Revenons un instant à ma newsletter de la semaine dernière  et au fameux témoignage provaccinal d’une certaine Amy Parker. J’y ai relevé l’énorme incohérence relative à l’abus d’antibiotiques, mais je n’y avais pas distingué d’autres éléments bizarres. Dans cet article, des lecteurs plus perspicaces (ou moins naïfs) que moi ont repéré des anomalies et des phrases louches qui laissent penser que son auteure est un personnage fictif et que son récit a été fabriqué de toutes pièces, afin de discréditer les parents ne faisant pas vacciner leurs enfants.  Non sans sagacité, une lectrice  m’a glissé que cette madame Parker s’appelle plus probablement   Mme  Glaxo ou Mme Sanofi.  La toile est en effet devenu un champ de bataille où Big Pharma se permet  de plus en plus de coups tordus. Je confesse donc ma candeur et remercie ceux qui m’ont ouvert les yeux sur le caractère éminemment douteux de ce témoignage. Certains d’entre eux m’ont signalé que mon confrère Jean-Marc Dupuis avait déjà fait sa petite enquête à ce sujet.  Cliquez-ci pour lire la lettre où il exprime son scepticisme envers ce qu’il considère comme de la propagande malhabilement déguisée.  Pour ma part, j’ai trouvé une autre analyse qui va dans le même sens et qui  réfute  vigoureusement l’authenticité du texte suivez ce lien pour découvrir d’autres trucs qui clochent dans le témoignage  suspect de l’hypothétique Amy Parker.  

Mais admettons qu’elle existe et que son récit soit, sinon véridique, du moins marqué du sceau de la sincérité. Imaginons qu’elle a vraiment eu l’enfance bio qu’elle a eue et  les parents bio qu’elle s’attribue. Un autre évidence m’a frappé à la lecture et a fait réagir  aussi le lectorat de Néosanté Hebdo : cette pauvre Amy Parker fut une petite fille malheureuse à force d’être frustrée sur le plan alimentaire.  Condamnée aux fruits et légumes, elle en était réduite à jalouser les encas  et les repas de  ses petites camarades. Privée de friandises sucrées et d’aliments farineux, elle a subi le diktat d’une mode de vie écolo-radical dépourvu de saveurs douces, ce qui, chez un enfant, peut se ressentir comme une absence de douceur, voire une carence d’amour. Dans leurs réactions,  plusieurs d’entre vous ont suggéré qu’il ne fallait pas chercher plus loin la raison de ses nombreuses maladies infantiles et de leur sévérité. Par son martyre infectieux, le corps de la petite Amy aurait manifesté  son indicible frustration. En tout cas, ses parents bien intentionnés auraient eu le tort de lui imposer un régime restrictif et de lui communiquer leur paranoïa à l’égard de l’alimentation non naturelle. Je suis assez d’accord avec ça et je l’ai récemment  confié à un lecteur  très bio qui s’étonnait de mon laxisme en la matière. Comment, s’étonnait-il,  quelqu’un comme vous peut-il laisser ses filles se nourrir n’importe comment ?

Dans ma réponse, j’ai expliqué à ce correspondant ma conception de l’éducation : informer, dialoguer, partager mes connaissances et mon expérience,  inspirer par l’exemple,  convaincre (= vaincre avec) mais ne rien imposer.  Par exemple, ce matin, deux de mes filles se sont légèrement querellées parce que la deuxième trouvait anormal que la première ne prenne pas de petit-déjeuner.  Je suis intervenu pour dire à la cadette que l’injonction diététique du petit-déj’ copieux était aujourd’hui battue en brèche  par les recherches scientifiques en nutrition.  Et qu’au contraire, le saut du repas matinal permettait de pratiquer le fasting ou jeûne intermittent, une habitude très favorable à la santé. En conclusion de mon intervention, j’ai exprimé mon opinion que l’abstinence était de loin préférable à une orgie de glucides malmenant la glycémie.  Mais je n’ai pas empêché mon ado glucivore de se préparer trois crêpes et d’avaler deux jus d’oranges même pas frais. Pourquoi ? Précisément parce que je ne tiens pas à priver et frustrer ma progéniture, ce qui à mon sens ne pourrait qu’attiser son attrait pour les denrées prohibées. Durant l’enfance et l’adolescence, les jeunes ont grand besoin de s’identifier  aux autres et de s’imiter les uns les autres. Ils se construisent bien d’avantage avec ce qu’ils échangent entre ami(e)s, en cours de récréation,  qu’avec ce qu’ils entendent à la maison.  Sur le plan alimentaire, cette « éducation par les pairs », comme disent les psychopédagogues,  est bien sûr parasitée par les interférences publicitaires et la malbouffe ubiquitaire. Mais je préfère que mes enfants en soient victimes que de les élever dans le sentiment d’être marginaux et marginalisés. Pour faire aimer le bio, ce n’est pas une bonne idée d’instiller la peur du non bio.

