Fondateur de l’Institut Français de Shiatsu, conférencier et auteur à succès estampillé « médecines douces », Michel Odoul nous interpelle dans Aux Sources de la maladie sur le développement troublant des maladies malgré les progrès des sciences. Fort de son expérience des médecines énergétiques, il pose sur les racines de la maladie un regard qui dépasse la vision conventionnelle consistant à accuser systématiquement les microbes et la pollution. Il nous propose d’aller au-delà de la question environnementale pour l’élargir à une écologie comportementale, où chaque acte et chaque pensée ont des conséquences concrètes et visibles à court terme sur soi, et sur ce et ceux qui nous entourent. Il fait le constat alarmant que notre façon de penser le monde ainsi que nos comportements blessent nos corps et nos âmes, construisant en nous le terrain propice à la maladie. « Ce livre est un cri, dit-il. C’est un cri pour la vie et vers la vie. » Un cri que l’auteur partage ici avec nous. Après avoir pris le temps de goûter ensemble à la lumière automnale qui baigne son bureau immaculé de la rue Monge (Paris), siège de l’Institut Français de Shiatsu, Michel Odoul entre dans le vif du sujet. Et pour être vif, il est vif ! Un entretien sans concession qui nous convie à un « sursaut d’humanité ».

Le titre de votre ouvrage évoque des sources plurielles à la maladie. Quelles sont-elles ?

Elles sont multifactorielles : physiques, psychiques, environnementales. Donc internes et externes. La maladie est la conséquence et en même temps la manifestation d’une fragilisation du terrain physique et psychique. Les modes de vie actuels, la pollution, les stress, les conflits psychiques, etc. participent à cette fragilisation et finissent par dégrader ce corps qui n’a d’autre issue que la maladie pour exprimer et évacuer. Mais si on élargit l’analyse et que l’on remonte aux origines profondes de la maladie, il faut prendre en compte notre rapport désastreux au vivant – à l’humain, aux animaux, aux plantes…
Vous dénoncez à ce sujet « les temps barbares » que nous traversons…
Cette terminologie peut paraître excessive, voire erronée. Elle est cependant on ne peut plus exacte…même si elle n’est pas consensuelle : la barbarie se définit en effet comme une attitude « cruelle, féroce, manquant de civilisation et d’humanité ». Si la violence de nos sociétés modernes peut se révéler physique (on le vérifie chaque jour dans les actualités), elle est cependant, surtout dans nos pays sécurisés et nantis, de nature psychologique. La négation de l’invisible, le caractère marchand de tous les actes et la transformation du « sujet » en « objet » rendent la vie violente et parfois même insupportable, par manque d’issue et de sens. De cette désespérance naît le terrain propice à la maladie.

Cette « chosification » du vivant atteint son paroxysme, soulignez-vous, dans le traitement infligé aux animaux d’élevage, aux plantes : pensez-vous que nous puissions être malades en retour de ce que nous leur infligeons ?

Vous soulevez là un point crucial. Plantes et bêtes ne sont plus que des machines à fabriquer de la matière nutritionnelle, traitées avec une inhumanité, un irrespect et une violence sans nom ; nous connaissons tous ces images d’animaux enfermés dans des cages juste assez larges pour qu’ils puissent respirer ou ces poules à qui on a dû couper le bec pour éviter qu’elles ne s’entretuent, sans oublier les images d’abattage à la chaîne… Il n’y a pas si longtemps encore les paysans étaient des éleveurs et cette notion d’« élever » est fondamentale. Aujourd’hui on produit, on est un « producteur » (de volaille, de bovin…). Les incidences de cette violence sur notre corps et notre âme sont plurielles. D’une part, il y a les effets pondérables (matériels, mesurables) qui proviennent de la façon dont notre alimentation est dopée, forcée, médicamentée ; alimentation que nous ingurgitons… Mais à un niveau plus subtil, informationnel, alors que les animaux sont maltraités, que les plantes poussent hors-sol, que les poissons d’élevage meurent par asphyxie, on peut honnêtement se poser la question de ce qu’ils nous restituent comme mémoire…

Sur cette possible « transmission invisible », vous relatez une expérience révélatrice, réalisée aux États-Unis dans les années 1960…

