Pourquoi tant d’adolescents sont-ils contraints aujourd’hui de se faire « baguer » les dents ? Pourquoi tant de sourires gris métal, avec leur lot de souffrances physiques et psychologiques ? Pour l’orthodontie classique, c’est une fatalité imposée par l’évolution de l’espèce humaine et le fléau moderne des mâchoires étroites. Mais aux yeux de notre collaboratrice Estelle Vereeck, ce fatalisme rime surtout avec attentisme : on attend trop souvent que les années passent et que les dents soient mal implantées par manque de place pour en extraire plusieurs et aligner les autres dans des carcans disgracieux et très coûteux. Pour la chirurgienne-dentiste, il faut « arrêter le massacre » ,ne pas se résigner à vivre avec moins de dents, et inscrire l’orthodontie dans une approche de santé globale ! Grâce à une prévention précoce et au recours à des appareils amovibles, l’orthodontie fonctionnelle offre des solutions moins onéreuses et plus efficaces, y compris chez les adultes.

Depuis maintenant plusieurs décennies, le phénomène des mâchoires étroites s’accroît dans notre monde civilisé. Faute de place, les dents se chevauchent. Leur éruption anarchique crée des malocclusions. Dans le même temps, les populations isolées dont le mode de vie est resté traditionnel ne souffrent pas de ce phénomène. L’étroitesse des mâchoires est une maladie de civilisation. De notre civilisation.
Pourtant cette “maladie” n’alerte ni n’interroge personne. Les appareillages métalliques, les fameuses bagues qui envahissent la bouche des adolescents, sont devenus familiers au point d’être considérés comme un passage obligé entre adolescence et âge adulte. Pourquoi s’inquiéter? On savait déjà que l’adolescence, avec son lot de désagréments (boutons, cheveux gras, etc.), était “l’âge ingrat”. Les dents mal plantées ne seraient-elles pas qu’un désagrément de plus? D’autant que le problème se limite dans l’esprit du public à la seule esthétique. Certes, il n’est jamais agréable de voir son mignon bambin se muer en un adolescent au sourire de vampire, mais la parade existe ! Il suffit de baguer et d’extraire au besoin quelques dents saines pour que tout rentre dans l’ordre, pense-t-on. À tort.

Mâchoires étroites et santé

Considérer l’étroitesse des mâchoires sous le seul angle esthétique, c’est occulter le véritable problème qui n’est pas local, mais concerne la santé dans sa totalité. En effet les mâchoires sont intimement liées à la respiration. La mâchoire du haut, encore appelée “palais”, constitue le plancher des fosses nasales, point d’entrée de l’air. Un palais étroit implique des fosses nasales étroites où l’air pénètre difficilement. Sous-alimenté en oxygène, l’enfant au palais étroit vit au minimum de ses possibilités. Ses performances, physiques ou intellectuelles, sont réduites. Sous- oxygénés, les muscles, pas plus que le cerveau, ne peuvent fonctionner normalement. L’enfant au palais étroit étouffe littéralement. Il est en souffrance à tous les niveaux, physique et psychologique. Ses résultats scolaires pâtissent de son manque de concentration dû à une mauvaise oxygénation. Il démarre dans la vie avec un lourd handicap qui ne fera que s’accentuer avec le temps. D’autant plus qu’en cas d’étroitesse des mâchoires, celle du bas est souvent trop petite et située trop en arrière, dessinant un profil caractéristique et disgracieux de menton fuyant (on parle de rétrognathie). Or le rôle primordial de la mâchoire du bas est de servir d’ancrage à la langue et de l’empêcher de retomber en arrière durant le sommeil. Lorsque la tête est en position allongée et que tous les muscles sont relâchés, la masse musculaire de la langue a tendance à retomber et à écraser la gorge. Pour empêcher que le dormeur ne s’étouffe, la langue doit être retenue. C’est le rôle de la mâchoire du bas (mandibule), rôle dont elle ne peut s’acquitter qu’à condition d’être suffisamment développée et dans une position assez avancée. L’enfant, et plus tard l’adulte, qui souffre d’une mâchoire étroite et reculée s’étouffe dans son sommeil. Par un réflexe de survie, le cerveau asphyxié programme alors le réveil afin de rétablir le tonus suffisant pour maintenir la langue vers l’avant. Le sommeil est haché par une succession de microréveils qui alternent avec les périodes d’endormissement. La personne somnole sans jamais accéder à un sommeil réparateur et se réveille aussi fatiguée qu’elle s’est endormie. Ce phénomène conduit à la redoutable maladie qu’est l’apnée obstructive du sommeil, dont l’issue est souvent fatale au terme d’une vie minée par le manque de sommeil. La personne qui en souffre est exposée à des troubles de la vigilance responsables d’accidents de la route ou du travail, des troubles comportementaux responsables de problèmes sociaux (chômage, divorces).

