Et si le contraire de la mort n’était pas la vie… mais la naissance ?! Après avoir accompagné nombre de personnes en fin de vie, après avoir vécu elle-même et transformé l’épreuve d’un cancer grave, la psychologue et psychothérapeute Lydia Müller a développé une nouvelle approche – audacieuse – de la « mourance », en la mettant en parallèle avec la naissance (1). Ces deux traversées initiatiques sont un peu comme les deux pans d’une même porte. Pourquoi, dès lors, ne voir qu’une calamité et une épreuve, là où pourrait se révéler une aventure de l’esprit et de la conscience ? Telle est l’invitation, sensible et sensée, de Lydia Müller. Car s’il paraît normal de se préparer à l’accouchement et à la naissance d’un bébé, il est tout aussi logique de se préparer à la mourance et à la mort. Il y a une vie avant la mort ! Propos recueillis par Carine Anselme

« Tâchons d’entrer dans la mort les yeux ouverts », proclamait Marguerite Yourcenar… Or, notre société – pour qui la mort demeure taboue – cultive le déni de ce « deadline » inévitable ! Les progrès de la science, cherchant à éloigner toujours davantage le spectre de la Grande Faucheuse, et l’hypermédicalisation de la fin de vie, ont refoulé la mort, autrefois intégrée à la vie de la communauté, aux marges de la société. Faisant naturellement partie de la vie et de ses cycles, la mort – et par extension, la fin de vie – sont ainsi devenues un symbole cuisant d’échec de cette civilisation tournée vers l’efficience. « Dorénavant, la mort cesse d’appartenir au monde naturel : c’est une agression venue du dehors », souligne Louis-Vincent Thomas, créateur de la thanatologie (science de la mort).
Tandis que notre société a donc tendance à considérer la fin de vie sous l’angle amoindrissement, il semble qu’elle puisse être a contrario un épisode d’ultime croissance. Lydia Müller considère ainsi la « mourance » comme un accouchement en fin de vie. En ce sens, les récentes découvertes sur la naissance (issues, notamment, de la psychologie des profondeurs) livrent une grille de lecture novatrice et passionnante pour le chemin inverse, et pourtant si semblable, que le mourant aura à parcourir. C’est ce parallèle fécond que cette thérapeute suisse transmet dans son ouvrage foisonnant (1), mais aussi au travers de formations et conférences. Une manière de mieux affronter l’angoisse de la mort, d’accompagner avec justesse ceux qui s’apprêtent à mourir… et, au-delà de ça, de vivre pleinement notre vie, en conscience. Car, comme disait finement Coluche : « Si c’était possible, j’aimerais mieux mourir de mon vivant. » Voici donc un entretien sur la mort… plus-que-vivant !

Ce parallèle fécond entre mourance et naissance semble imprégné de votre traversée de la maladie et de votre expérience de l’accompagnement…

En effet, j’ai mis toute mon expérience dedans ! Tout d’abord, cela m’a relancée, avec enthousiasme, dans ma pratique de psychothérapeute et psychologue, spécialiste de l’accompagnement en fin de vie. Ensuite, il est vrai que le cancer, qui s’est déclaré en 2005, dont je suis guérie, a aussi nourri cette vision, transformatrice, de l’approche de la mort (2). Le retournement vécu – qui a permis de me libérer des symptômes créés par la peur – a été une expérience enseignante ! Je suis intimement convaincue que la compréhension doit partir des choses vécues. Elle s’enracine dans la chair. C’est ce dont j’ai manqué durant mes études.

N’est-ce pas audacieux de relier mort et naissance, dans cette société qui bannit l’une et encense l’autre ?

(Rire) Il est vrai qu’en Occident, on a tendance à opposer la vie à la mort, ce qui est lourd de conséquences, car si la mort est synonyme de non-vie, alors il est évident qu’il faut la fuir ! Mais demandez à n’importe quel enfant en Inde quel est le contraire de la mort, il ne vous répondra pas : « la vie », comme ce serait le cas ici, mais : « la naissance ». La Vie n’est pas l’opposé de la mort, car la Vie n’a pas d’opposé. Seule la vie du corps connaît la mort. La Vie est. Elle est dans la naissance et dans la mort, qui sont des moments ponctuels de la Vie.

Comment avez-vous eu l’idée de formuler ces étapes de la mourance ?

