Article n°96 Par Emmanuel Duquoc

13 décembre 2015, Paris, salle de spectacle du Bataclan. Jérôme Elkaïm, 34 ans, est au balcon de la salle de concert au moment où éclate la fusillade. Après une longue attente angoissée, il parvient à s’en échapper par une trappe. Sauvé ! Sauf que trois semaines plus tard, le souvenir des événements le hante quotidiennement. « Je n’allais pas bien. Mon cerveau ne marchait plus. Je n’arrivais plus à travailler, à me concentrer », raconte le jeune architecte d’intérieur. C’est alors qu’il consulte la psychothérapeute et psychologue Isabelle Meignant*. Au cours d’environ trois heures d’entretiens, il parle, raconte les différents moments traumatiques de cet événement. Puis à certains instants clés, il retraverse les émotions, les sensations et les sentiments suscités par tel ou tel souvenir, tout en suivant des yeux un stylo que la praticienne promène de droite et de gauche devant lui. « En sortant, elle m’a dit, vous allez vous sentir fatigué, vous ferez des cauchemars », témoigne Jérôme Elkaïm. Je n’ai eu ni l’un ni l’autre mais cinq jours plus tard, je me suis levé et j’ai senti que c’était fini. J’étais réparé. Toutes mes idées sont revenues. Je suis très heureux de me lever le matin et je n’ai aucun problème à parler du Bataclan aujourd’hui. » Jérôme Elkaïm est l’un des nombreux témoins des attentats de Paris atteints de stress post-traumatique, ce syndrome au cours duquel pendant des mois voire des années après un drame, la personne est régulièrement la proie de bouffées d’angoisses liées à des souvenirs de l’événement qui refont surface sans prévenir. Mais alors que de tels troubles étaient autrefois sans remède, lui a trouvé l’apaisement rapidement. Si vite qu’il ne parvient pas à l’expliquer : « Je suis surpris mais je suis guéri. ». Il a bénéficié d’une thérapie récente venue des états-Unis : l’EMDR (Eye mouvement for desensitization and reprocessing) qui peut se traduire par désensibilisation et retraitement de l’information par des mouvements des yeux… 

 

Ses idées noires ont disparu

 

Mise au point en 1990, cette approche inédite est le fruit d’un événement fortuit. En 1987, Francine Shapiro, psychologue clinicienne de l’école de Palo Alto en Californie se promène dans un parc où elle a ses habitudes. Elle vient d’apprendre une terrible nouvelle, la récidive d’un cancer, et se trouve naturellement en proie à des pensées anxieuses. Or à la fin de sa promenade, elle s’aperçoit avec surprise que ses idées noires ont disparu. Guidée par son esprit de recherche, elle explore ses souvenirs immédiats pour savoir si elle a fait quelque chose de particulier… Et réalise qu’elle s’est livrée  spontanément à des mouvements rapides des yeux de gauche à droite et de droite à gauche. Par curiosité, elle évoque un nouveau sujet émotionnellement chargé, tout en reproduisant – consciemment cette fois – les mouvements oculaires. De nouveau, les pensées perdent leur charge émotionnelle douloureuse. Dans les semaines qui suivent, elle teste cette technique sur l’entourage : « Une dispute, un problème professionnel, un souvenir pénible : tout le monde avait quelque chose à travailler. » Et tout le monde, après quelques ajustements techniques pour parvenir à réaliser les mouvements des yeux, parvient au même résultat. La trace émotionnelle liée aux souvenirs douloureux s’efface, définitivement. Francine Shapiro obtient alors de son directeur de recherche de rédiger un mémoire sur ce sujet. Deux ans plus tard, elle publie une thèse de doctorat en psychologie comportementale sur sa trouvaille. Depuis, par essais-erreurs, le protocole s’est affiné : « L’EMDR, ce ne sont pas seulement des mouvements de yeux », précise Francine Shapiro, « mais le protocole complexe dans lequel ils s’inscrivent pour que la personne soit protégée. » Le but : que la technique fonctionne pour le plus grand nombre, sans inconvénient. Quand on revisite des souvenirs douloureux, il convient de le faire de manière sécurisée. C’est pourquoi la formation à l’EMDR est réservée aux psychiatres, psychologues et psychothérapeutes.  

