Article N°25

Comprendre la maladie est une chose. Guérir en est une autre. Si la revue Néosanté entend rester centrée sur le «sens des maux», c’est bien sûr parce que leur décryptage constitue déjà un puissant levier curatif. Décoder l’origine et la fonction biologique de telle ou telle pathologie suffit parfois à désactiver le programme mis en route par le choc psycho-émotionnel initial. Mais que la prise de conscience soit bien souvent insuffisante, nous en sommes bien … conscients. Et c’est pourquoi nous publions régulièrement des articles sur des approches et techniques thérapeutiques qui nous paraissent très complémentaires du décodage. Le témoignage que nous livre ce mois-ci le Dr Patrick Baudin dépasse cependant la simple complémentarité : en nous dévoilant le pouvoir transformateur de la « respiration holotropique », le médecin français formé par Stanislav Grof illustre également le fait qu’on peut soigner l’âme par la voie du corps, et celui que les forces de vie peuvent être réveillées en dépassant les barrières mentales. Voyage au pays de la conscience modifiée par le souffle…

Lorsqu’en 1981, à la fin de mes études médicales, j’ai fait le choix d’être médecin réanimateur dans un SAMU régional, je ne me doutais pas que cette expérience humaine et médicale forte aurait des conséquences à long terme sur le plan psychosomatique et même spirituel. A minima, j’ai pu constater à moyen terme l’aggravation d’une tendance spasmophile marquée, aggravation de ma nervosité et de mon irritabilité, mais aussi une certaine forme d’insensibilité, sous la forme d’un blindage émotionnel impressionnant (pour les autres…). Après 8 années de cette médecine de guerre, où le sang répandu, la douleur physique et psychique d’autrui, et parfois le miracle de la ressuscitation, m’avaient mis en contact avec un certain nombre de questionnements et de paradoxes – impuissance et toute-puissance de la médecine, compréhension/incompréhension –, j’ai quitté ma fonction dans une certaine inconscience des conséquences de ce quotidien passé dans l’urgence, le traumatisme, parfois l’horreur, et les pathologies lourdes en général.

Durant les 7 années qui suivirent, la pratique de la médecine générale me conduisit progressivement à prendre conscience de mon intérêt profond à comprendre les causes profondes des maladies. Et lorsqu’en juin 1992, j’ai pu expérimenter pour la première fois la Respiration Holotropique avec le Dr Stanislav Grof, un monde nouveau s’est ouvert devant moi sous la forme d’un « réveil » de conscience qui touchait à tous les domaines de la connaissance qui m’intéressaient, anthropologie, philosophie, théologie, chamanisme et pratiques médicales ancestrales, expression corporelle et créativité artistique… Et l’une des choses qui m’étonnaient le plus dans cette nouvelle vision du monde était l’incroyable cohérence que désormais je pouvais observer dans le monde vivant, monde de la nature et monde des êtres humains. Le sens de la vie devenait chose claire, le sens de la maladie devenant évident de même, car je me sentais reconnecté aux forces de la nature et aux forces de vie. Il était désormais évident à travers ma propre expérience que tout était relié, et qu’il devenait important pour moi de m’intéresser davantage à la synthèse plutôt qu’à l’analyse. Mais n’anticipons pas…