C’est en 1997 que j’ai entendu Bernard Montaud (créateur de la Psychanalyse Corporelle et fondateur de l’école Art’As) faire pour la première fois le parallèle entre ces deux fabuleux voyages que sont la naissance et la fin de vie. Voyant l’intérêt que je manifestais pour cette découverte, il m’a encouragée à l’approfondir. C’est ainsi que je me suis attelée à la tâche, à la lumière notamment de mon expérience de l’accompagnement ; ce qui a abouti à une première description dans le livre La vie et la mort de Gitta Mallasz (3). Dans ce parallèle entre la naissance et la mourance, j’ai pu analyser comment quelqu’un d’accompli, comme Gitta Mallasz, vit et traverse l’approche de la mort, et comparer avec les patients que j’accompagne. Ce qui m’a permis de montrer qu’il y a une manière de transformer la « mourance » de manière féconde, tout comme il existe, également, une manière traumatique de mourir.

Quand s’amorce ce processus en 7 étapes, où chaque « escale » de la mourance fait écho à une étape-clé de la naissance ?

Dès que, dans notre conscience, se présente le mot « fin » ; ce qui nous place face à ce qui a été. Je précise que ce processus en 7 étapes, en miroir avec la naissance, n’intervient véritablement que dans les fins de vie qui prennent du temps (vieillesse, maladie) : ce n’est pas dans le cas de la « césarienne » de la crise cardiaque.

Ce face-à-face avec ce qui a été constitue-t-il la première étape ?

C’est le point de départ. Ce « travail » de fin de vie est comparable aux contractions de l’accouchement. La personne est amenée à revisiter, à re-questionner son existence, afin de discerner ce qui est à terminer, à mettre en ordre, pour partir en paix. Certains peuvent ainsi avoir l’impression qu’ils ont raté leur vie… mais, contre toute attente, il est possible de réussir sa mort ! On peut mourir accompli. À ce stade-là, il est encore et toujours temps d’agir et de rattraper plein de choses. Cette phase, qui nous confronte à nos besoins, nos envies, peut amener un retournement face à la maladie. On se rend compte que l’identité déborde l’étiquette de « malade » ou de « mourant ». Il arrive donc que l’on constate un ralentissement de la maladie, voire une rémission.

Dans le processus qui s’engage, l’équation délicate est d’accepter que le corps décroît, alors même que la conscience, elle, peut encore croître…

C’est un enjeu-phare ! Ce qui nous amène à l’étape suivante – qui correspond, sur le plan de la naissance, au long couloir des contractions : c’est une lente phase de diminution du corps, jalonnée de défaillances. Peu à peu, on perd son « moi », son ego, son personnage, couche par couche, comme un oignon, jusqu’à arriver à l’essence de l’être… La maladie et la mourance cherchent, en quelque sorte, à nous amener à un autre état de conscience : au grand « Je », comme dit Bernard Montaud, par rapport au petit « moi ». C’est un processus présent dans toutes les traditions : il s’agit de rejoindre le vaste, l’éternel, le divin, etc.

Comment opérer cette mue intérieure, alors que le cops souffre ?

Le pivot essentiel est de passer du regret de ce que l’on perd, pour profiter de ce qui reste. Autrement dit, transformer la révolte des pertes successives subies (perte d’appétit, d’autonomie…) pour accepter de gagner ailleurs. La personne est alors confrontée à des montagnes russes. C’est une rencontre, violente, avec la dimension corporelle et ses limites. Il est important, à ce stade-là, de travailler par rapport aux symptômes, de mieux les comprendre. Si cette phase est acceptée – si l’on parvient à passer d’une souffrance insupportable à des symptômes supportables, c’est déjà gagné ! On est alors à même d’aller plus loin dans le processus. Mais si l’ego se manifeste et se rebelle, cela peut mener au déni, à la déprime, à la peur. De l’importance d’être accompagné, dans ce processus…

Cet éventuel refus de la réalité correspond à la phase où l’on s’accroche à l’espoir d’une réversibilité…

