portrait de Yves RasirAu milieu des années 80, j’ai effectué une de mes premières enquêtes journalistiques sur la problématique des champs électromagnétiques  (CEM). À l’époque, le téléphone portable et le wifi n’existaient pas encore et  la question des « ondes nocives » avait été soulevée par les riverains de lignes à haute tension et par des éleveurs dont le bétail semblait souffrir des radiations non-ionisantes provenant des câbles. Pour réaliser mon reportage, j’avais embrigadé mon frère électricien et je me souviens de son hébétude quand un de ses appareils de mesure de courant électrique a littéralement implosé au contact d’une clôture… non électrifiée. Pour illustrer le phénomène,  je me suis fait photographier sous un pylône avec un tube fluorescent qui s’allumait sous le seul effet de cette électricité vagabonde. En compagnie d’un expert muni de l’équipement adéquat, j’avais aussi  objectivé la réalité des champs électromagnétiques générés par de simples fils électriques et par un ordinateur, objet rare en ce temps-là. Outre les fermiers en colère, j’avais interrogé des habitants se plaignant de tas de problèmes de santé depuis qu’ils avaient emménagé à proximité ou même carrément en-dessous d’une ligne à haute tension. Je me rappelle avoir mentionné qu’aux États-Unis, on ne peut pas construire à moins de 200 m d’une telle infrastructure, soupçonnée de favoriser les leucémies.  Bref, je savais  déjà de quoi être méfiant lorsque le « progrès » nous a apporté successivement le four à micro-ondes,  la téléphonie mobile et ses antennes relais, l’internet  et les réseaux sans fil reliant mille et un objets connectés. Déjà accusé au siècle dernier de nuire à la santé, l’ « électrosmog » ou « brouillard électromagnétique» est devenu aujourd’hui une véritable purée de pois invisible dans laquelle nous baignons en permanence. Qui peut croire que cette grande mutation environnementale n’a aucun impact sanitaire ?
 
Face à l’expansion exponentielle de ce rayonnement artificiel, je suis  en tout cas de ceux qui se défient des discours rassurants  et qui prennent quelques précautions. Par exemple, je prends soin de dormir à distance de tout appareil électrique et j’utilise mon smartphone au minimum, pour recevoir des appels et beaucoup plus rarement pour en donner. Parce que l’effet des radiofréquences sur la spermatogénèse est plus qu’une hypothèse, je ne range jamais cet objet dans une poche de pantalon. À la maison et au bureau, j’ai aussi banni les téléphones fixes sans fil car les ondes à longue portée voyageant entre la base et le combiné sont suspectées d’être les plus polluantes. Hors de question pour moi d’habiter à proximité d’une antenne-relais pour la 5G ou d’autoriser  chez moi l’installation d’un compteur communicant car sur ces deux sujets d’actualité, je partage entièrement l’hostilité des opposants. Il faudrait à tout le moins un moratoire sur ces technologies  adoptées au mépris du libre consentement et de la plus élémentaire prudence. Cependant, on ne peut pas dire que je sois technophobe et que je méfie des ondes comme de la peste.  Je ne prends même pas la peine de débrancher le wifi la nuit, ce qui est pourtant un réflexe hautement recommandable ! D’où vient ma relative insouciance ? D’abord du fait que la dangerosité des CEM n’est pas une vérité scientifique incontestée et incontestable. Certes, il existe beaucoup de travaux montrant qu’ils ont une action biologique sur les êtres vivants.  