Cette expérience du Pr James V. McConnell sur le « transfert de la mémoire » nous permet d’envisager de quelle façon et à quel point les animaux ne sont peut-être pas que des corps… Ce chercheur voulait vérifier la croyance de certaines tribus cannibales pour qui nous devenons en quelque sorte ce que nous mangeons : ainsi, celui qui mange le cerveau d’un sage assimilerait sa sagesse. Le but était de vérifier si ces principes empiriques et traditionnels recelaient une part de vérité. Pour son expérience, il choisit des vers planaires, ayant un comportement « cannibale » (ils mangent leurs congénères morts) et une ébauche de système nerveux (sensibles à des stimuli comme la lumière ou la douleur). Il les sépara en deux boîtes à fond métallique, le fond de boîte A étant relié électriquement, placées sous une lampe de bureau. Ainsi, lorsqu’il allume les lampes au-dessus des deux boîtes, la connexion à la boîte A envoie une légère décharge électrique aux vers placés dans cette boîte, qui se recroquevillent de douleur. Les vers de la boîte B perçoivent la lumière, mais ne reçoivent aucun courant, donc ne ressentent aucune douleur et ne se recroquevillent pas. Après répétitions, les vers de la boîte A sont conditionnés (réflexe de Pavlov) : à chaque fois que la lumière s’allume, ils se recroquevillent, même sans recevoir de décharge (lumière = douleur). Le Pr James V. McConnell tua alors les vers de la boîte A et les donna à manger à ceux de la boîte B.

On peut deviner la suite….

Effectivement, l’incroyable se produisit : après le temps nécessaire à l’assimilation de leurs congénères morts, la majorité des vers de la boîte B se mirent à se recroqueviller lorsqu’on allumait simplement la lumière au-dessus de leur boîte. Un message non pondéral (non matérialisable, non mesurable), une mémoire avait été transmise ! Aussi, quel message et quelles mémoires absorbons-nous en mangeant tous ces animaux dont l’élevage n’a été pour la plupart que torture ?…

Pour changer la donne, il faudrait déjà que nous sortions d’une vision anthropocentrique, déconnectée de la nature dont nous faisons pourtant partie…

Toutes les traditions du monde, notamment animistes, nous démontrent que dans le vivant, il n’y a pas que l’humain qui soit une manifestation élevée ! Au Japon, pour ne donner qu’un exemple, les kamis, divinités ou esprits, s’attachent aux animaux, au riz, aux montagnes sacrées, aux sources, etc. Toute chose est respectée. Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui refusent cette part d’invisible.

Dans la chaîne alimentaire, le vivant s’est toujours nourri du vivant, animaux ou plantes… Comment pouvons-nous y apporter plus de sens et de conscience ?

La première piste d’action réside dans nos choix de consommation : nous devons être davantage que des « pousseurs de chariots », pour reprendre l’expression de Christian Jacquiau¹. Il est essentiel, par exemple, de choisir des aliments qui ont été traités avec respect : je vous rappelle qu’il n’y a pas si longtemps les éleveurs donnaient un petit nom à leur vache ! Aujourd’hui, il y a des producteurs qui font très bien leur travail et qui ne sont pas forcément estampillés « bio ». Il faut prendre le temps de choisir, de lire les étiquettes. Je sais, cela demande un certain effort… Et il nous arrive tous de commettre des erreurs par méconnaissance, par manque de moyens, par manque de temps. La responsabilité (à différencier de la culpabilité), c’est de savoir en son âme et conscience que l’on fait ce que l’on peut avec les moyens que l’on a.

À cela vous ajoutez une dimension importante : celle du rituel…

Absolument. Il s’agit de marquer symboliquement un temps d’arrêt. Nos traditions, comme celles de tous les peuples de par le monde, avaient inscrit dans leurs codes comportementaux des « protocoles », des moments codifiés, destinés à contrebalancer ce que la mort de l’animal ou de la plante avait pu dégrader dans les plans subtils. Les Amérindiens fêtaient le cerf ou le bison tués pour le « remercier ». Dans notre culture judéo-chrétienne, nous pratiquions le bénédicité pour rendre grâce à Dieu pour cette nourriture qui allait perpétuer la vie en nous. Ces actes traditionnels nous obligeaient à nous arrêter quelques instants devant le repas à venir. Ce temps de recueillement essentiel restaurait par l’énergie intentionnelle émise et la focalisation de la conscience et de la « grâce ainsi rendue », une valeur, une qualité, une fréquence vibratoire à tous ces mets qui allaient nous nourrir et que l’abattage (ou la récolte) avait pu dégrader. Or, il est dans les moyens de chacun d’éprouver de la gratitude et du respect pour notre « nourriture » ; j’insiste sur ce mot.