Ma renaissance

Après une inquiétante expérience de tétanie généralisée assortie de sensations d’étouffement (sans insuffisance respiratoire, ni cyanose), puis une perte complète de conscience, s’ensuivit une lutte violente pour ma propre survie, avec sensation de passage dans un canal étroit et dangereux, éléments fortement évocateurs de mémoires de naissance. Je peux dire que ce jour-là, je suis né une deuxième fois. Étant arrivé à ce stage de respiration avec un corps tendu à l’extrême, douloureux dans mes muscles et tendons, plein de colère et de rébellion, d’une grande rigidité psychique et physique, je me suis soudain retrouvé, après cette expérience, avec le corps d’un enfant joyeux et détendu, un corps complètement régénéré, agréable à ressentir et qui ne souffrait plus d’aucune douleur. Je me sentais dans un état d’éveil, de fluidité et de légèreté qu’il me semblait n’avoir jamais connu, doué d’une créativité et d’une capacité à la danse que j’ignorais complètement. Ayant toujours eu honte de mouvoir mon corps et montrer ma sensualité, j’étais auparavant absolument incapable de danser, et encore moins devant un public. J’ai dansé seul ce jour-là au milieu d’un cercle de 40 personnes qui m’ont applaudi, puis demandé où j’avais appris cette forme de danse africaine ! Je n’avais jamais pris aucun cours, j’étais juste redevenu un enfant parfaitement libre et heureux !
Pendant 5 semaines, j’ai vécu avec ce corps et ce psychisme totalement régénérés, conscient de mon appartenance à l’univers, conscient du lien avec toutes les autres formes de vie, minérale, végétale, animale, humaine. La poésie, les textes sacrés, étaient soudainement devenus parfaitement limpides pour moi et faisaient mon régal, alors qu’avant cette expérience, ils ne déclenchaient qu’indifférence. Pendant 5 semaines, j’ai senti tout l’amour de l’univers me remplir le cœur, m’offrant la capacité nouvelle de déborder d’amour pour mes frères et sœurs humains, amis ou ennemis. Puis les symptômes sont revenus, et longtemps après, cela m’a paru lié au fait que je n’avais mis en place aucune modification dans ma manière de vivre et de me nourrir.
Voilà une expérience étonnante ! Je peux dire que dans ma vie, il y avait avant, et il y a eu après.

Le thérapeute ne guérit pas

Cette expérience bouleversa de fond en comble ma pratique médicale, modifiant complètement ma posture de soignant et m’ouvrant en grand la porte du décodage du sens du mal-être et des maladies, que nous allons évoquer plus loin. La formation que j’entrepris aux USA avec Stanislav Grof de 1992 à 1995 me mena de surprise en surprise et m’aida à trouver une position plus juste de thérapeute. J’appris qu’au sens étymologique, le thérapeute n’est pas celui qui guérit, qui conseille, et qui sait mieux que l’autre ce dont il a besoin, mais qu’il est essentiellement un accompagnateur des processus de transformation proposés par la vie. Accompagnateur au sens de sage-femme, qui ne cherche ni à pousser, ni à tirer l’autre, mais plutôt à l’accompagner dans un processus de guérison qui le dépasse et dont il n’est que l’instrument.
J’appris que l’hyperventilation, loin d’être pathogène, est un activateur extraordinairement efficace des processus de guérison, qu’elle était utilisée depuis au moins 40 000 ans par les êtres humains afin de favoriser l’expansion de conscience, l’accès au monde invisible, au monde des dieux et des archétypes, afin de favoriser la guérison et la créativité artistique.
J’appris à faire confiance, à lâcher la tête pour écouter l’intelligence du cœur et du corps.
J’appris à laisser le corps et l’insconscient exprimer au moyen de symboles, de métaphores, le sens des symptômes et de la maladie.
J’appris à écouter, à être attentif aux synchronicités, association d’évènements n’ayant à première vue aucune sorte de lien, ce qui revenait à développer l’intuition et à lui faire confiance.