Mais  les expériences sont le plus souvent menées sur l’animal et leurs résultats ne sont pas très convaincants. Dans le livre « La pollution électromagnétique », un ouvrage collectif   récemment publié aux éditions Terre Vivante, le chapitre censé recenser les preuves fait moins de 20 pages et n’apporte guère d’arguments impressionnants. Prenons par exemple  le rapport remis en mars 2018 par un panel  de toxicologues américains : il indique bien  un lien entre l’exposition aux radiofréquences des téléphones mobiles et l’apparition de tumeurs  au niveau du cœur et du cerveau des animaux de laboratoire. Mais l’augmentation du risque est faible, ne concerne que les individus mâles, et a été repérée  suite à des radiations infligées sur tout le corps (pas seulement la zone auditive) pendant 2 ans (soit toute leur durée de vie)  et durant 9 heures par jour (contre 3,2 h en moyenne  chez les geeks les plus accros au smartphone).  De plus, ce genre d’étude est entaché d’un biais dont les chercheurs ne tiennent jamais compte, à savoir le stress psycho-émotionnel subi par les cobayes. Les rats ou les  souris du groupe témoin vivent tranquillement leur vie dans leur cage tandis que les rongeurs observés sont nécessairement manipulés et nerveusement perturbés. De surcroît, comme si les animaux n’avaient pas d’âme, les scientifiques s’exemptent du devoir de travailler en double aveugle pour isoler l’effet placebo ou nocebo. Si ça se trouve, la pathogénie détectée par de tels tests ne découle pas des ondes mais d’un ressenti d’agression avec inhibition d’action de fuite ou de lutte. Souvenons-nous des expérimentations d’Henri Laborit !
 
Pour se faire une opinion, il me semble plus pertinent d’aller voir du côté de l’épidémiologie. Cette branche des sciences médicales ne permet pas d’établir des liens de causalité mais elle met parfois en lumière des corrélations statistiques si fortes que le doute n’est plus guère permis.  C’est la recherche épidémiologique qui a mis en évidence la relation entre usage abusif du tabac et incidence du cancer pulmonaire. C’est elle aussi qui a mis en exergue les atouts du régime méditerranéen en montrant que les Crétois ou les Siciliens leur devaient  partiellement leur santé et leur longévité.  Les études d’intervention ont pu par la suite confirmer ces observations chiffrées.  Or que dit l’épidémiologie à propos des champs électromagnétiques ? Globalement, elle disculpe la téléphonie mobile. En 2011, une étude menée au Danemark sur une vingtaine d’années auprès de 360.000 détenteurs  de téléphones portables ne montrait aucune augmentation du risque de cancer du cerveau associée à l’usage du mobile.  Ces conclusions confortaient les résultats d’une étude européenne menée dans 13 pays et publiée en 2010.  En 2016, c’est une vaste étude australienne  qui a comparé l’incidence des cancers cérébraux depuis 1982,  soit bien avant l’essor de la téléphonie mobile. Or la fréquence des tumeurs cérébrales est restée stable ces trente dernières années en Australie. Bien sûr, ces travaux ont leurs défauts – notamment des liens d’intérêt de certains chercheurs avec des opérateurs – et méritent d’être encore reproduits et vérifiés ailleurs. Mais dans l’état actuel des connaissances, rien ne permet d’affirmer que l’addiction au portable accroit le danger de développer un cancer ou toute autre pathologie. Si je suis le premier à dire que l’absence de preuves ne signifie pas la preuve de leur absence, je suis également enclin à m’incliner devant les faits : la  supposée toxicité des CEM  n’est pas attestée par les données épidémiologiques actuellement disponibles.