Le résultat ? En quelques séances, des patients guérissent définitivement de souffrances psychologiques parfois très anciennes. Jacques Roques, l’un des premiers psychothérapeutes français à avoir utilisé la méthode et membre fondateur de l’association EMDR-France n’en revient pas lui-même : « J’ai été trente ans psychanalyste, j’ai pratiqué l’hypnose, j’ai utilisé le psychodrame, j’ai suivi une formation systémique… Tout cela m’a énormément apporté, certes. Mais quand j’ai découvert l’EMDR, ce fut une révolution. J’ai soudain assisté à des choses que je n’avais jamais vues : des gens qui guérissaient vraiment, vite et définitivement ! ». 

 

Au cœur de notre système émotionnel

 

La force de l’EMDR ? Dépasser le champ de la pensée consciente pour entrer au cœur de notre système émotionnel. En effet, il semblerait que les mouvements des yeux donnent accès à des zones du cerveau que la psychologie ou la psychanalyse n’atteignaient pas auparavant. Pour ce faire, l’EMDR emploie un protocole précis dont les mouvements oculaires sont la partie ultime, « le carburant de la technique », indique Isabelle Meignant. Ainsi, lors d’une première séance, accompagnant et patient vont tout d’abord faire un repérage des problèmes les plus perturbants. La personne évoque des images douloureuses ainsi que les émotions, les sensations physiques et les pensées négatives qui y sont associées. Il n’est pas rare que plusieurs expériences traumatisantes alimentent une souffrance psychologique. Ce sont elles qui seront traitées par la suite. Le thérapeute expose alors la méthode et ses objectifs puis enseigne au patient des techniques de contrôle émotionnel. Le but : lui apprendre à gérer les fortes bouffées d’émotions qui vont probablement se manifester pendant la thérapie… C’est alors que commencent les « stimulations bilatérales alternées ». Pour les récentes victimes d’attentats comme Jérôme Elkaïm, ce sont les événements tragiques qu’ils viennent de vivre qui seront traités. Pour d’autres types de patients, les séances pourront être dédiées à des moments plus anciens voire très anciens, par exemple un souvenir d’enfance douloureux, évoqué mentalement tout en suivant des yeux les doigts du praticien. Dans les deux cas, images du passé, sensations, émotions et pensées négatives se manifestent et s’associent spontanément les unes aux autres. La personne présente la pensée qui reste bloquée dans son esprit, identifie l’affect que déclenche le souvenir et évalue l’intensité de sa souffrance sur une échelle de 1 à 10. Puis tout en gardant à l’esprit l’image du traumatisme, la pensée négative associée et les sensations désagréables, elle suit des yeux le déplacement de la main du thérapeute. Ces séries de mouvements latéraux durent de 30 secondes à 2 ou 3 minutes en fonction des réactions émotionnelles du patient. Cette phase dite de désensibilisation s’accompagne généralement d’une manifestation de relaxation physiologique, relâchement musculaire, soupirs de soulagement ou encore bâillements. Après chaque stimulation, la personne est incitée à exprimer les ressentis, pensées et sensations qui lui viennent et à les évaluer de nouveau. Cette phase constitue le retraitement de l’information. Une séance d’EMDR dure de une à deux heures et peut totaliser entre 20 et 30 stimulations. Plusieurs séances sont généralement nécessaires pour que la « cognition négative » initiale se transforme en « cognition positive ». Mais l’effet est définitif. Signe de guérison : le patient donne spontanément un sens à l’événement. Pour les professionnels de l’EMDR, cela veut dire que le souvenir a été transféré de la zone limbique du cerveau, siège des émotions, au cortex préfrontal, siège de la pensée.