Ce recul permet d’être pleinement présent à ce que l’on fait…

Oui, et c’est d’autant plus important qu’aujourd’hui nos pathologies sont la signature du morcellement de notre conscience. Nous sommes dispersés, nous faisons constamment plusieurs choses à la fois : nous téléphonons, nous écrivons des messages, nous mangeons, tout en conduisant ! Nous sommes rarement complètement présents à ce que nous faisons. Or, cette pleine conscience est ce qui porte l’unité de l’être. Dès lors, si la conscience se morcelle, l’unité cellulaire est aussi rompue. Prenons le cas du cancer : les cellules deviennent anarchiques, constituent une vie propre entre elles et prolifèrent. Les allergies, aussi, sont la signature de ce morcellement : le système immunitaire ne sait plus où « donner de la tête » ni quoi défendre, il y a alors une surexcitation et notre organisme se défend contre des agresseurs qui n’en sont pas…

Quelles sont les clés essentielles pour (re)découvrir « ce qui peut, en nous, avoir le pouvoir de nous guérir », pour reprendre vos mots ?

C’est un cheminement. L’enjeu est de comprendre et de s’approprier les sources de sa souffrance. Schématiquement, il s’agit de connaître les processus qui conduisent à la souffrance, d’appréhender les origines profondes de la maladie, de découvrir les mécanismes qui se mettent en route et de comprendre pourquoi ils le font. Enfin, il s’agit d’accepter la part de responsabilité qui nous incombe : les comportements qui ont pu conduire à l’apparition de la maladie.

Vous insistez à ce propos sur la différence à faire entre responsabilité agissante et culpabilité mortifère…

Se réapproprier la responsabilité permet en effet au malade de ne plus être une victime mais un acteur de ce qui se joue en lui. Ainsi, intègre-t-il au plus profond de lui que son corps qui souffre cherche à le soigner, mais que seule son âme, à travers une essentielle acceptation du sens, peut le guérir. Une fois qu’on devient en capacité de donner un sens à ce que la maladie est en train de nous dire et à partir du moment où ce sens est accepté, on peut mettre en place les changements nécessaires. Dès lors, la maladie n’aura plus besoin de se manifester. Dans ce cheminement, il y a nécessité selon les cas de se faire accompagner dans une optique intégrative, en faisant appel à diverses approches et divers thérapeutes.

Comprendre et accepter le sens ne suffit pas selon vous ?

Je m’élève contre la pensée magique où donner le sens serait en quelque sorte un substitut au médicament. Appréhender le sens « reverticalise » l’individu. Symboliquement, cela le remet debout. Le malade n’est-il pas en effet « à l’horizontale » : couché, passif, à la merci de la maladie, du médecin… ? Dans l’accompagnement de la maladie, je suis contre l’infantilisation, d’où qu’elle vienne. Reprendre la main, se réapproprier ce qui se passe implique de redevenir pleinement acteur de sa vie. Pour cela, il faut mettre la main à la pâte !

Ce qui n’est pas si évident que ça dans notre société du moindre effort et du résultat immédiat…

C’est sûr, il est tellement plus simple de ne rien remettre en question dans nos comportements !! Le médecin aura bien une molécule chimique qui permettra de faire taire les symptômes et de ne plus ressentir les dégâts que nous avons produits… C’est formidable, non ?!

Ce problème de déresponsabilisation dépasse le cadre de la maladie, pointez-vous dans ce livre…

Nous sommes dans le pacte faustien. Le progrès scientifique nous a habitué à la facilité. Je ne prône pas pour autant un retour au temps des cavernes : le progrès technologique est extraordinaire, le problème est l’usage que nous en faisons. L’équilibre réside dans un progrès pondéré avec une meilleure conscience. Le revers actuel, c’est que dans tous les domaines de notre vie nous avons tendance à refuser la contrainte (de la vie, de la nature, de la matière, du quotidien) et nous sommes en quête de ce qu’il y a de plus facile, de plus immédiat.

Voulez-vous dire que pour progresser, il faut « mouiller sa chemise » ?

Prenons la métaphore du sport: pour évoluer, il faut accepter que l’activité physique fatigue, donne des courbatures… Attention, loin de moi l’idée de faire l’apologie de la souffrance ! Grandir est différent de souffrir. Mais l’humanité est une tension vers laquelle il faut aller ; ce n’est jamais un dû, cela se conquiert. Le propre de la condition humaine est que cette traction vers le haut, cette élévation, nécessite un certain effort. Il est essentiel à ce niveau de ne pas dissocier la conscience spirituelle de l’écologie humaine : en tant que genre humain nous ne sommes pas une finalité, nous faisons partie d’un Tout. Nous « participons à ». En ce sens, nous avons une responsabilité majeure.

Quels outils peuvent nous aider à cette élévation ?