Mâchoires étroites et posture

Outre les troubles évidents comme la mastication, et moins évidents comme l’énurésie (pipi au lit), les mâchoires étroites produisent des troubles de la posture. En effet, l’engrènement chaotique oblige la mâchoire du bas, seule mobile, à s’adapter. Elle se décale sur le côté, vers l’avant ou l’arrière pour tenter de rétablir un engrènement correct. Du fait de cette adaptation, la mandibule, et donc l’articulation des mâchoires, ne travaille plus dans le plan de symétrie du corps. Une asymétrie posturale s’installe qui gagne, par le biais des chaînes musculaires, l’ensemble du corps. Pour rétablir l’équilibre, certains muscles sont obligés de compenser en se contractant en permanence. Il en résulte une énorme dépense d’énergie qui contribue à épuiser davantage l’individu. Les articulations fonctionnent également de manière déviée, un peu à la manière d’une roue voilée. Elles s’usent prématurément. À la longue c’est tout le système ostéo-articulaire qui souffre, prédisposant la personne à cette autre redoutable maladie qu’est la fibromyalgie, dont les troubles (fatigue chronique, douleurs articulaires et musculaires, crampes, inaptitude à l’effort, etc.) représentent, eux aussi, un lourd handicap. Il est donc impossible de se tenir droit dans une posture équilibrée quand on souffre de mâchoires étroites. C’est d’autant plus grave que les dents se comportent comme des capteurs sensitifs qui permettent au cerveau de se situer par rapport à la pesanteur. Comme les yeux mais dans un registre différent, les dents sont des capteurs qui permettent de se repérer par rapport à l’horizontalité du sol. Or des dents implantées “de travers” envoient une information parasitée au cerveau. La posture se construit par rapport à des repères faussés.

La faute à l’évolution ?

Bien que les conséquences de l’étroitesse des mâchoires aient de quoi faire frémir, peu de personnes sont conscientes du problème. On est d’autant moins enclin à se poser des questions que l’étroitesse des mâchoires est présentée comme un phénomène inéluctable lié à l’évolution humaine. L’ « étroitisation » des mâchoires serait une adaptation génétique à une nourriture molle conditionnant des efforts de mastication réduits. Si notre ancêtre Cromagnon avait besoin de ses trente-deux dents implantées dans des mâchoires massives pour mastiquer son steak de mammouth cru, nous, représentants du genre sapiens sapiens (doublement sage!), pouvons nous contenter de mâchoires étroites et d’un nombre réduit de dents pour avaler en hâte notre steak haché et notre purée. Mère Nature s’adapterait à nos besoins réduits en diminuant la taille des mâchoires et le nombre des dents. Dans le même temps, la taille du cerveau augmenterait. Selon cette théorie, l’homme du futur aurait de petites mâchoires et un énorme cerveau. Point besoin de creuser beaucoup pour démontrer l’aberration de cette théorie: un cerveau volumineux a des besoins accrus en oxygène, que des mâchoires étroites sont incapables de lui fournir. Avec sa volumineuse boîte crânienne et ses mâchoires réduites, l’homme du futur n’a aucune chance d’exister, car dans ce cas l’évolution humaine conduirait à une impasse. En outre, la réduction des mâchoires observée actuellement est trop récente pour qu’on puisse l’assimiler à une évolution de l’espèce. Les changements coïncident avec un attendrissement des céréales survenu il y quatre cents ans environ. Or, on estime qu’il faut trois cent mille ans au moins pour qu’un changement de ce type puisse se répercuter au niveau génétique. Quant à l’argument de l’absence de certaines dents (agénésie), il n’est pas davantage probant car de tels phénomènes ont toujours existé, on en retrouve la trace sur des crânes fossiles. Il est douteux qu’ils s’accroissent mais ils sont de mieux en mieux dépistés grâce aux progrès de la radiologie.