Psy-catalyse

L’hyperventilation n’est bien sûr qu’un catalyseur, une manière de mettre le feu dans chacune des cellules de notre corps. Effectivement, à l’instar de cette puissante technique qu’est l’EMDR, l’hyperventilation (et les états modifiés de conscience qu’elle induit) semble rétablir des ponts entre cerveau droit et cerveau gauche, et mieux encore, de les synchroniser afin d’optimiser leur fonctionnement. Sur le plan psychologique, on pourrait même dire que l’ouverture au fonctionnement du cerveau droit permet d’accéder à une forme de psy-catalyse. Contrairement à toutes les pratiques médicales classiques, à la psychanalyse, au décodage du sens des maladies qui peut parfois être fait de manière trop intellectuelle, le travail de Respiration Holotropique m’apparaissait comme une forme globale de thérapie jouant à la fois sur le corps et le psychisme, mais aussi sur la dimension spirituelle de l’être, où confiance et intuition peuvent prendre leur place.
Les autres pratiques me semblaient correspondre à un archétype de nature masculine, favorisant l’analyse intellectuelle des symptômes, le travail d’anamnèse, le conseil et l’ordonnance parfois intrusifs et déresponsabilisants tout en étant donnés avec la meilleure intention du monde. A l’opposé, le travail en état modifié de conscience me semblait fait d’abandon confiant au processus de guérison, d’écoute et d’accueil de la réalité qui se présente, évocateurs pour moi du réceptacle lié à l’archétype féminin. Là où le masculin cherche à construire, trancher, analyser et comprendre, il devenait possible de se laisser faire par le processus mystérieux de la guérison, par le processus de vie, à l’instar du féminin maternel, capable d’« agir passivement » en laissant se créer en son propre sein un embryon, un fœtus, puis un enfant.
D’intellectuel féru de compréhension et d’analyse que j’étais, je devenais capable de ressentir le fameux koan zen : « C’est lorsque nous comprenons qu’il n’y a rien à comprendre que nous comprenons vraiment quelque chose d’important ».

Apocalypse intérieure

Ce qui me semblait prodigieusement intéressant, c’est l’effet « psychédélique » de ce travail de respiration. Comme l’étymologie nous l’indique, le terme « psychédélique » signifie « qui révèle la psyché ». En pratique, cela veut dire que les états modifiés de conscience permettent de dévoiler autant le symbolique (syn-bolein) que le diabolique (dia-bolein). En d’autres termes, ils dévoilent tout ce qui permet de faire des liens, parfois entre des éléments ne semblant avoir strictement aucun rapport, mais dévoilent aussi tout ce qui peut nous couper du sens (refus, orgueil, fonctionnement mental excessif). De là à penser que ce travail est une forme d’apocalypse intérieure, il n’y a qu’un pas, puisque « apocalypse » signifie « révélation ». Dans ce travail de transe profonde, ou d’état modifié de conscience, tout se passe comme si le corps et la psyché se révélaient, tant du côté de la lumière que de celui de l’ombre. Activer le corps et la psyché, puis les laisser s’exprimer à travers des symboles et des métaphores, tout autant qu’à travers des mouvements (abréaction, par exemple expression de la violence corporelle refoulée) et/ou des émotions refoulées (chagrins, colère, frustration, tendresse, joie…) permet donc

à l’expérimentateur de donner du sens à son propre vécu tout en le libérant psychiquement et corporellement de ses conflits intérieurs.

Les années d’apprentissage auprès de Stanislav Grof et mes 18 ans de pratique intensive de la Respiration Holotropique avec mes patients et stagiaires m’ont permis d’observer le processus de guérison dans toutes ses finesses et subtilités.
Les expérimentateurs arrivaient avec diverses motivations, divers problèmes psychosomatiques, et le propos n’était pas de comprendre et d’analyser les symptômes. Il s’agissait plutôt d’activer le feu intérieur, d’activer globalement l’énergie, afin de «dégeler», en quelque sorte, les circuits qui se seraient « figés » à la suite d’expériences traumatiques. On sait qu’à la suite de traumatismes de nature très variée – paroles humiliantes, violences physiques et sexuelles, non-satisfaction des besoins anaclitiques, manque de liens affectifs, par exemple –, des circuits, des fonctionnements, peuvent se trouver d’une certaine manière « gelés » ou « coincés » dans des scénarios qui se répètent inlassablement tant que la personne ne se confronte pas à ses symptômes et aux causes originelles de ses conflits internes.
A travers diverses démarches thérapeutiques, on peut, avec profit, apprendre à repérer les situations qui sont sources d’indifférence ou d’insensibilité, ou à l’inverse, sources d’hypersensibilité ou de susceptibilité pathologiques, sources de tensions et de douleurs, sources de réactions émotionnelles excessives et irrationnelles. Mais on peut aussi se mettre en situation d’activer l’énergie corporelle et l’inconscient, laisser surgir et accueillir inconditionnellement toutes les manifestations psychosomatiques, émotionnelles, conflictuelles, à la condition expresse de disposer d’un cadre parfaitement sécure où il est possible de les exprimer librement à travers le corps (mouvements, cris, pleurs, par ex.). La Respiration Holotropique offre ce type de cadre, où le thérapeute se trouve, comme le patient, dispensé d’avoir à rechercher le centre originel du traumatisme, puisque c’est le corps et le psychisme du patient qui font office d’experts et le dévoilent spontanément.
Dans le processus d’expérimentation d’états de transe profonde (états modifiés de conscience, états holotropiques) et dans le lâcher-prise confiant qu’ils supposent, tout se passe comme si une sorte de radar intérieur sondait et ciblait spontanément les dynamiques psychiques et corporelles « enkystées » (mémoires cellulaires) qui ont la plus forte charge émotionnelle, et partant, qui sont naturellement celles qui entravent le plus le bon fonctionnement de la personne. Ce processus, permettant au corps et au psychisme de travailler ensemble dans le sens de la libération des conflits et de toute tension interne, montre une intelligence et une sagesse intrinsèques que manifestement nous n’aurons jamais.

