portrait de Yves RasirÇa fait longtemps que je ne vous ai plus parlé de Lucky, mon fidèle collègue de bureau à quatre pattes (le collègue, pas le bureau). Si j’ai envie de causer de lui aujourd’hui, c’est parce que ce bougre d’animal m’a sorti la totale le week-end dernier, à l’occasion d’une balade en forêt : il a fait trois choses qui pourraient faire croire que ce chien est  mentalement dérangé. D’abord,  il a manifesté un étrange comportement pour un carnivore à tendance omnivore comme le sont les canidés : il a  brouté tout le long du chemin !  Mon compagnon à poils adore en effet déguster les hautes herbes bien vertes qui poussent dans les bois, qu’il mâche longuement avec délectation. Il ne se contente pas de les mâchouiller, il les avale aussi. Une fois, suite à une indigestion, j’en ai distingué des dizaines  dans son vomi.  Je ne cherche pas à le dissuader et je lui dis que s’il se prend pour un ruminant sans posséder l’appareil digestif adéquat, tant pis pour lui ! Non content de jouer aux herbivores, mon pote Lucky n’a pas  raté une occasion de s’abreuver à toutes les flaques boueuses rencontrées en cours de route. Quand il a le choix entre une eau vive bien claire et une eau croupie bien crade, il choisit toujours la deuxième.  Et il m’a encore fait le coup en rentrant de promenade : comme je lui tendais une écuelle pleine d’eau du robinet (de la très bonne, non traitée), il m’a regardé avec la tête d’un œnologue averti à qui on aurait proposé une vulgaire piquette en lieu et place d’un Médoc grand cru : son vin divin à lui, c’était de l’eau de pluie stagnant dans un vieux seau et dont il se pourléchait les babines ! 
 
Entretemps, pendant notre excursion, l’ami Lulu – c’est son surnom dans la famille – s’est livré à un curieux rituel peu ragoûtant :  il s’est roulé dans un tas de feuilles et de plumes, à un endroit où un animal carnassier avait visiblement attrapé et dépecé un oiseau.  Il fait ça à chaque fois qu’il découvre les restes putréfiés d’un volatile ou d’un petit mammifère, et ça nous agace car son pelage  devient  très malodorant. Des fois, il pue carrément la mort et on est obligé de lui donner un bain pour faire partir l’odeur pestilentielle. Nullement gêné de se barbouiller de charognes, Lucky semble au contraire en éprouver une vive satisfaction, comme si cette poussière de chairs décomposées lui faisait le plus grand bien. Alors, mon chien serait-il zinzin ?  Je n’en crois évidemment rien.  Pour moi, ces trois attitudes  (manger de l’herbe, boire de l’eau sale et se rouler dans des cadavres de bêtes) relèvent probablement d’un instinct microbiotique. La fibre végétale agirait comme un prébiotique et l’eau trouble lui apporterait  des bactéries probiotiques qui font défaut dans son intestin, tandis que les dépouilles pourries « étofferait » sa flore bactérienne cutanée. Lulu a  de la suite dans les idées car, petit, il était coprophage et raffolait notamment de la bouse de vache ! Bref, je pense que mon copain à quatre pattes n’est pas fou du tout et qu’il prend soin  d’enrichir ses microbiotes avec les microbes qu’il rencontre. Vous ai-je déjà dit que c’est un Beagle ?  Comme tous les animaux de race pure, ces chiens anglais ont été sélectionnés pour certaines  de leurs compétences – en l’occurrence la chasse au lapin – mais souffrent aujourd’hui de cette sélection raciale au niveau intestinal. Tous les autres propriétaires rencontrés m’ont confirmé que les Beagle étaient  pétomanes et abonnés aux désordres intestinaux. Ils ont du talent pour la chasse mais une dysbiose  récurrente les condamne à la chiasse. À mon avis, ils cherchent à compenser leur fragilité innée et à rééquilibrer leur terrain bactérien dès qu’ils le peuvent. 
 
Quand j’étais jeune, on a toujours eu des chiens à la maison et je n’ai jamais observé de tels comportements chez eux. Normal car  il s’agissait généralement de bâtards, de corniauds,  de zinnekes comme on dit à Bruxelles. S’ils n’ont pas de pédigrée, ces cabots issus de croisements ont  des intestins qui fonctionnent bien et ils  n’ont pas besoin d’y réimplanter des souches manquantes. En va-t-il de même des êtres humains ?  Il est permis d’en douter. S’il n’applique pas pour lui-même le racisme qu’il inflige aux bêtes d’élevage, Homo Sapiens a trouvé d’autres moyens de se nuire: la naissance par césarienne,  l’allaitement artificiel, l’excès d’hygiène dans l’enfance, le raffinage des aliments glucidiques ou l’antibiothérapie sont autant de « progrès » qui  appauvrissent le microbiome et prédisposent aux maladies. Certains polluants, de nombreux médicaments et le stress de la vie moderne sont également soupçonnés de paupériser le cerveau abdominal.  C’est pure hypothèse de ma part, mais je parierais bien que certaines pratiques sexuelles considérées comme des perversions sont en réalité des tentatives inconscientes de restaurer une flore biotique optimale. La plus extrême d’entre elles, la scatophilie, n’est-elle pas une forme non médicale de transplantation fécale ?  Comme vous le savez si vous lisez Néosanté, cette méthode consistant à « transfuser » des extraits d’excréments par voie orale ou rectale est appelée à un grand avenir. Ainsi que nous l’avions imaginé il y a huit ans, il va devenir aussi banal de donner ses selles que de donner son sang et  il y a déjà des « banques de caca » alimentées par des donneurs au profit de receveurs moins bien lotis  atteints de pathologies infectieuses rebelles aux traitements. La recherche bat son plein et il  est vraisemblable que cette technique sera étendue à un large éventail de maladies liées à des dysbioses intestinales. Bref, on va reproduire les transferts bactériens que les chiens accomplissent instinctivement lorsqu’ils évoluent en pleine nature. 
 
Mais pourquoi miser sur l’interventionnisme technologique ?  Et pourquoi attendre les symptômes avant de bichonner sa flore intestinale et de favoriser sa variété ? Comme vous le savez aussi si vous êtes lecteur régulier de notre mensuel, il existe des moyens bien plus simples et plus naturels de se revitaliser les tripes et de « biodiversifier » ses intestins, notamment l’alimentation paléo-cétogène, le jeûne intermittent et l’exercice physique. Préconisés depuis belle lurette par les bons naturopathes, ces protocoles percolent à présent dans la médecine et la diététique classiques, comme en témoigne le livre récent de la chercheuse britannique Clare Bailey.  Un magazine belge vient d’en faire un bon résumé que vous pouvez lire en cliquant ici
Pour ma part, je trouve que le dernier point  – l’activité physique –  aurait dû figurer en tête de cette liste d’astuces microbiotiques.  Dans chaque numéro  de Néosanté ou presque, on évoque des études scientifiques attestant que la pratique d’un sport ou d’une activité  corporelle soutenue apporte grand bénéfice aux bactéries qui nous habitent. Tout se passe comme si l’effort aérobique permettait aux populations bactériennes de se régénérer, se rééquilibrer et s’enrichir. Un qui a  déjà très bien compris ça, c’est ce sacré Lucky : pas fou pour deux sous,  il réclame de nombreuses et longues promenades  et il frétille de joie quand, le week-end, nous arrivons à la campagne. Mes intestins lui disent aussi merci  pour toutes ces escapades  émaillées  d’épisodes bizarres mais tellement sensés !