La véritable cause de l’étroitesse des mâchoires

Les causes de l’étroitesse des mâchoires sont à rechercher dans l’environnement. Pour les comprendre, il faut s’intéresser à la manière dont les mâchoires se développent. Si elles sont conditionnées par la génétique comme tout organe du corps, le potentiel génétique à lui seul n’est pas suffisant. Pour qu’il se réalise ou s’exprime, il faut que des stimulants ou sollicitations soient présents dans l’environnement. Comme un muscle, nos mâchoires ne se développent qu’à condition de travailler suffisamment. Si une génétique adaptée est la base d’une musculature développée, de nombreuses heures d’entraînement avec des poids seront nécessaires pour obtenir un corps de culturiste. La croissance des mâchoires obéit aux même lois. Quel que soit le potentiel de base, il ne pourra se manifester qu’à travers une sollicitation suffisante. Nos mâchoires ne se développent que si elles fonctionnent.

La gymnastique des mâchoires

Sollicitation la plus évidente, la mastication est une sorte de gymnastique des mâchoires. Les efforts fournis pour broyer longuement une nourriture coriace et peu énergétique servaient à nos ancêtres de gymnastique naturelle des mâchoires. Ces athlètes de la mastication ne connaissaient ni fourchette ni couteau. L’invention du mixer et l’élaboration d’une nourriture hautement raffinée ont réduit à presque rien nos efforts quotidiens en termes de mastication. De moins en moins sollicitées, les mâchoires ont vu leur taille diminuer, non pour des causes génétiques, mais en raison de stimulations de plus en plus réduites. A l’inverse, l’enfant qu’on incite tôt à mâcher une nourriture ferme, contracte fortement les puissants muscles masticateurs, stimulant ainsi le développement des bases osseuses.
Pour autant, contrairement aux idées reçues, une mastication, même énergique, ne sollicite mâchoires et dents qu’une vingtaine de minutes par jour, ce qui est loin de suffire à un développement normal.

La langue, clé du développement des mâchoires

La langue est le pivot central du développement des mâchoires. Elle est “l’âme de la cavité buccale”. Véritable appareil orthopédique naturel, elle joue le rôle d’un conformateur buccal. Elle modèle en quelque sorte son habitacle et ceci de deux manières: la déglutition et la respiration.

La déglutition

D’une manière active, à chaque déglutition réflexe de la salive (1500 à 2000 fois par jour), la langue monte au palais pour se placer en arrière des incisives. Les microstimulations répétées que représente la pression de la langue produit le développement en largeur du palais et des fosses nasales.
Indispensable à la croissance, une position correcte de la langue n’est cependant pas automatique. Le bébé sans dents a une déglutition dite infantile caractérisée par l’étalement de la langue entre les arcades. Vers l’âge de deux ans, la déglutition de l’enfant évolue et la langue, jusque-là en position basse, se place contre le palais. L’enfant acquiert alors un mode de déglutition adulte avec une langue haute. Le passage à la déglutition adulte résulte d’un processus de maturation qui se déroule en parallèle avec l’éruption des dents de lait et le développement psychomoteur. Tout blocage dans l’évolution de la langue implique la persistance du mode de déglutition du nouveau-né ou déglutition infantile, avec des conséquences désastreuses sur le développement des mâchoires et l’implantation des dents. L’enfant qui avale sa salive comme un bébé voit ses arcades se déformer. La poussée de la langue fait avancer les dents. Lorsqu’elle s’interpose entre les arcades, elle crée une béance . Non traitée, la poussée de la langue contribue aux récidives de traitement d’orthodontie.

