LE COURAGE FRILEUX DE LUC MONTAGNIER

Même si je suis loin d’adhérer à sa vision par trop pasteurienne de la santé, j’éprouve une certaine admiration pour le professeur Luc Montagnier. Cette admiration remonte au colloque sur « Le SIDA en Afrique » organisé en 2003 au Parlement Européen. Ce jour-là, le futur prix Nobel de médecine avait accepté d’affronter toute une brochette de « dissidents du sida » niant la responsabilité du VIH dans la genèse du fléau. Le plus célèbre d’entre eux, Peter Duesberg, n’était pas présent, mais Montagnier avait lu le livre dont nous publions ce mois-ci des extraits (lire dossier en p 4) et avait répondu à plusieurs de ses arguments. Nanti d’une rare honnêteté intellectuelle, le scientifique français avait discuté avec ses contradicteurs et admis qu’ils avaient sûrement raison sur un point : à lui-seul, le virus du SIDA ne pouvait pas provoquer la maladie et il y avait certainement d’autres facteurs à prendre en compte.

Dix années ont passé, durant lesquelles Luc Montagnier a multiplié les prises de position courageuses. Il a d’abord développé son hypothèse des « cofacteurs » et s’est détourné du VIH pour affirmer le rôle prépondérant du stress oxydatif . Pointant l’effet immunodépresseur d’une alimentation carencée, il a d’ailleurs initié des recherches sur ce thème en territoire africain. Dans le documentaire « House of Numbers », il déclare qu’avec un bon système immunitaire épaulé d’une bonne nutrition antioxydante, le corps du malade peut se débarrasser naturellement du virus du SIDA. (Voir Néosanté N° 2 et 3). Il y a deux ans, le prix Nobel jette un nouveau pavé dans la mare sur les ondes de France Inter : il y confie son intérêt pour « la mémoire de l’eau », révèle que son équipe a reproduit avec succès les expériences de Jacques Benveniste et exprime sa conviction que le chercheur maudit sera prochainement réhabilité . Tollé dans les milieux académiques, où ce soutien voilé à l’homéopathie fait dire que Montagnier a perdu la tête ! Mais ce n’est pas tout. Il y a quelques semaines, l’éminent professeur se fend d’une mise en cause des vaccinations au Cameroun, soulignant notamment le lien probable entre les vaccins et l’apparition de l’autisme. Là, c’est la goutte qui fait déborder le vase : l’establishment médical se mobilise et pas moins de 40 Prix Nobel signent une lettre au président camerounais, dans laquelle ils volent au secours du programme vaccinal et accusent Montagnier de propager des théories farfelues à l’impact désastreux.

Cinq ans après son sacre, le lauréat 2008 est donc mis au ban de la communauté scientifique. Lui qui aurait pu se reposer sur ses lauriers et engranger tranquillement les royalties de ses découvertes, le voilà cloué au pilori et dépouillé de tout crédit, au sens propre comme au sens figuré. Et son cas n’est pas près de s’arranger puisqu’il a encore récemment joint sa voix à celles d’ hommes de science dénonçant la pollution électromagnétique et à celles des défenseurs des médecines douces dans l’« affaire» de la maladie de Lyme. Sans compter sa préface au livre « Le syndrome entéropsychologique » (Voir Néosanté N° 12), où les vaccins sont cités comme causes possibles de nombreux troubles psychiques (autisme, dépression, schyzophrénie…). Quitte à être taxé d’obscurantisme, le Pr Montagnier se rapproche donc des médecines naturelles et de leur conception de la santé axée sur la notion de terrain. A ses yeux, il est devenu évident que la perturbation du microbiote intestinal joue un rôle capital dans les épidémies modernes, notamment l’autisme de la prime enfance et les maladies neurodégénératives (Alzheimer, Parkinson…) de la vieillesse. Pour le SIDA aussi, le soutien à l’immunité lui paraît une voie de recherche bien plus porteuse que celle d’un hypothétique vaccin auquel il ne croit plus. Luc Montagnier a eu le courage d’évoluer.

Pour autant, je ne partage pas l’enthousiasme «non conventionnel » à son égard . D’abord, je ferai observer qu’il mériterait aussi le Nobel de la courbe rentrante pour avoir renié ses paroles dans Houses of Numbers. Comme en atteste l’intégralité de l’interview, celles-ci n’ont pourtant pas été déformées au montage. Il mériterait également le grand prix de la reculade pour avoir « corrigé » ses mises en garde relatives aux vaccins et les avoir disculpés par rapport à l’autisme. Ensuite, je ferai remarquer que Montagnier est resté bien plus attaché aux théories de Pasteur qu’à celles de Claude Bernard. Derrière sa contribution au mythe des « infections froides » (voir Néosanté N° 13) et son amour de la flore intestinale bénéfique, il y a sa hantise des bactéries pathogènes et son obsession à les combattre par la lutte biocide. Notre brillant savant ignore tout des travaux de Hamer et de Béchamp. Enfin, je rappellerai que le codécouvreur du HIV demeure convaincu que ce virus est la cause principale du SIDA. Aux dernières nouvelles, il préconiserait même une intensification de la lutte antirétrovirale pour écraser l’ennemi. Bref, le brave professeur ne semble pas encore avoir saisi la logique de la vie et celle de la maladie. Lui fait toujours défaut le vrai courage d’entrer en dissidence.

Yves RASIR