Article n°102 Par Cécile De Ridder

l y a une quarantaine d’années, deux étudiants à la Faculté de Médecine, Christian Duraffourd et Jean-Claude Lapraz, se rencontrent. Il existe sans doute des personnes douées pour faire évoluer le monde qui les entoure et que rien n’empêchera d’apporter leur pierre à l’édifice. Ces deux futurs médecins étaient de ceux-là, c’est indéniable. Il y a d’une part Christian Duraffourd qui, alors qu’on lui enseigne la physiologie, est déjà en train de calculer, de confronter les idées et d’établir de nouveaux liens entre les systèmes hormonaux. Pour lui, dans la physiologie telle qu’elle était transmise à l’époque, quelque chose ne collait pas. Il sentait qu’il fallait aller au-delà et proposer une nouvelle approche pour aborder l’organisme. D’autre part, il y a Jean-Claude Lapraz qui adhère très vite à ce nouveau point de vue et ne manque pas d’y apporter ses propres intuitions. En 1976, il commence à collaborer avec Christian Duraffourd. Jeune médecin, Jean-Claude Lapraz a déjà dû ranger ses belles illusions au placard. Parmi sa patientèle, il observe que, malgré les traitements, les malades reviennent en consultation pour les mêmes plaintes. Les enfants ont toujours autant de rhumes et d’otites, de sinusites et d’angines, les adultes ont une immunité basse et se plaignent de fatigue. Il a été formé à traiter les symptômes et non le terrain et lui aussi sent qu’il y a là quelque chose qui n’est pas juste. Il se rend compte que tout individu est capable de se protéger face aux agressions. Lui aussi prend conscience du fait que le terrain contrôle le bon fonctionnement de l’organisme et de ses défenses, assure la présence des éléments de premier secours et leur mise en œuvre en cas d’agression, tout en se restructurant pour retrouver l’état initial. De nombreux médecins et chercheurs ont imaginé avant eux une théorie du terrain : notons Hippocrate, Samuel Hahnemann, Selye, etc. De même, d’autres approches telles que la médecine traditionnelle chinoise, la médecine ayurvédique, etc. Pour les deux scientifiques, le constat est clair : il va falloir comprendre tout le corps, le traiter dans sa globalité et proposer une médecine résolument intégrative qui tienne compte de l’unicité de la personne tout en étant la moins iatrogène possible. Ce qui signifie que le traitement ne déclenchera pas de nouveaux symptômes distincts de ceux qu’il est censé soigner. Ensemble, ils s’aperçoivent qu’on ne peut plus accepter l’idée que la maladie vient de l’extérieur et que tout passage de l’état physiologique à l’état de maladie ne tiendrait que du hasard. Ils estiment qu’il est impensable de continuer à nier toute participation de l’homme dans la transformation de l’état de santé en état de maladie.

 