Energie subtile

En ce qui concerne les mémoires cellulaires (dynamiques psychosomatiques engrammées dans les tissus des divers organes), on peut également les assimiler à des blocages énergétiques, étant entendu qu’au niveau où nous nous situons, qui a autant à voir avec la physique quantique qu’avec la matière, il ne s’agit pas d’énergies mesurables, mais d’information, ou d’énergie subtile. De ce fait, l’information « coincée » (mémoire traumatique) peut être activée et remise en circulation, et peut aussi être modifiée par de nouvelles informations.
Les expériences holotropiques nous apprenant par l’expérience personnelle que nous sommes reliés, et que l’observateur n’est pas différent de l’observé, il apparaît possible en modifiant notre attitude intérieure de thérapeute de permettre au patient d’entrer en résonance avec cette modification, et de consentir ou non au changement.
L’hyperventilation et l’expérience d’états de conscience élargis, venant activer l’énergie de manière assez radicale, vient donc dévoiler tout ce qui est passé par la trappe de l’inconscient au moyen des mécanismes de refoulement. Ce déblocage, ce dévoilement, invite la personne à exprimer pour la première fois de manière exhaustive ce qu’elle n’a pu exprimer au moment du traumatisme initial.
Par exemple, il est facile d’observer que dans le cas d’une agression, les conséquences psychiques et corporelles seront beaucoup moins dramatiques à long terme si la personne se défend, crie, se bat, et parvient à fuir son agresseur. Si par contre elle n’a pas pu ou su se défendre, crier, ou fuir, l’action et les cris non exprimés restent en quelque sorte engrammés dans la mémoire cellulaire, et seront le lieu d’élection des somatisations douloureuses, montrant une correspondance exacte entre groupes musculaires concernés et action refoulée. Par exemple, tétanie et douleurs des muscles adducteurs, voire pathologies cutanées sur la face interne des cuisses, chez une personne victime d’abus sexuel.