Dans son courriel, le lecteur interrogateur m’avouait d’ailleurs que sa famille à lui était mal vue par les habitants du village, qu’elle se sentait ostracisée et qu’elle manquait de contacts sociaux. Je lui ai alors conseillé d’aller voir le film Captain Fantastic,  qu’a mon avis tous les parents hyper écolos et  limite orthorexiques devraient avoir vu tant il fait réfléchir.  Ce long métrage américain raconte l’histoire d’un couple  retiré en pleine nature, élevant ses trois enfants à la dure  et persuadé de leur offrir  l’environnement le plus propice à leur épanouissement. De fil en aiguille, le père va cependant s’apercevoir qu’il se conduit comme un khmer vert et que tout n’est pas rose dans son petit paradis isolé du monde. La scène la plus emblématique du film, c’est quand la  famille est obligée de retourner brièvement à la civilisation et qu’elle fait étape dans un fast food. N’en déplaise au paternel, sa descendance découvre alors que le Coca-Cola et le Big Mac ne sont pas les poisons mortels qu’il lui a dépeints.  C’est une belle œuvre cinématographique, car elle traduit bien que l’enfer est pavé de bonnes intentions : à trop vouloir inculquer ses idées bio, on finit par tenir un discours parano !  Certes, une alimentation équilibrée est bénéfique pour la santé et la vitalité. Dans Néosanté, nous préconisons même une approche plus pointue, la paléonutrition.  Mais dans le même temps, nous ne souscrivons nullement à la croyance selon laquelle manger sainement protège de toutes les maladies, ni à celle qu’une alimentation peu biologique suffit à les déclencher.  Le dicton stipulant qu’ « on creuse sa tombe avec ses dents » nous semble très exagéré car il pousse à négliger l’indispensable hygiène psycho-émotionnelle.

Pour rappel, le  célèbre régime du  brave Dr Seignalet n’a pas empêché ce dernier d’être emporté en quelques mois d’un cancer du pancréas. J’ai connu aussi bon nombre de naturopathes fauchés prématurément par la camarde.   Au rayon des disparitions précoces, on eut aussi citer Corinne Gouget,  une activiste qui a mené une longue croisade contre les additifs industriels en général et l’aspartame en particulier, mais qui n’a pas réussi à dompter ses démons intérieurs et à surmonter les conflits de sa vie privée. On ne l’a pas fait taire, contrairement à ce qu’ont insinué certains amateurs de complots : elle s’est jetée sous un train en 2015. Dans les discussions autour de l’alimentation, j’aime aussi rappeler le cas de Sigmund Freud et du cancer de la mâchoire  qui a fini par l’emporter. Selon certains de ses biographes, l’inventeur de la psychanalyse a été traumatisé dans son enfance par un père qui l’obligeait à manger des épinards, un plat qu’il détestait. Est-ce un hasard si c’est dans la bouche que ses tourments se sont somatisés ? Ne pas surestimer  le manger sain et ne pas l’imposer à son prochain, ça me semble très sage.  Et ne pas diaboliser l’alimentation moderne, c’est également, à mon avis, une saine attitude de vie.  La viande, c’est pas du cyanure ni de l’acide chlorhydrique. Le gluten ou le lactose, ça ne fait pas du bien aux intestins mais ce n’est pas non plus de la mort-aux-rats. Quant aux résidus de pesticides, et c’est un adepte convaincu du bio qui l’admet,  ils sont généralement inférieurs aux seuls de toxicité. Bref, il faut arrêter de (se) faire (trop) peur avec la bouffe pas très naturelle.  Pour reprendre une formule que j’affectionne, les nourritures affectives conditionnent davantage la santé que la nourriture tout court. S’ils ont existé, les parents dogmatiques d’Amy Parker ont perdu ça de vue et se sont fourvoyés dans un bio beaucoup trop « anti non bio ». Du moins côté assiette.

J’étais en train d’entamer l’écriture de ce billet quand – heureuse syncronicité – j’ai  reçu le mail d’une lectrice épousant complètement mon point de vue. Et en pièce jointe, elle m’a envoyé la copie d’un extrait du livre  d’ Anita Moorjani,  cette jeune femme « revenue guérie de l’au-delà », ou plutôt  sortie du coma mystérieusement  débarrassée d’un  cancer en phase terminale.  Dans cet extrait, la rescapée raconte comment sa NDE a transformé sa vision de l’alimentation  et de son rapport  avec la santé. Contrairement à celui de Mme Parker, je trouve que c’est un témoignage à méditer et à partager :

«  Auparavant,  j’étais paranoïaque sur tout ce que je mangeais.  J’étais strictement végétarienne, je ne mangeais que de la nourriture biologique, tendais vers la macrobiotique, prenais des suppléments de vitamines et de jus d’herbe de blé – ceci avant que je tombe malade. Je pensais que tout provoquait le cancer, des micro-ondes aux conservateurs. J’avais pris l’habitude manger très sainement, mais je le faisais par peur.  Maintenant, je mange tout ce qui m’attire. Je prends plaisir au chocolat et de temps en temps au vin et au champagne. Je m’assure simplement de prendre du bon temps avec la nourriture et avec la vie ! Je pense que le plus important, c’est d’être heureux. »

Et la miraculée ajoute :

« Ce n’est pas amusant de ne manger que des aliments prétendument sains par peur de tomber malade, de s’y sentir obligé et d’en être malheureux. L’anxiété ne fait que provoquer une autre série de problèmes. Notre corps est en fait plus résistant que nous le supposons, particulièrement si nous sommes heureux et libres de stress. Même quand je choisis de manger sainement, je le fais par amour et non par peur. C’est la méthode que j’ai adoptée dans tous les aspects de ma vie et je vous invite à vivre de la même manière »

 

C’est exactement le style d’invitation que je désirais transmettre dans mon  infolettre de cette semaine. Merci à l’univers pour cette belle coïncidence !