La plante, cette pharmacie vivante

Mais alors, comment respecter le corps humain, et surtout quel serait le meilleur moyen thérapeutique pour le soigner ? Il y a bien sûr la molécule chimique, celle que l’on appelle médicament et que l’on prescrit classiquement. Mais il faut savoir que la molécule chimique est inerte et qu’elle ne peut que remplacer une fonction. Prenons à titre d’exemple la cortisone qui se substitue au cortisol sécrété normalement par les surrénales. Et voilà que le corps commence à dépendre d’une molécule extérieure, et qu’il perd son autonomie puisqu’il diminue sa propre production. Le duo de médecins s’intéresse alors aux plantes, organismes vivants utilisés depuis la nuit des temps. On y fait déjà référence sur les papyrus égyptiens : les momies égyptiennes ne furent-elles pas conservées grâce à la magie des huiles essentielles ? Ce qui suscite l’intérêt des deux chercheurs est que les plantes, dans la nature, ont leurs propres moyens de défense naturels : elles résistent au froid, à la chaleur, aux parasites, grâce, entres autres, aux huiles essentielles qu’elles produisent. Les animaux connaissent d’instinct les bienfaits des plantes : pour guérir sa plaie, le serpent blessé sait qu’il doit se coucher sur un lit de lavande. Citons également l’argile, matière naturelle composée de plusieurs feuillets, très utilisée par les animaux pour guérir certains de leurs maux. La nature est pragmatique : elle sait placer le plantain juste à côté des orties sur nos chemins de campagne, car se frotter avec des feuilles de plantain allège immédiatement la douleur provoquée par les brûlures de celles-ci. Les deux médecins avaient eu la chance de rencontrer le spécialiste ès plantes de l’époque, le Docteur Jean Valnet, médecin et chirurgien des armées qui a codifié les propriétés des huiles essentielles et que l’on surnomme le père de la phyto-aromathérapie moderne. L’apport de ce dernier leur permet de comprendre qu’à l’inverse de la molécule chimique, la plante ne s’impose pas dans le corps, elle cherche plutôt à stimuler un organe sans en remplacer la fonction. à titre d’exemple, les bourgeons de cassis ont un effet cortisone-like bien démontré par des études scientifiques sur la fonction cortico-surrénalienne ; ils soutiennent la glande dans sa fonction propre, ils ne se substituent pas au cortisol. Nous pouvons également citer l’effet œstrogen-like, bien connu et documenté, de la sauge sur les ovaires ; elle soutient les ovaires dans leur fonction propre, sans être un apport œstrogénique. Notons que les sécrétions hormonales suivent un rythme bien défini dans la journée et la nuit : par exemple, le cortisol est sécrété le matin, puis son taux décroît dans la journée. La plante respecte bien ce rythme, alors que la molécule chimique s’impose pendant de longues heures. L’organe pourra ainsi fonctionner en respectant son rythme et l’intégrité de l’organisme dans son ensemble. Nous sommes alors en 1972, et à cette époque une telle prise de conscience constitue une réelle avancée.

 

Au début était la cellule

Mais revenons au postulat de départ : le système hormonal comme chef d’orchestre du corps. La grande trouvaille des deux médecins a été sans conteste l’identification de ce gestionnaire de terrain, celui qui gouverne le tout. Le corps humain comprend deux grands systèmes, le système hormonal (ou endocrinien) et le système nerveux. Ces deux systèmes sont présents partout dans le corps, mais le système hormonal est le seul qui soit capable tant de réguler les autres fonctions que de s’autoréguler. Lors de la rencontre entre un spermatozoïde et un ovule, ce qui va donner naissance à la cellule qui se divisera encore et encore, le langage échangé est bien un langage hormonal. C’est grâce à celui-ci qu’aura lieu la mitose, comprenez la division cellulaire, tandis que le système nerveux, lui, n’apparaîtra qu’entre le 18e et le 21e jour après la conception. C’est donc le système hormonal qui est le langage premier et le restera toute la vie. C’est en effet ce système qui intègre et coordonne tous les autres, qui assure la maintenance de l’organisme, bref qui gère la vie et qui fonctionne déjà bien avant l’apparition des structures nerveuses.

 

La théorie qui s’est ébauchée peu à peu est le fruit du travail d’un groupe de médecins œuvrant avec le Dr Christian Duraffourd. Ils ont la certitude du bien-fondé de l’analyse et déterminent quatre grands axes endocriniens sur lesquels s’appuyer pour rectifier l’équilibre du corps : deux axes cataboliques, responsables des dégradations moléculaires du corps et deux axes anaboliques, responsables des réactions de synthèse et de construction. Lors d’une agression (bactérie, virus, plaie, etc.), l’organisme doit parer au plus pressé : il va libérer les éléments stockés immédiatement disponibles (leucocytes, macrophages…) mais il lui faut très vite se reconstruire. 

Ainsi, l’axe activé en premier par l’organisme est l’axe corticotrope (catabolique) – car toute agression génère un stress – qui met à disposition du corps le matériel dont il a besoin pour contrer l’agression. L’axe gonadotrope (anabolique) est ensuite mobilisé pour fabriquer ce matériel : des protéines. Pour poursuivre la réponse à l’attaque, l’axe thyréotrope (catabolique) permet alors un apport complémentaire d’énergie (lipides). Puis l’axe somatotrope (anabolique) entre en jeu pour rétablir au mieux l’équilibre et le retour à l’état initial (hormone de croissance). Le cycle est ainsi clôturé.