La respiration

La respiration détermine la position de la langue au repos. L’enfant au nez perpétuellement bouché adopte, parfois dès la naissance, une respiration par la bouche. Celle-ci, constamment entrouverte, produit une croissance en longueur du visage et un palais atrophié, car l’étage nasal ne fonctionne pas. Dans les années 80, un chercheur, en créant artificiellement des obstructions nasales chez le singe, a prouvé le lien entre la respiration par la bouche et la croissance anormale des mâchoires. Contrainte de s’adapter au palais trop étroit, la mâchoire du bas, relativement trop large, se décale vers l’avant (menton proéminent) ou vers l’arrière (menton fuyant).
Si le nouveau-né respire spontanément par le nez, à tout moment, allergies ou infections respiratoires (rhumes, angines) peuvent l’obliger à respirer par la bouche. Quand ils deviennent chroniques, ces problèmes induisent l’habitude de respirer par la bouche. Un cercle vicieux s’installe alors. L’enfant développe de plus en plus d’infections et d’allergies qui l’obligent en retour à continuer de respirer par la bouche.

Quand la pollution s’inscrit dans la bouche de nos enfants

Les deux fléaux que sont la respiration buccale et la déglutition infantile sont directement liés à l’environnement. La pollution de l’air, de l’eau et des aliments provoque des allergies qui, en encombrant les voies respiratoires de l’enfant, l’obligent à respirer par la bouche. Il est aujourd’hui reconnu que la pollution urbaine cause des dégâts irréversibles sur les poumons des enfants. L’étroitesse des mâchoires est le symptôme le plus criant de ces dégâts. Tout aussi nocifs, dans notre environnement proche, à l’intérieur même de nos habitations, colles, peintures, revêtements, emballages, matériaux de construction, produits d’entretien, empoisonnent insidieusement l’air de nos logements et agressent le système respiratoire immature des plus jeunes. D’après une étude récente, des meubles pour enfant relarguent des vapeurs toxiques de formaldéhyde particulièrement irritantes pour le système respiratoire. Quant à la persistance de la déglutition infantile, elle résulte d’une autre forme de pollution, les stress multiples (climat de violence, agressions visuelles, auditives, etc., propres aux grandes villes) qui prennent littéralement l’enfant à la gorge en l’empêchant d’accéder au mode de déglutition adulte.
Nous sommes aujourd’hui obligés d’admettre que l’être humain dysfonctionne au sein d’un environnement devenu invivable et qu’il s’est lui-même créé. Mais cela va plus loin. Les problèmes de mâchoires montrent que la pollution touche à l’os, c’est-à-dire aux fondements, à la structure même de l’être, et ce, de manière indélébile, puisqu’une fois la croissance terminée, il n’est plus possible de remédier à l’étroitesse des mâchoires. Les mâchoires déformées, les sourires de vampires, les dysmorphoses qui rompent l’équilibre du visage sont la preuve criante que la pollution non seulement nous détruit mais qu’elle s’attaque à notre dimension la plus humaine, notre sourire.

Et l’avenir ?

Les mâchoires étroites et leurs corollaires (mauvaise respiration, mauvaise posture, mauvaise santé, etc.) ne sont pas une fatalité. L’avenir de nos enfants, et à terme celui de l’espèce humaine, dépend des choix que nous, parents ou thérapeutes, ferons aujourd’hui. Si on comprend que les malocclusions ne sont pas génétiques mais sont une adaptation des mâchoires à des fonctions déviées, alors on peut agir intelligemment sur les causes réelles de l’étroitesse des mâchoires et régler les problèmes d’encombrement sans extraire de dents saines. Le remède consiste à stimuler la croissance osseuse en rétablissant les fonctions, dans le but d’élargir les mâchoires et de ménager la place pour loger toutes les dents. C’est la démarche de l’orthodontie fonctionnelle dont l’action est avant tout préventive. Prévenir l’étroitesse des mâchoires anticipe les problèmes d’encombrements qui sont leur conséquence directe. On règle ainsi le problème esthétique lié à l’alignement des dents et on améliore aussi l’esthétique du visage dont les proportions sont réharmonisées. Plus encore, en élargissant le palais, on permet à l’individu de mieux respirer, donc de mieux vivre.

