Définition de la peur

La peur est un sentiment profond de l’être humain. C’est un affect sensé et utile, un signal interne qui nous fait prendre conscience que quelque chose ne va pas. Nous avons peur chaque fois que nos représentations et nos attentes personnelles ne correspondent pas à ce que nous vivons dans la réalité. La probabilité qu’une personne ait peur dans une situation donnée dépend de la façon dont cette personne évalue la situation. À cet égard, l’évaluation subjective est déterminée par les expériences antérieures qu’un être humain a vécues dans des situations similaires. La peur est donc toujours subjective, et elle contraint la personne qui l’éprouve au changement – en essayant de remodeler le monde extérieur, afin qu’il corresponde de nouveau à ses conceptions personnelles, ou en adaptant ses propres représentations et attentes aux réalités extérieures. Comme on ne peut la surmonter que par l’une ou l’autre de ces deux stratégies de contrôle, la peur constitue un moteur décisif pour les processus de changement – du monde extérieur ou des représentations et attentes personnelles avec lesquelles nous tentons de nous orienter dans le monde. C’est pour cela que nous avons besoin de la peur. Si les gens n’avaient plus peur, ils ne pourraient changer ni eux-mêmes, ni leur conditions de vie. En ce sens, si la peur des gens augmente à une certaine époque, comme c’est le cas aujourd’hui dans les pays industrialisés et fortement développés, c’est un signal clair indiquant que, pour un très grand nombre de gens, quelque chose ne va plus dans notre monde actuel, qu’il faut changer quelque chose : soit nos propres conceptions, soit le genre de vie collective que nous avons eue jusqu’ici et le quotidien qui en a résulté.

Qui a compris cela peut entreprendre de changer ce qui déclenche ses peurs. Aussi, avant d’essayer de transformer le monde, il est toujours plus facile de commencer par soi-même et de se demander pourquoi on accorde tant d’importance et de signification à tel ou tel élément du monde extérieur. Il y aura alors peut-être de plus en plus de gens qui se rendront compte que le bonheur n’est pas ce qu’on croit trop souvent ou ce qu’on nous a fait croire, mais qu’il dépend en réalité d’autre chose.

La plasticité du cerveau

Savez-vous ce qu’est un système s’organisant lui-même ? Moi non plus. Mais notre cerveau semble être précisément cela : un système qui adapte sans cesse son organisation interne aux conditions externes présentes. Si ces conditions restent identiques pendant longtemps les pistes et les circuits utilisés pour faire face à ces demandes demeurent inchangés. Quand ces demandes augmentent, dans un premier temps il ne se passe absolument rien. Le cerveau continue de travailler comme un ordinateur qui ne réalise pas qu’il est trop lent et que ses disques durs manquent de place. Mais dès que l’on sent que les demandes commencent à dépasser nos capacités, notre système enclenche un mécanisme qui renforce, fraye et améliore les circuits qui servent à surmonter les demandes concernées. Ensuite, si le type de demandes change fondamentalement, à nouveau il ne se passe absolument rien. Le cerveau a beau continuer de travailler comme un ordinateur intelligent et capable d’apprendre, il ne se rend pas compte qu’il fonctionne avec le mauvais programme. Quand nous finissons par sentir qu’entre temps quelque chose a entièrement changé, que les stratégies précédentes ne nous permettent plus d’avancer, notre cerveau enclenche un système qui désagrège les circuits frayés trop profondément. Nous sommes ainsi mis en situation de repartir à zéro, d’essayer quelque chose de nouveau et, si cela marche, de changer notre comportement. À ce stade, tout ordinateur même rapide et intelligent planterait à coup sûr. À moins que sa conception lui permette aussi de détecter qu’il y a une chose qui cloche dans son programme, qu’il éprouve en quelque sorte de la peur et qu’une réaction de stress incontrôlable soit déclenchée. Au cours de cette réaction, il ne faudrait pas qu’il supprime toutes les parties de programme qu’il a utilisées jusque-là : il faudrait qu’il efface uniquement celles qui ne servent plus pour les nouvelles opérations et qu’il les affaiblisse d’une certaine façon.

Vous voyez ce qui coince et coincera toujours dans toutes les machines, même très sophistiquées, que nous fabriquons ? Elles ne réalisent pas ce qui se passe dans le monde à moins qu’on le leur dise à l’avance en installant des programmes. Si on ne leur dit pas les choses, elles ne les remarquent pas, sans compter que ce qu’on leur a dit la veille peut s’avérer totalement faux le lendemain puisque nous vivons dans un monde en perpétuel changement. Pour que les ordinateurs puissent vraiment prédire comment le monde va évoluer, il faudrait les formater en les informant des lois qui régissent ces modifications. Alors, à l’instar de notre cerveau, le monde entier qui nous entoure serait un système s’optimisant lui-même.

