimentaire, j’ai peut-être des réglages à faire car un sang acide faciliterait la formation de caillots. Je suis peut-être chroniquement déshydraté, ce qui serait aussi  un facteur favorisant. Ce qui est sûr, c’est que mon travail n’aide pas puisque je passe généralement  10 heures par jour devant mon ordinateur avec les jambes immobiles : ce n’est pas du tout naturel et je dois absolument changer ça en m’imposant des moments de mouvement dans la journée. L’Homme est fait pour bouger, je ne cesse moi-même de le répéter ! Last but not least, Il faudrait que j’investigue sérieusement  la source conflictuelle de mon problème sanguin récurrent. Le sens biologique de la phlébite est d’augmenter les plaquettes sanguines pour mieux coaguler et éviter l’hémorragie : aurais-je un lointain ancêtre qui a failli mourir de cette manière ?  Sur le plan symbolique, la coagulation permet de ressouder les liens du sang, c’est-à-dire du clan familial : qu’est-ce qui fait penser à mon cerveau inconscient qu’ils seraient menacés ?   Si je remercie grandement les sangsues d’avoir rétabli une fluidité compromise, j’espère bien pouvoir me passer d’elles à l’avenir. Quoique : leurs morsures m’ont fait tellement de bien que je crains d’en devenir… mordu.