Agir précocement

Agir sur la croissance suppose d’agir précocement, bien plus tôt que les traitements d’orthodontie classiques qui débutent après douze ans lorsque la croissance des mâchoires est terminée à 90%. Généralement, les parents s’inquiètent dès sept ou huit ans, quand l’éruption des premières dents adultes annoncent les problèmes d’encombrement, mais s’entendent souvent répondre qu’il faut attendre. Ainsi cette petite fille âgée de sept ans (photo A) présente une arcade si étroite que les incisives (flèches) peinent à sortir. Dès ce stade, on peut prédire de sérieux problèmes d’encombrement si rien n’est fait. Plutôt qu’attendre et extraire des prémolaires à l’adolescence, l’orthodontiste fonctionnel choisit de poser un appareil pour stimuler la croissance dans le sens de la largeur (flèches noires). On anticipe ainsi le problème d’encombrement et trois ans plus tard, les dents adultes en phase d’éruption ont la place de sortir (photo B). Outre préserver la totalité du capital dentaire, les traitements précoces permettent d’éviter les effets secondaires causés par des tractions excessives exercées au moment où le corps, sa croissance terminée, n’est plus assez plastique pour les tolérer (déchaussement, fonte des racines ou rhizalyse, problèmes d’articulations des mâchoires, douleurs articulaires, arthrose cervicale, etc.), effets secondaires qui peuvent se manifester seulement des années plus tard. Autre bénéfice de taille, les traitements précoces sont stables. Il n’est pas nécessaire de porter une contention à vie (fil collé derrière les dents pour les immobiliser).

Une prise en charge globale

Pour stimuler la croissance des mâchoires, l’orthodontie fonctionnelle utilise des appareils, généralement amovibles, qui peuvent être posés chez l’enfant dès l’âge de six ans. Mais parfois, il suffit simplement de lever les obstacles à une croissance normale. Ainsi, il est parfois possible d’intervenir plus tôt. Dès trois ans, des gestes simples, comme diminuer légèrement les canines de lait trop pointues, libèrent les mouvements de la mâchoire du bas et relancent naturellement la croissance osseuse.
En plus d’agir sur la croissance, l’orthodontie fonctionnelle s’occupe de corriger la position de la langue induite par une respiration ou une déglutition anormales. Certains appareils aident la langue à trouver un placement correct, mais il faut souvent recourir à l’aide de l’orthophoniste ou du psychomotricien pour éduquer ou rééduquer les fonctions. Respiration et déglutition sont des habitudes dictées par des schémas comportementaux qui s’engramment dès le plus jeune âge. Ainsi l’enfant qui respire par la bouche parce que son nez est en permanence obstrué pour cause d’allergie, ne retrouvera pas spontanément une respiration normale, une fois le problème ORL réglé. Certains enfants ne savent pas se servir de leur nez, tout simplement parce que l’habitude n’a pas été prise! Il faudra donc leur apprendre à respirer, à se moucher, à sentir les odeurs, les parfums, tout en gardant la bouche fermée, ce qui évite que la langue reste basse.
Cette éducation des fonctions doit inclure la dimension psychologique, car la langue est intimement liée au psychisme. Elle reflète l’attitude de l’individu face à la vie. Ainsi, une langue basse, caractéristique de la personne qui respire par la bouche, reflète une attitude de soumission et de forte dépendance affective à la maman. De même, en cas de succion du pouce, qui aggrave la déformation des mâchoires en se greffant sur un problème de déglutition infantile, on s’efforcera de comprendre la cause psychologique, généralement liée à un manque de présence du père.