Nous en arrivons alors au cœur de la troisième étape, où se joue en effet l’attachement. Ce stade de la mourance renvoie aux contractions expulsives de l’accouchement ; dans ces deux passages-clés, c’est une phase intense. Sur le plan curatif, c’est le moment où la médecine, qui ne peut supporter l’échec, peut encore chercher à renverser la donne et propose éventuellement un traitement de la dernière chance. Comme nombre de personnes en fin de vie ne sont pas prêtes à abandonner l’espoir d’un retour en arrière, beaucoup acceptent de tenter encore quelque chose. Or, les souffrances vont grandissant, avec de moins en moins de bénéfices curatifs. Les signaux deviennent clairs : il devient de plus en plus évident que la médecine ne peut plus rien. C’est une phase d’ambivalence par rapport à la famille : le mourant ne sait pas s’il peut, s’il veut, lâcher ses proches… Quand il n’est pas prêt à lâcher, cela peut tourner à l’acharnement.

Qu’est-ce qui peut aider le mourant à lâcher prise, à ce stade-là ?

En fait, cela nous renvoie, sur le plan de la naissance, au moment où le ventre de la mère retient encore le bébé. Le col de l’utérus n’est pas suffisamment distendu. Le bébé se bat, jusqu’à parfois livrer un véritable combat ! Dans la mourance, la personne est encore consciente, mais devient de plus en plus dépendante. Les points de blocage peuvent venir des proches ou des choses en suspens, encore à régler. Il est donc important, si l’on accompagne un mourant, de repérer ces points de blocage. C’est une phase difficile si on n’a pas réussi à lâcher à la deuxième étape. Ce qui peut aider ? Que les proches aident à résoudre ce qui est encore à régler ou que les médecins reconnaissent clairement qu’ils ne peuvent plus rien sur le plan médical. Il arrive aussi que le mourant dise « stop » de lui-même…

Que se passe-t-il lorsque le mourant dit « oui » à ce qui arrive ?

Il entame la quatrième étape, qui correspond à la naissance, proprement dite. En acceptant ce qui est à l’œuvre, le mourant sort du moi, du personnage. Une distance se crée entre lui et le monde. Une phase ponctuée de somnolence, de silence. Les proches sentent qu’ils le perdent. On assiste alors à une séparation des chemins. Mais le mourant, à ce stade, est encore avec le cordon (cf. la naissance). S’il subsiste des paroles, elles sont parcimonieuses et vont à l’essentiel. La personne qui s’apprête à mourir est tournée vers l’ailleurs, elle sort de l’affectif, de l’émotionnel. Elle s’élève. C’est la fin de la faim – des nourritures terrestres et des attaches aux proches. On entre dans les phases de l’agonie. Si l’on compare aux EMI (expériences de mort imminente), cela correspond à la sortie du corps. Le mourant, lui, n’est pas hors du corps, mais il est au-dessus de la mêlée. Il devient un « frontalier » ! Le corps le retient encore. Il revient et repart, comme s’il était à cheval entre deux mondes. Quand il peut communiquer, on ne le comprend plus trop. Il arrive qu’il sorte subitement une phrase claire, symbolique.

L’agonie est alors pleinement à l’œuvre, et cela peut se révéler insupportable pour les proches et les soignants…

Oui, et c’est ainsi qu’on arrive à la cinquième étape, déterminante, qui peut créer de la confusion dans l’entourage… Il s’agit du bilan, où les mourants revoient leur vie (phénomène souvent décrit dans les EMI). Ils perçoivent en vérité « qui » ils étaient. Sur le plan de la naissance, cela renvoie à la confrontation du nouveau-né avec l’humanité – inconsciente, imparfaite ; moment où les soignants accomplissent des actes médicaux sur le bébé, mais sont rarement avec lui… Pour la personne en fin de vie, ce bilan peut être cruel, car il met en lumière ce qui n’a pas été mis en ordre. D’où, parfois, des « mourances » difficiles, agitées. Avec, certes, des douleurs physiques, mais aussi psychiques, souvent minimisées. Si le mourant ne parvient pas ou plus à dire ce qu’il traverse, cette expression de la souffrance, semblable à des scènes de purgatoire, peut tordre les boyaux des proches et des soignants. On est alors tenté de gaver le mourant de morphine… C’est une étape où beaucoup de choses essentielles se jouent.

Comment accompagner au mieux cette phase ?