 

Encore plus efficace à titre préventif

 

Aujourd’hui, plusieurs études valident formellement l’efficacité de l’EMDR. En France, un rapport de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) a repris toutes les études publiées afin d’évaluer les effets de plusieurs techniques comme l’hypnose ou l’EMDR sur l’état de stress post-traumatique. Verdict de l’Institut : si chez l’adolescent et l’enfant, la revue des études ne permet pas de conclure, chez l’adulte, l’EMDR donne des résultats probants. Confirmant l’analyse de l’Inserm, la Haute autorité de santé française, tout comme l’Organisation mondiale de la santé, recommandent l’EMDR comme traitement de l’état de stress post-traumatique. Or si cette thérapie est reconnue pour les cas de stress post-traumatique déjà constitués, Isabelle Meignant est convaincue qu’elle est encore plus efficace à titre préventif, sitôt après la survenue d’événements dramatiques comme les guerres ou les attentats. « Plus on intervient dans un temps proche des événements, moins on a besoin de séances », plaide la psychologue.  C’est ainsi qu’elle a fondé fin 2014 une association : Action EMDR contre le Trauma. Le but : proposer des prises en charge d’urgence, gratuites, sur tout le territoire français. Deux jours après les attaques terroristes de Paris, le site internet de l’association créait une adresse e.mail d’urgence. Cette initiative a permis à une cinquantaine de personnes de bénéficier d’une ou plusieurs séances gratuites. Rapidement soulagées, peu d’entre elles ont eu besoin d’aller au-delà de trois séances. « A l’étranger, le recours à l’EMDR est devenu presque systématique », commente Isabelle Meignant. « La technique a été utilisée après le tsunami qui a frappé les côtes de l’océan Indien en 2004 ainsi qu’après l’attentat du musée du Bardo en Tunisie en mars 2015. » En France, la présidente d’Action EMDR contre le Trauma a eu certes l’occasion d’intervenir avec succès peu après l’attentat de Mohamed Merah dans l’école juive de Toulouse, ainsi qu’à la suite des attentats de Paris, mais toujours de manière informelle. « L’idéal serait de pouvoir agir aussitôt après les événements dans le cadre des cellules médico-psychologiques », plaide-t-elle. « Mais pour le moment, des réticences du milieu institutionnel demeurent ». C’est ainsi que la plupart des cellules qui ont accompagné des victimes ou leurs proches ne se sont pas servies de cette thérapie, malgré les validations officielles dont elle bénéficie.

 

Pourquoi bouger les yeux peut nous guérir ?

 