Tous ceux qui nous permettent de nous verticaliser et d’ensemencer le quotidien : la méditation, la prière, le yoga, le tai chi chuan, la calligraphie, le chant grégorien, etcetera. À chacun de trouver son outil ressource. Marquer un « stop » dans le rythme fou de nos vies permet l’ancrage. Cela ouvre une parenthèse de silence, nous rendant disponibles et aptes à laisser entrer le calme, la lumière et l’inspiration. Nous pratiquons bien du sport pour nous entretenir physiquement ; il paraît normal d’avoir une hygiène intérieure au niveau de nos pensées, de nos manières de traverser la vie et les événements. De choisir notre nourriture intérieure, tout autant que nos aliments.

Comment passer activement de l’écologie individuelle à l’écologie planétaire ?

L’idée maitresse est qu’il ne faut pas vouloir changer l’autre, ni attendre qu’il bouge pour agir. Nous sommes tous coacteurs et coresponsables : si je me comporte différemment, je vais obligatoirement avoir une action sur le monde. J’en reviens à ce que je disais auparavant : la clé est de se verticaliser soi. Être dans une soumission vertueuse ne suffit pas ; j’en veux pour preuve le spectacle du « charity business », par lequel on cherche collectivement à s’absoudre… Pour que notre participation et notre action aient un impact réel, il faut aussi aller voir notre part d’ombre : nos incohérences, nos faiblesses, nos petites compromissions quotidiennes. Ce n’est pas nécessairement confortable ! Loin d’une vision « edeniste » ou moralisatrice, il s’agit de reconnaître la part que l’on prend au chaos. « La gloire de l’homme n’est pas de ne jamais tomber, mais de se relever à chaque fois que l’on tombe », a dit Confucius… Nos prises de conscience sont essentielles pour avancer.Cette cohérence est particulièrement importante dans l’éducation… Tout le monde le sait : pour éduquer un enfant, l’important n’est pas ce qu’on lui apprend, mais ce qu’on lui montre ! Nos manques de cohérence sont particulièrement flagrants dans l’éducation. Comment, par exemple, se concevoir parents responsables quand on emmène son enfant au restaurant jusqu’à minuit ? Dans ce domaine de l’existence, nous sommes également de plus en plus dans la recherche du plaisir et de la contrainte 0. Il est de la responsabilité de chacun – parents, enseignants, référents – de ne pas abdiquer. Ce n’est pas à la société d’éduquer les enfants ; elle est censée être là pour leur offrir un cadre dans lequel s’épanouir.

Concrètement, comment pouvons-nous agir pour prendre soin de nous, tout autant que du monde ?

Il faut être réalistes ; nous ne sommes pas tous logés à la même enseigne. Quand votre travail tient de la survie et vous happe, il n’est pas simple de lever le nez du guidon… À chacun de prendre sa part dans le champ où il est le plus apte à le faire : trier ses déchets, opter pour une consommation responsable, acheter des aliments bio, cultiver son potager, aller vers les médecines naturelles, se lancer dans l’éco-construction, se ressourcer régulièrement, choisir ses sources d’informations et de culture, donner du temps autour de soi, etc. Pour paraphraser André Gide, il appartient à chacun de «suivre sa pente, pourvu que ce soit en montant». Ainsi, redonne-t-on de la qualité à sa présence, à sa réalité physique. Le respect du vivant commence par le respect de soi. Dans cette optique, cumuler les actes positifs est plus constructif que d’attendre de tout changer en une fois. Je suis davantage pour l’évolution que pour la révolution, qui met un place un nouvel ordre, aussi coercitif que les précédents.

Tout votre livre est une exhortation à nous réconcilier avec notre noblesse…

C’est une invitation à nous « re-diviniser ». Renouer avec notre vraie puissance (qui n’a rien à voir avec une vision de la toute-puissance qui enferme et fait de nous les « maîtres de la matière ») nous permet de nous reconnecter avec notre capacité à accueillir la Vie sans limites. De la laisser totalement s’exprimer. Je vous accorde que parfois cela fait peur ; ne sommes-nous pas dans une société de terrorisés ? Qui sait, ça risque de marcher… ?! (Rire)

Propos recueillis par Carine Anselme

1. « Les Coulisses de la grande distribution », Albin Michel (2000)

À lire : «Aux sources de la maladie, de l’écologie individuelle à l’écologie planétaire», Michel Odoul (Albin Michel, 2011). Pour prolonger cette réflexion, nous vous invitons aussi à lire le nouvel ouvrage de Michel Odoul qui vient de sortir : «L’animal en nous, De Darwin à Platon Petit Traité d’ethno-éthologie pratique» (Albin Michel, 2011).