Quelques cas cliniques

Si le thérapeute est prêt, ainsi que son patient, à faire confiance à 100% au processus spontané de guérison, il advient des miracles. Sans compter l’incroyable économie d’énergie physique et intellectuelle réalisée du fait que ni le patient, ni le thérapeute, n’ont à se creuser la tête pour chercher le noyau central du processus conflictuel qui mène à la maladie. Les seuls experts sont le corps et l’inconscient. La notion de normal ou d’anormal disparaît complètement au profit d’un regard non-jugeant, humble et accueillant. Il devient absolument évident que l’anormal n’existe pas, et que chaque être humain dispose d’un droit imprescriptible à exister tel quel. Ce qui n’empêche pas le corps social de mettre des limites si les comportements sont violents, destructeurs ou autodestructeurs.
En 1994, nous avions dans le groupe de formation une jeune femme porteuse d’une artérite oblitérante (Takayashu) qui prenait un traitement de corticoïdes à haute dose afin d’empêcher l’obstruction de ses deux artères sous-clavières. Elle faisait de temps à autre des crises très douloureuses liées à une ischémie des membres supérieurs. Pendant sa première séance de respiration, elle fit l’expérience d’être perdue dans la nature et agressée par un ours. Dans son voyage intérieur, elle avait senti la présence de l’ours derrière elle, senti ses griffes dans ses deux épaules, senti la terreur et l’impuissance, et l’impossibilité à se défendre et à fuir. À ce stade, la seule information cohérente délivrée par la présence de cet ours évoquait la possibilité d’une agression. Après la deuxième séance, cette jeune femme était particulièrement bouleversée, à la fois révoltée, en colère, et effondrée de chagrin. L’ours avait dévoilé sa véritable identité, il s’agissait d’un oncle, et la situation est devenue pour elle parfaitement claire. Son corps lui dévoilait, tant au niveau des épaules qu’au niveau de son dos, de son bassin, de ses cuisses et de ses organes génitaux, la mémoire d’un abus sexuel ou d’une tentative d’abus sexuel. L’expression de sa colère, de son chagrin, qui a pu se faire durant cette séance, a permis un soulagement notoire de tous ses symptômes. Dans les années qui ont suivi, les problèmes liés à l’artérite se sont amendés. Malheureusement, il ne m’a pas été possible de suivre l’évolution à plus long terme de cette jeune femme.
Autre cas clinique : une jeune femme se plaignant de céphalées extrêmement violentes dans le cadre du syndrome prémenstruel et durant depuis plus de dix ans. Lors d’un premier week-end de stage, elle a peur de s’abandonner au processus, et ne peut que constater avec une certaine frustration que l’hyperventilation a fait surgir en quelques minutes la réplique exacte des céphalées qu’elle connaît bien, alors qu’elle ne se trouve présentement pas du tout dans le contexte prémenstruel habituel. Lors du second week-end, elle est beaucoup plus déterminée, confiante dans le cadre et dans le processus. Comme la fois précédente, elle n’est pas dans un contexte de règles, mais en quelques minutes d’hyperventilation, elle retrouve les céphalées qu’elle ne connaît que trop bien. Par contre, cette fois, elle ose demander de l’aide. Nous l’invitons à continuer d’hyperventiler exactement là où elle sent sa douleur, et en même temps nous venons faire pression avec la main sur la zone douloureuse, en l’occurrence bi-temporale, bien entendu avec sa permission, assortie du contrat du « stop » qui est toujours passé à chaque séance entre thérapeutes et expérimentateurs, contrat lui permettant d’interrompre l’expérience à tout moment si elle le souhaite. Le contrat stipule que nous maintenons la pression tant qu’elle exprime des émotions, des douleurs, en rapport avec son processus, et que par contre, si c’est trop pour elle ou bien inapproprié comme manœuvre, dire «stop» met un terme à l’expérience, permettant de reconsidérer celle-ci d’une manière plus adaptée. Elle joue le jeu, exprime que cela lui fait vraiment très mal, que c’est insupportable. Nous lui faisons préciser si elle est d’accord pour continuer, en lui rappelant la règle du stop. Elle décide de continuer. La douleur devient tellement intense qu’elle se met à pleurer et à hyperventiler encore plus activement (ce qui devrait être naturellement le cas lorsque nous souffrons…). Soudain, jaillit un cri extraordinaire, strident et effrayant, puis elle sombre dans un état d’inconscience pendants quelques instants, ne réagissant plus à nos sollicitations. Au bout de quelques minutes, elle nous dit doucement « la douleur est partie », puis elle s’endort paisiblement. Ses traits sont complètement détendus, et son visage rayonne, chaud et lumineux. Au partage final en groupe, elle racontera qu’elle a revécu sa naissance en quelques secondes, sous forme de flashes d’images et de sensations, et qu’elle a identifié cette douleur comme étant celle due à la pression des forceps. Après cette fameuse séance, j’ai pu suivre cette personne pendant plusieurs années, et elle n’a plus jamais eu mal à la tête, règles ou pas.