 

La notion de stress

L’organisme est donc en continuelle construction mais aussi en destruction. Et ce qui épuise un corps humain, ce sont les agressions, qu’elles soient aiguës ou répétitives. à tout moment, le corps doit réagir pour s’adapter. Certains changements sont plus brutaux que d’autres, ce qui va occasionner une véritable agression. Le corps commence alors par lancer des alertes. Encore le médecin doit-il pouvoir être à l’écoute du corps de son patient et détecter les signaux. Si ce n’est pas le cas, le corps passera à la phase de réaction avant de terminer par la phase d’épuisement. Ces trois stades ont été identifiés par Hans Selye, un endocrinologue d’origine autrichienne dont les travaux sont mondialement appréciés. Ils ont cependant été abandonnés et n’ont pas donné naissance à une théorie d’intégration des systèmes, la médecine classique étant restée dans sa voie purement analytique sans tentative de synthèse. Ce physiologiste avait observé dès 1925 que la médecine passait à côté de quelque chose d’essentiel : il développa un modèle appelé le « syndrome général d’adaptation ». C’était une excellente avancée, mais qui ne faisait pas appel aux quatre axes endocriniens ; la réflexion s’arrêtait à l’axe corticotrope. Ce sont les travaux du Dr Christian Duraffourd et de son équipe de médecins qui ont développé la théorie complète de l’endobiogénie. On ne peut pas fragmenter l’homme. Nous ne sommes pas seulement une structure mais une fonction puisque nous essayons à tous moments de nous adapter à l’environnement. La maladie s’installe lorsque cet équilibre est rompu ; le corps tentera par ses moyens d’adaptation de retourner à l’état initial. La santé pourra être recouvrée grâce à la stimulation naturelle de ces quatre grands axes cités supra, véritables piliers de notre santé. 

 

L’apport des mathématiques

Au tout début, à partir de 1990, la réflexion clinique endobiogénique a nécessité la mise au point d’un outil biologique qui permettrait de quantifier les données qualitatives fournies par la clinique. Sur la base des recherches en endobiogénie, les calculs des différentes valeurs issues de la prise de sang ont permis de conforter la théorie endobiogénique. C’est peu à peu que le Dr Duraffourd a créé un premier index (= rapport entre deux valeurs au moins des résultats biologiques), puis six mois après un autre, etc. Il fut rapidement temps de s’allouer les services d’un mathématicien pour comprendre avec une précision plus scientifique les messages du corps.

La tâche fut confiée à une sommité dans le domaine de la logique, Patrice Pauly. Celui-ci mit à la disposition des médecins un outil informatique et se consacra, avec le Dr Lapraz, à la mise au point d’un système expert. Il s’agit d’un modèle biologique chiffré dans lequel les praticiens encodent les valeurs qui ressortent d’une prise de sang somme toute assez classique à laquelle le patient se sera soumis avant de rencontrer le médecin. La validité des premiers index a été expérimentée de manière tout d’abord confidentielle dans les années ’80 à l’hôpital Boucicaut à Paris, plus précisément dans l’unité de cancérologie, par le Dr Lapraz et le Dr Duraffourd. Ils ont ainsi étudié la prise en charge complète des patients pendant une durée de 7 ans. Le sang des patients malades était prélevé un grand nombre de fois pour pouvoir évaluer non seulement la pertinence de la théorie mais aussi l’efficacité des traitements naturels alors proposés. Ils ont ainsi pu évaluer l’effet immédiat de la chimiothérapie sur le terrain des patients, vu la manière dont l’organisme s’adaptait à cette agression et comment enfin il se reconstituait.

 

Et aujourd’hui?

L’approche endobiogénique est aujourd’hui une démarche clinique intégrative originale qui a donné lieu à une modélisation innovatrice des mécanismes biologiques. Elle privilégie le recours prioritaire à des méthodes de soins respectueuses de la physiologie du patient dans l’optique d’une politique la moins iatrogène possible. Toutefois, l’endobiogénie n’est pas enseignée dans les Facultés. Les mentalités seront certainement encore amenées à évoluer. 

 

Comment se déroule une consultation? 