Imaginez ce que cela signifie : les circuits établis entre les neurones dans notre cerveau, qui déterminent nos pensées, nos émotions et notre comportement, ont une structure qui dépend de la façon dont on s’en sert, de ce que nous faisons avec notre cerveau, de ce qui occupe toujours nos pensées, des sensations que nous avons régulièrement. Selon, par exemple, que nous passons toutes nos soirées à regarder la télévision ou plutôt à jouer du violon, à lire beaucoup ou à surfer sur Internet. Pour chacune de ces activités, nous mettons en œuvre des connexions très différentes entre les neurones dans notre cerveau. En anglais, on les appelle « neuronal pathways ». Chemins neuronaux ? Chemins de la pensée et des sensations ?

Dans notre cerveau, il existe une quantité infinie de sentiers sinueux. Au cours de notre vie et selon la fréquence à laquelle nous les empruntons par nos pensées, beaucoup de ces chemins deviennent facilement praticables, se transforment en routes lisses, voire même en larges autoroutes. Celui pour qui il est devenu important d’atteindre son objectif le plus vite possible par le biais du réseau de routes et d’autoroutes existant, a vite fait d’ignorer les sentiers idylliques, les chemins de terre ensoleillés et les paisibles routes parallèles qui mènent aussi à cet objectif. Ces sentiers se referment progressivement et ne sont un jour presque plus praticables.

Celui qui, toute sa vie, préfère se promener sur des sentiers sinueux et solitaires, tôt ou tard prendra conscience qu’il rencontre des difficultés quand la situation exige d’aller le plus vite possible d’un point à un autre de sa pensée et de prendre une décision rapide et claire.

 

 

La nécessité de la peur

Le sentiment de peur fait comprendre même au plus grand individualiste et au manager le plus efficace qu’il ne peut plus gérer seul, qu’il a besoin que quelqu’un d’autre l’aide ou soit là pour l’écouter, le réconforter, pour être d’une façon ou d’une autre à ses côtés. Comme cette image est loin de ce que l’on a voulu nous faire croire sur les effets négatifs de la peur et du stress ! Nous avons sans cesse besoin des nouveaux défis et des réactions de stress contrôlables qui les accompagnent pour améliorer notre adaptation aux diverses exigences de notre cadre de vie. Quand, éblouis par le résultat de nos efforts nous commençons à être rigides et inattentifs, quand nous nous mettons à nous surestimer et à nous figurer que l’on peut tout contrôler et maîtriser, nous avons aussi besoin de ce sentiment persistant de peur, de doute et d’impuissance associée à la réaction de stress incontrôlable et des influences déstabilisantes sur les schémas de circuits créés dans notre cerveau. Comment pourrions-nous autrement réussir à sortir des sentiers battus de notre pensée, de nos émotions et de notre comportement et à chercher de nouveaux chemins plus adaptés ? La réaction de stress n’est pas là pour nous faire tomber malades, elle nous sert à changer. Nous tombons malades seulement si nous n’utilisons pas les possibilités que nous présente la réaction de stress. Si nous évitons les défis que nous propose la vie ou si nous cherchons invariablement des défis spécifiques. Si nous ne laissons pas venir la peur et refusons de reconnaître notre impuissance, si nous sommes incapables de chercher de nouveaux chemins pour surmonter cette peur et cette impuissance. Cela vaut aussi bien pour les individus que pour des communautés ou des sociétés qu’ils constituent.

Tout le vivant qui nous entoure quand il est perturbé dans son harmonie essaie par tous les moyens disponibles de retrouver l’harmonie perdue, d’abord l’ancienne et si cela ne marche pas, une nouvelle. C’est pourquoi il est impossible pour le vivant de rester inchangé. Cela vaut pour n’importe quelle cellule, cela vaut pour chacun d’entre nous et cela vaut naturellement pour chaque société. Une cellule ne peut se transformer qu’en modifiant la façon dont ses parties œuvrent ensemble. Nous ne pouvons changer qu’en modifiant la façon dont les cellules qui déterminent notre comportement fonctionnent ensemble. Et une société ne peut se transformer que si ceux qui la constituent changent.

 

Biographie :

Gerald Hüther dirige le département de recherche fondamentale de neurobiologie du Centre Hospitalier Universitaire psychiatrique de l’université de Göttingen et le centre de recherche préventive de neurobiologie de l’université de Göttingen et Mannheim/Heidelberg. Avec ses multiples livres, articles et interventions à la télévision, Gerald Hüther est très connu auprès du grand public allemand. Il compte parmi les meilleures et les plus importantes références en neurosciences pour les thérapeutes, les coachs et les enseignants engagés.