Tout lâcher

Le travail holotropique en état modifié de conscience nous apprend donc qu’il est possible de stimuler le processus de guérison spontané. Je crois qu’à l’instar des plantes et des arbres, qui sont programmés pour croître vers la lumière, nous avons aussi cette destinée de lumière. Sur le plan somatique, j’ai appris avec ces expériences holotropiques que le cerveau est programmé pour assurer la survie, et qu’il ne fait aucune différence entre le symbolique, l’imaginaire, et le réel. Voilà très exactement ce que nous apprennent ces expériences d’états modifiés de conscience, qui utilisent l’imaginaire transpersonnel, les symboles (l’ours), pour attirer notre attention sur un phénomène particulier et nous aider à lâcher le conflit. Aussi, lorsque j’ai commencé une formation de Biologie Totale avec Claude Sabbah fin 2008, quelle surprise de découvrir qu’il avait découvert la même chose par des voies différentes, et disait ce que j’avais déjà entendu chez Stanislav Grof et expérimenté moi-même.
Je trouvais très intéressant que l’on puisse, en travaillant l’anamnèse traumatique, amener petit à petit une personne à prendre conscience du conflit intérieur ayant engendré sa pathologie, pour enfin pouvoir le lâcher. Mais il est vrai que je jugeais souvent beaucoup trop intrusive la manière de procéder en décodage biologique, comme si le complexe du sauveur, cher à tout médecin et à de nombreux thérapeutes, n’avait été ni conscientisé ni travaillé. Je restais séduit par la démarche de Grof qui proposait simplement d’activer l’énergie de guérison, et de tout lâcher. Lâcher-prise au niveau corporel, psychique, et même spirituel. S’abandonner de manière confiante, exactement comme savent le faire les animaux, qui se reposent quand ils sont fatigués, qui jeûnent et s’allongent lorsqu’ils sont malades, au lieu de prendre des stimulants, ou des médicaments pouvant nous faire croire qu’il sera possible de digérer l’indigeste en forçant notre propre nature en sens inverse de l’instinct et des mécanismes de survie, qui consisteraient par exemple à rejeter ce dont le corps n’a pas besoin ou ressent comme toxique.

Réflexions sur la guérison

Il m’apparaît aujourd’hui comme vital pour la médecine d’intégrer les connaissances du décodage des maladies, et de réintégrer les possibilités et avantages du travail en état de conscience modifié. En effet, comme nous l’avons dit, l’intelligence et la sagesse à l’œuvre dans le processus de transe profonde surpassent de loin l’intelligence humaine, aussi brillante soit-elle. S’ouvrir à cette réalité invisible mais pourtant à l’œuvre de manière patente pourrait redonner à la médecine les lettres de noblesse qu’elle a perdu avec l’avènement du matérialisme scientifique.
Puisqu’il commence à être clair pour beaucoup que les conflits intérieurs non résolus sont la source de toutes les maladies, apprenons à lâcher activement ces conflits, afin de laisser opérer les ressources de guérison mises à notre disposition par la nature, et qui opérent efficacement et spontanément, pour peu que l’on n’entrave pas le processus. Evidemment, lorsque certaines limites sont dépassées, corps et psychisme ont parfois besoin d’une aide extérieure sous forme de médicaments, de chirurgie, de régime alimentaire strict, ou bien d’aiguilles d’acupuncture, qui jouent alors le rôle de médecines complémentaires.