Tant à visée préventive que curative, l’approche endobiogénique nécessiterait aussi, si elle devait se généraliser, un véritable changement de paradigme de la part des médecins. Ici on prend le temps d’écouter le patient, en s’intéressant à son passé chirurgical et médical, à ses antécédents familiaux. La ligne de vie du patient constitue un point très utile dans la prise en charge : elle consiste à développer les événements survenus dès la conception jusqu’à la naissance car ils peuvent avoir un impact majeur sur le corps physique et psychique de la personne. De même, l’anamnèse cherche à connaître comment se sont déroulées l’enfance et l’adolescence sur tous les plans. Il est prouvé en effet que, à différents stades de notre vie et jusqu’à notre adolescence, certaines hormones sont plus exprimées que d’autres. à l’âge adulte, la structure est déjà définie. à la fin de ce temps d’écoute et de partage, le médecin est déjà en mesure de dresser un tableau des tendances physiologiques du terrain du patient et d’estimer la fragilité de certains axes par rapport aux autres. 

Un examen clinique complet va renforcer très utilement les connaissances déjà acquises jusque-là.

La consultation est clôturée par l’étude approfondie des données sanguines : le médecin aura pris soin auparavant d’encoder dans un logiciel spécifique les éléments de la prise de sang réalisée au préalable. Enfin, le médecin explique au patient dans un langage simple et accessible ce qui se passe dans son corps et lui propose un traitement adapté et de préférence naturel pour aider l’organisme à retrouver en douceur son équilibre. Le traitement comportera : 

  • des plantes médicinales prescrites sous forme d’extraits totaux, des teintures mères, des huiles essentielles…
  • des oligo-éléments, vitamines…
  • des conseils nutritionnels et d’hygiène de vie
  • des médicaments chimiques si nécessaire.

 

En Belgique et ailleurs

Les médecins qui pratiquent l’endobiogénie en Belgique sont rares. Ils sont plus nombreux en France, aux états-Unis, en Angleterre, mais aussi en Tunisie et au Mexique.

S’engager dans une formation à l’endobiogénie est un véritable changement pour le médecin qui s’y décide. Les réflexions endobiogéniques sont basées sur les connaissances les plus approfondies en physiologie humaine. Ces efforts seront cependant récompensés par de grandes satisfactions cliniques et thérapeutiques. Si vous êtes intéressé et que vous souhaitez approfondir le sujet, veuillez noter qu’une conférence sur l’endobiogénie aura lieu prochainement à Bruxelles ; toutes les informations figurent dans l’encadré ci-
dessous. Par ailleurs, une formation devrait débuter à Bruxelles l’an prochain pour les médecins qui souhaitent se lancer dans l’aventure. Ils participeront ainsi à ce qui sera probablement la médecine de demain, une médecine intégrative dont l’un des objectifs est de prévenir ; une médecine qui guérit en se servant de la nature et de la capacité de l’homme à s’autoréguler pour maintenir une bonne santé.

 

Pour aller plus loin

Conférences

Une conférence gratuite sur l’endobiogénie aura lieu à l’attention des médecins intéressés, le dimanche 20 novembre 2016 de 15h30 à 17h30 à Bruxelles. Une inscription est obligatoire au préalable, les participants recevront ensuite une invitation par courrier. Toute participation non inscrite sera refusée. La conférence est organisée à l’initiative d’un laboratoire pharmaceutique qui invite le Docteur Charbel Abi Chahine, médecin urgentiste et endobiogéniste. Pour tout renseignement, veuillez vous adresser à lui uniquement par mail à l’adresse charbelabichahine@skynet.be. D’autres conférences suivront sur le même thème dans les mois à venir.

 

Formations

Un cycle de formation à l’endobiogénie pour médecins débutera fin 2017 à Bruxelles. Les cours seront dispensés par le Dr Charbel Abi Chahine. Pour tout renseignement, vous pouvez lui adresser un mail. En France, la Société internationale de médecine endobiogénique et de physiologie intégrative, SIMEPI, organise des cycles de formation. Signalons encore l’existence, depuis 2009, du Centre de médecine intégrative sous la direction du Dr Marc Schlaeppi, à l’hôpital cantonal de St-Gall, en Suisse allemande.

 

Sites

  • Le site de la société internationale de médecine endobiogénique et de physiologie intégrative : http://www.simepi.info/
  • Toutes les actualités autour de l’endobiogénie : 
  • http://www.phyto2000.org/
  • Le site du Dr Abi Chahine : http://www.phytomedecine.be.
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À lire

  • Le livre du Docteur Jean-Claude Lapraz s’intitule « La médecine personnalisée – Retrouver et garder la santé » ; il est paru en 2012 aux éditions Odile Jacob.