L’orthodontie fonctionnelle chez les adultes

Si elle s’adresse de manière privilégiée à l’enfant en croissance, l’orthodontie fonctionnelle peut également aider adolescents et adultes. Les résultats sont alors moins rapides, mais il est possible d’obtenir des résultats sans extractions. Chez l’adulte, on ne peut plus élargir les bases osseuses. Néanmoins, il reste possible à tout âge d’agir sur l’os qui soutient la dent. Cet os, en répondant aux pressions qu’on lui impose, autorise les déplacements dentaires. Il est possible d’induire une expansion au niveau de l’os de soutien et ainsi de régler des problèmes d’encombrement, même relativement importants, en conservant toutes les dents. Ainsi chez cet adulte de quarante ans (photo C), une option aurait été d’extraire les premières prémolaires pour faire de la place en reculant les canines. Cependant, outre la perte de dents saines, le recul des incisives qui soutiennent la lèvre aurait risqué de porter préjudice au profil. La démarche fonctionnelle a consisté à élargir la partie avant de l’arcade pour aligner les incisives. Au bout de trois ans de traitement, le résultat est probant (photo D). De plus, les traitements fonctionnels évitent la plupart des effets secondaires qui peuvent survenir lorsque la croissance est terminée.

L’orthodontie de demain

L’orthodontie de demain sera fonctionnelle ou ne sera pas, serait-on tenté de dire. Cependant, ne nous leurrons pas, si c’est la voie la plus naturelle, l’orthodontie fonctionnelle n’est pas la plus facile. Elle exige la coopération de l’enfant (donc une certaine maturité), une forte motivation des parents qui doivent s’impliquer activement dans le traitement et un dévouement certain de la part du praticien. Baguer des adolescents est une chose, prendre en charge un jeune enfant, l’apprivoiser et le motiver à porter son appareil en est une autre. Saluons donc le courage et la conscience des praticiens, encore trop peu nombreux, qui pratiquent l’orthodontie fonctionnelle. La demande croissante des parents et des patients qui ont compris l’importance d’une approche globale devrait dans l’avenir susciter le développement de l’orthodontie fonctionnelle.

Par le Dr Estelle Vereeck

Docteur en chirurgie-dentaire, Estelle Vereeck étudie depuis de nombreuses années les relations entre les dents et la personne vue dans sa globalité. Spécialiste du langage des dents, et auteur de nombreux ouvrages grand public sur les dents, elle a cessé d’exercer en tant que dentiste pour se consacrer à la recherche, l’écriture et l’information via son site holodent.fr . Elle a aussi publié « Orthodontie, halte au massacre», un livre qui recadre dans une perspective de santé globale les problèmes de mâchoires étroites et de dents mal implantées. www.editionsluigicastelli.com

Ne pas oublier
le psychisme

Pour être véritablement holistique, l’orthodontie fonctionnelle ne doit pas oublier la dimension psychologique liée aux dysmorphoses. La manière dont s’implantent les dents témoigne de la manière dont une personne s’est construite et au prix de quels déséquilibres relatifs elle a pu parvenir malgré tout à maintenir un équilibre global. Les dents qui avancent représentent les facettes de soi qui sont les plus fortes ou avec lesquelles on est le plus à l’aise. Les dents qui reculent représentent les aspects de soi qu’on cherche instinctivement à cacher parce qu’on les ressent comme faibles, de peu d’intérêt, voire honteux. Si les parents comprennent cela et valorisent les aspects de la personnalité de l’enfant qui sont oubliés ou en souffrance, alors le traitement d’orthodontie aura une action plus profonde et plus durable. Dans le cas contraire, cela reste trop souvent une violence qu’on inflige à l’enfant qui retourne à son équilibre antérieur une fois l’appareillage retiré.

Réhabiliter
la dent de sagesse

Contrairement aux idées reçues, la poussée tardive des dents de sagesse n’est pour rien dans les défauts d’implantation. Des études montrent que ces défauts apparaissent qu’on ait des dents de sagesse ou pas. Le chevauchement qui survient avec le temps ou en récidive d’un traitement d’orthodontie est dû, non à une hypothétique poussée de la dent de sagesse sur les autres dents, mais à un affaissement transversal de la mâchoire inhérent à l’âge. Cet affaissement et l’encombrement qui en résulte sont inéluctables, comme la survenue des rides avec le temps. Les récidives, fréquentes en orthodontie classique, sont dues principalement au comportement de la langue et à l’absence de stabilité occlusale. Ainsi, la dent de sagesse n’est pas un reliquat de l’évolution à éliminer mais une dent à part entière qui se révèle fort utile en cas de perte des autres molaires. Son extraction, parfois précoce (germectomie) ne doit pas être systématique mais répondre à des indications bien précises.

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