Il me paraît également important d’insister sur le fait suivant : outre les aspects strictement personnels des bénéfices liés au processus de guérison, l’expérience d’états modifiés de conscience vient réveiller et développer en chacun le sens et le ressenti du lien à toute chose.
Les civilisations indigènes, qui sont à juste titre atterrées en voyant ce que notre belle civilisation occidentale a fait de la planète pour son seul profit, savent que si nous l’avons saccagée à ce point dans un irrespect total des lois naturelles, dans une invraisemblable course à l’argent, aux possessions matérielles, dans une folie collective du « toujours plus, toujours plus fort », c’est que nous avons perdu le sens et le ressenti de ce qui nous reliait à la terre, au ciel, aux éléments naturels, aux animaux et aux autres êtres humains. Ces cultures savent depuis toujours qu’elles ont en elle le minéral, le végétal et l’animal, et que nous sommes tous reliés par des liens invisibles. Elles savent que toutes les formes de vie possèdent une forme de conscience.
Le travail en état modifié de conscience, fondement des pratiques chamaniques, nous aide à retrouver ces liens, et vient nous apprendre que d’une certaine manière, nous sommes en tant qu’êtres humains les cellules d’un grand corps, et que tout le mal que nous pouvons nous faire à nous-mêmes, nous le faisons à l’autre et à l’humanité. Inversement, tout le bien que nous pouvons nous faire à nous-mêmes fait du bien au monde. C’est pourquoi il est vital de se détendre, de lâcher les conflits et les illusions, afin de vivre en lien avec la nature et avec les autres.
Les états modifiés de conscience me semblent être une voie royale de restauration de ces liens sacrés. Il n’est plus possible aujourd’hui de se contenter de guérison personnelle, il s’agit de hisser la guérison au niveau collectif. Notre culture, individualiste à outrance et perdue dans ses addictions matérialistes, ne peut que constater les méfaits de tels comportements sur chacun et sur la communauté. Il est nécessaire que chacun apprenne à se tourner vers l’intérieur afin de sentir et d’évaluer quels sont ses vrais besoins, au lieu de continuer sa course illusoire au toujours plus. Il est essentiel de décoder les besoins fondamentaux, il est nécessaire que les médecins osent parler d’amour, puisque l’amour est universellement reconnu comme la force de guérison la plus puissante. Nous avons besoin de boire et de manger, certes, mais nous avons besoin encore plus de toucher et d’être touchés, d’aimer et d’être aimés. Notre besoin primordial est un besoin d’amour, de lien.

On peut se poser la question de savoir quel est le point d’efficacité commun à toutes les démarches thérapeutiques. Au-delà de toutes les techniques et approches particulières, ce qui fait du bien, n’est-ce pas que l’on nous adresse la parole, que l’on dise du bien de nous en validant nos paroles et nos actes, que l’on nous reconnaisse et nous encourage, que l’on nous accepte comme nous sommes, que l’on nous tienne la main pour les « passages » difficiles, en un mot, que l’on nous aime de manière sensible, en nous touchant par le regard, par la main, par la parole ?

Pour conclure et recadrer précisément où se situe la guérison essentielle, je laisserai la parole à Mère Térésa : « La plus grave des maladies n’est pas la tuberculose, ni le cancer, ni le SIDA, mais tout simplement le fait de se sentir seul et indésirable ». Etre guéri, c’est être heureux seul et au milieu des autres avec ce Grand Mystère de notre coeur qui bat au creux de notre poitrine.

Patrick Baudin

Docteur en médecine, Patrick Baudin est également facilitateur en Respiration Holotropique et praticien EMDR, spécialisé dans le traitement du Stress Post-Traumatique, ainsi qu’animateur de stages d’enseignements et de pratiques initiatiques, comme le Processus HOME (rites de passages et initiations).
Après huit années de médecine d’urgence et sept années de médecine générale, il se consacre depuis 1995 aux thérapies dites transpersonnelles, qui prennent en compte globalement le corps, le psychisme et la dimension spirituelle de l’être. Son travail consiste à permettre à toute personne motivée de pouvoir vivre une expérience spirituelle forte dans un cadre sécure où lâcher-prise et abandon confiant à plus grand que soit sont possibles. Travail d’éveil ou de réveil, travail de réunification, de recirculation énergétique, de purification du regard et du cœur, expérience d’un lien sacré tangible avec soi-même, avec les autres et l’ensemble du monde vivant, pour témoigner que Cela existe. Patrick Baudin est l’auteur de « La Respiration Holotropique, Etats de conscience chamaniques, paix intérieure et paix du monde » (Ed. Librairie de Médicis) , un livre qui vient d’être réédité, et est le traducteur des ouvrages Le Jeu Cosmique (Stan Grof – Ed.Rocher), Pour une Psychologie du Futur (Stan Grof – Ed. Dervy) & Homéopathie et Trauma de Naissance (Harry Van der Zee – Ed. Dervy)
Infos : holotropique.free.fr – mail : patrickbaudin53@free.fr
Tél : + 33- (0)6 12 90 11 53
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