 
À ce stade, je présume que certains d’entre vous songent déjà à m’opposer l’émergence de l’électrosensibilité, ce syndrome aux allures de nouvelle épidémie que brandissent les lobbies alarmistes. Mais justement : je me méfie de ces maladies à la mode regroupant  un ensemble de symptômes non spécifiques (maux de tête, fatigue, difficultés de concentration, picotements…) et impossibles à objectiver cliniquement. Tout comme avant-hier la spasmophilie, hier la fibromyalgie et aujourd’hui la maladie de Lyme chronique,  l’hypersensibilité électromagnétique me semble moins relever d’un diagnostic étiologiquement fondé que de l’étiquette fourre-tout collée sur un mal-être diffus par des médecins impuissants à soulager leurs patients. Il y a quelques semaines,  une dame de passage dans mon bureau m’a raconté qu’elle venait d’être cataloguée électrosensible  en plus d’être reconnue fibromyalgique et malade de Lyme. Je lui ai délicatement suggéré que cette volée de verdicts trahissait plus sûrement une souffrance intérieure, mais j’ai bien vu que la dernière explication extérieure (les grandes méchantes ondes) la faisait tressaillir d’espoir. J’espère pour elle qu’elle verra le bout du tunnel mais j’ai de sérieux doutes ! Car ce cas illustre pour moi une tragédie contemporaine : le déni obstiné, chez les malades comme chez les soignants,  de la causalité émotionnelle des troubles de santé.   Oui, certaines ondes artificielles sont peut-être sources de dommages. Et d’autres ont peut-être des propriétés thérapeutiques.  Mais depuis Einstein, on sait que la matière est en réalité de l’énergie.  De la plus petite particule au plus grand corps céleste, tout vibre invisiblement  dans l’univers visible. On sait aussi que le corps humain, comme tout organisme vivant,  est parcouru d’influx électromagnétiques et que chacun de ses organes émet à des (hyper)fréquences pas seulement perceptibles par les radiesthésistes et  les magnétiseurs. La théorie quantique rejoint les sciences ésotériques et nous suggère que les sentiments et les intentions mobilisent des énergies aptes à se matérialiser. Les mots  prononcés  ou même seulement pensés, les émotions ressenties ou suscitées,  tout  cela aurait un pouvoir vibratoire insoupçonné. D’ailleurs, ne dit-on  pas communément que l’harmonie entre les êtres  émane de leurs longueurs d’ondes accordées et de leurs  vibrations  positives, de leurs « good vibes » en langage jeune ?  Le parler populaire est toujours en avance sur son temps.
 
J’en viens ici à l’essentiel de mon billet hebdomadaire : à  mon avis, les « mauvaises ondes » à craindre, les plus nuisibles et les plus pathogènes, ne sont pas à chercher dans la technique et les canaux de communication générateurs de champs électromagnétiques. La pollution la plus délétère n’est pas le tuyau mais ce  qu’il permet de déverser comme paroles et images  toxiques. Il y a quelques années, j’ai entendu une conversation que le fils de ma voisine avait au téléphone avec son ex-femme. Il la traitait de tous les noms, lui souhaitait d’être rejetée par leurs enfants et formulait le vœu qu’elle « crève la gueule ouverte ».  Tant de haine et de violence verbale m’avait complètement scié et je m’étais fait la réflexion que les éventuelles nuisances du GSM étaient bien peu de chose en regard  de propos aussi cruels. Que pèse le stress  oxydatif potentiellement induit par les CEM sur nos cellules par rapport aux blessures profondes que peuvent s’infliger des personnes en conflit ? Au lieu de paniquer envers une nocivité non démontrée des ondes, ne serait-il pas plus urgent de réaliser que les maux les plus sévères peuvent être causés par les mots envoyés via ces mêmes ondes ? La communication non-violente d’un Marshall Resenberg ou l’hygiène relationnelle d’un Jacques Salomé me paraissent bien plus porteuses d’espoirs prophylactiques que toutes les garanties d’innocuité électromagnétique. La perversion narcissique et le harcèlement moral font infiniment plus de dégâts que les moyens informatiques dont ces fléaux modernes disposent pour s’exprimer. Bref, je prends clairement position : sans nier que certaines ondes pourraient favoriser l’éclosion de certaines maladies, je reste farouchement convaincu que la genèse des affections du corps et de l’esprit se situe très majoritairement dans  la détresse affective, les drames existentiels et les chocs psycho-émotionnels. Dans ce « sacré manque d’amour qui creuse et gagne nos villes et nos campagnes » (*) , comme le chante l’un de mes poètes préférés.