Pour comprendre pourquoi l’EMDR est efficace, il faut aller au-delà de la psychologie et pénétrer au cœur des mécanismes cérébraux. Selon les neurosciences, nous possédons deux circuits nous permettant de réagir de manière adaptée face aux situations de la vie. Le circuit long, mettant en œuvre le cortex cérébral ou cerveau rationnel, siège de la pensée, est à l’œuvre quand nous sommes hors de danger pour prendre des décisions rationnelles. Il nous permet de métaboliser chaque jour des centaines d’informations associées à des émotions et des sensations. En revanche, en cas de danger, le cerveau émotionnel qui a pour substrat biologique le système limbique prend la main sur le cerveau rationnel afin de garantir notre survie immédiate. Grâce au circuit court, nos réflexes s’activent et nous agissons rapidement et efficacement sans intervention de la pensée. Malheureusement, quand un traumatisme survient, débordant nos capacités d’adaptation, il arrive que le cerveau émotionnel enferme les sensations et les émotions en les dissociant du néocortex, donc en dehors du champ de la pensée. C’est alors que ce protecteur de notre survie devient dysfonctionnel, s’activant à contretemps, en l’absence de danger réel. Parfois, de simples détails de l’environnement, s’ils rappellent à la personne les circonstances du drame vécu, déclenchent une avalanche de souvenirs, rendant le quotidien éprouvant. Dans ce cas, la simple évocation du souvenir traumatique déclenche à la fois une activation de l’amygdale dans le système limbique – siège de la détection du danger –  et une inactivation du cortex préfrontal et de l’aire de Broca, siège de la parole. C’est ainsi que la réaction émotionnelle est telle qu’elle ne peut être formulée. Or il a été constaté que si la personne, à ce moment précis, pratique des mouvements oculaires latéraux, l’intensité de la réaction émotionnelle s’abaisse. En 2012, Stéphanie Khalfa, chercheuse à l’Université de la Méditerranée Aix-Marseille a enregistré par IRM (Imagerie par résonance magnétique) l’activité cérébrale de 25 volontaires souffrant de stress post-traumatique et de 25 autres volontaires sains, tandis qu’ils effectuaient une tâche de reconnaissance d’expressions faciales négatives (colère, tristesse, peur). Les patients traumatisés se signalaient par une hyper-activation de la région limbique et une hypo-activation du cortex préfrontal. Après quelques séances d’EMDR, les activations cérébrales de toutes les personnes étaient identiques. Même observation de la part de Marco Pagani, du Centre national de recherche de Rome qui a observé par électroencéphalographie l’activité cérébrale de patients traumatisés bénéficiant de séances d’EMDR.  En début de séance, les régions limbiques sont les plus actives. Mais à la fin de la désensibilisation, quand le patient atteint l’apaisement, l’activité cérébrale s’est déplacée vers les zones corticales, celles de la raison. Reste à connaître par quel mécanisme les mouvements oculaires permettent ce transfert. La réponse viendra peut-être de l’observation du sommeil paradoxal, cette phase du sommeil correspondant aux rêves au cours de laquelle on observe de rapides mouvements oculaires associés à un relâchement physique et, semble-t-il, à une diminution de l’activité du système limbique. Pour les spécialistes du sommeil, si la régénération physique se fait en phase de sommeil profond, la récupération psychique appartient au sommeil paradoxal. Autre hypothèse expliquant l’efficacité de l’EMDR : les stimulations bilatérales activeraient le système parasympathique, la branche du système nerveux chargée de la relaxation, du sommeil et de la cicatrisation, à l’opposé du système nerveux sympathique, chargé de la contraction musculaire, de l’accélération du cœur et de l’action en général. 

 

Face à de telles approches, les traitements classiques s’effondrent

 

Au-delà du traitement des traumatismes psychiques, l’EMDR semble également indiqué pour traiter les symptômes tels que phobies, anxiété ou dépression, même si aucun traumatisme n’a été identifié ou que celui-ci semble léger. Dans ce cas, l’approche commence par une exploration du passé du patient selon les méthodes de psychologie classique, jusqu’à repérer les événements perturbants : « Un événement comme une humiliation en classe peut, chez certaines personnes, entraîner des dégâts aussi importants qu’un kidnapping », indique une psychothérapeute. « Ces personnes vont ensuite développer des troubles anxieux de plus en plus importants au fil du temps. » Et si comme le constatent nombre de praticiens, l’EMDR permet de mettre à jour ces événements douloureux afin de les retraiter, cette pratique a-t-elle sa place dans le domaine de la psychiatrie ? C’est la conviction de Patrick Lemoine, docteur en neurosciences et directeur de recherches à l’Université Claude Bernard de Lyon. Parti en guerre contre les médications abusives, ce directeur médical d’un groupe de 32 cliniques témoigne : « Dès que le personnel soignant se forme à des approches comme l’EMDR, la méditation, l’EFT (Emotionnal freedom technique), la relaxation ou encore les thérapies comportementales et cognitives, les traitements classiques s’effondrent. Nos patients sont souvent hospitalisés durant plusieurs semaines pour différents troubles psychiatriques et il est tout à fait possible qu’un séjour d’un mois se déroule sans comprimés ! » 

Aux états-Unis, 60 000 praticiens pratiquent déjà quotidiennement l’EMDR. Validée par l’American Psychiatric Association, par le Département de la Défense et l’Association des vétérans américains puis par l’OMS, elle est devenue une discipline universitaire, couramment employée dans les hôpitaux. La vieille Europe intégrera-t-elle les mouvements oculaires parmi les psychothérapies officielles ? C’était le souhait du docteur David Servan Schreiber, fondateur de l’Institut français d’EMDR. Pour l’heure, l’auteur du best-seller Guérir n’a pas encore été exaucé…

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