Tout comme le bébé est en proie au désarroi en découvrant cette humanité imparfaite, celui qui va mourir voit tout ! Proches, soignants ou encore bénévoles : si l’on parvient à accompagner le mourant les « yeux grands ouverts », avec une perception fine de ce dont il a besoin, et si l’on comprend avec qui, avec quoi, il se bat, on peut alors l’aider, le soulager. Parfois, les proches savent ce qui est irrésolu (un conflit, un secret…). Je les invite alors à agir pour que le mourant puisse partir apaisé – même si ce dernier n’avait pas voulu précédemment voir telle personne, jugée indigne (comme l’ego a disparu, le mourant n’est plus dans le jugement). Si c’est impossible à résoudre (si cette personne s’avère injoignable, décédée…), c’est là que les actes religieux sont importants, puisqu’ils permettent de prononcer le pardon pour le malade. Il est essentiel de trouver les paroles qui libèrent.

Cette absolution est-elle capitale pour franchir sereinement l’étape suivante ?

Absolument ! La sixième étape correspond au moment où le mourant se retrouve face à la lumière (expérience abondamment décrite dans les EMI). Or, le jugement sur soi empêche la lumière de passer. En miroir avec la naissance, cette expérience de la lumière – incarnant le non-jugement et l’amour inconditionnel – renvoie à l’enfant qui, lui, prend conscience du « petit » amour conditionnel de ses parents. Cela le foudroie ! Ceux qui accompagnent le mourant doivent intercéder : être cette force d’amour dont il a besoin pour qu’il puisse lâcher, voir cette ouverture et se laisser mourir. C’est magnifique lorsque ce rôle est tenu par les proches, mais il arrive que les accompagnants doivent prendre cette place. Il devient de plus en plus rare que le clergé intervienne. Nous – les soignants, les laïcs, les psychothérapeutes, nous avons à accomplir un service spirituel !

Nous arrivons à l’ultime étape. Quels en sont les enjeux ?

Cette dernière étape renvoie, dans le processus de la naissance, à la fermeture des grands organes des sens, qui permettaient au nouveau-né de tout percevoir… Il semblerait que ce phénomène se produise lors du premier endormissement. C’est une manière, pour l’enfant, de se protéger, afin de ne pas souffrir de l’imperfection humaine, du grand froid dans lequel il se retrouve… Dans la Tradition, on dit que cela correspond à la séparation avec l’ange, plongeant l’enfant dans l’obscurité terrestre. Dans la mourance, en miroir, cela concorde avec l’ouverture des grands organes des sens. L’ego est lâché, et la personne peut alors percevoir les défunts et les êtres de lumière… On trouve un éclairage intéressant de tout ce processus de la mourance dans le bouddhisme ; on comprend mieux, à la lumière de ces enseignements, toutes les transformations vécues par le mourant (voir encadré).

Ces étapes que vous décrivez – à l’image d’ailleurs de l’enseignement bouddhiste – vont dans le sens d’un continuum de conscience…

La mourance, c’est se défaire de tout ce qu’on a dû acquérir – cette construction d’un « moi » fort, pour affronter la réalité du monde. Le fait de lâcher cela, de le dépasser, permet d’accéder à un autre niveau de conscience. C’est un chemin spirituel qui, en effet, déborde largement le cadre de l’existence. Je me permets d’ajouter qu’il est pertinent d’entamer ce cheminement avant la mourance. À travers la crise de la quarantaine, la vie nous invite déjà à aller au-delà du moi.

Cela vient donner du sens au vieillissement, si tabou dans notre société…

Vous avez raison : si la vie nous prive de quelque chose (avec la diminution de certaines facultés), c’est vraisemblablement pour nous permettre de nous développer sur un autre plan. J’ai vécu cette crise de la quarantaine ; cela faisait une dizaine d’années que j’accompagnais les cancéreux et les personnes en fin de vie, et j’avais l’impression d’en avoir fait le tour… J’ai alors eu envie d’un enfant, à tout prix. J’avais 42 ans. Mon compagnon n’en voulait pas. Heureusement, j’ai rencontré Bernard Montaud, qui m’a fait prendre conscience, à travers son enseignement, que la quarantaine n’est pas pour procréer, mais pour créer. Il s’agit d’accoucher vers le haut, plutôt que vers le bas ! Ce livre, qui décrit les phases de la mourance, c’est une forme d’accouchement. Mais la gestation a été plus longue que pour l’éléphant, puisque j’ai mis cinq ans à le mettre au monde (Rire) !