On ne se hasarde pas par hasard

« Le hasard, disait Albert Einstein, c’est Dieu qui se promène incognito ». Et Dieu, ajoutait-il, ne joue pas aux dés. Pour le génial physicien, cette double formule était une façon de dire qu’il ne croyait pas à un monde surgi de nulle part et dénué de sens. Hostile aux religions, qu’il ravalait au rang de superstitions, il était cependant un homme de foi émerveillé par l’harmonie à l’œuvre dans le cosmos. Comme il l’a clarifié dans une lettre de 1936, « N’importe qui de sérieusement impliqué dans la poursuite de la science devient convaincu qu’un esprit est manifeste dans les lois de l’Univers, un esprit largement supérieur à celui d’un homme ». Malheureusement, beaucoup de scientifiques ne sont pas aussi sages et ne discernent dans la nature aucune dessein intelligent, aucune finalité cachée offerte à notre curiosité. Fruit du « hasard et de la nécessité », nous ne serions que des sacs de cellules sans âme ballotés par la loterie de la vie. Depuis Freud, on sait pourtant bien que la psyché humaine est pilotée par deux cerveaux, le conscient et l’inconscient. Et à notre époque, seuls les sots pensent encore que le premier tient les commandes. Selon la métaphore par laquelle du Dr Claude Sabbah introduisait son enseignement de biologie totale, la conscience est la pointe d’un iceberg cérébral dont la partie émergée ne représente qu’un minuscule pourcent : 99% de nos choix et de nos comportements sont en réalité adoptés à l’insu de notre plein gré !

Il faut donc s’en faire une raison : ce qui nous arrive résulte généralement des calculs opérés par la partie de notre encéphale échappant à notre libre-arbitre. Or ce cerveau « automatique » prend ses décisions en fonction des émotions enregistrées depuis notre conception, comme l’a mis en exergue Françoise Dolto. Selon le psychologue clinicien Marc Fréchet, l’influence périnatale précéderait même la fécondation et débuterait neuf mois avant, dans le projet parental. Grâce à Anne-Ancelin Schützenberger, nous savons aussi que la programmation commence encore plus tôt, dans le vécu émotionnel des ascendants dont nous portons les gènes. Périnataux ou ancestraux, ces différents conditionnements peuvent éclairer à peu près tout : depuis le prénom que nous portons jusqu’à la profession que nous exerçons, en passant par le déroulement de notre accouchement, nos attirances relationnelles, nos traits de caractère ou nos problèmes de santé. Paradoxalement, notre ordinateur intérieur peut en effet « choisir » de nous mettre en danger pour assurer notre survie immédiate et nous donner le temps de régler le conflit sous-jacent en le décodant. Mais qu’en est-il, alors, des maladies létales et des accidents mortels ? Comment se fait-il que certaines personnes se tournent vers des métiers très dangereux ou des activités de loisir mettant leur existence en péril ? Est-ce leur funeste destinée de mourir accidentellement ? Sous le masque de la fatalité, le hasard serait-il impliqué dans ces décès prématurés ? Pas du tout : même le cerveau des trompe-la-mort est animé par un instinct vital. Même les suicidaires n’ont aucune envie d’en finir. S’ils prennent tant de risques, c’est qu’une souffrance intime et intense les pousse à se surpasser. Leur folle inconscience est en quelque sorte un cri de l’inconscient qui voudrait tant les alerter, les conscientiser et leur rendre la liberté ! « Ce qui ne parvient pas à la conscience nous revient sous forme de destin » a si bien énoncé Carl-Gustav Jung.

Un qui s’est réveillé à temps, c’est notre collaborateur Emmanuel Ratouis. Explorateur et aventurier intrépide, ce Savoyard d’adoption avait naguère une passion immodérée pour l’escalade à main nues et le ski de l’extrême. Fasciné par la haute montagne, il ne se contentait pas d’y accompagner les touristes : dès que possible, il grimpait des parois verticales ou dévalait des pentes vertigineuses. Vingt fois au moins, il a manqué se rompre le cou sans se poser de questions. Jusqu’au jour où sa hardiesse lui a fait prendre le risque de trop et a vraiment failli le conduire au cimetière. Il s’est alors interrogé : pourquoi ai-je si peu froid aux yeux ? Qu’est-ce qui a fait de moi une tête brûlée? Il a alors accompli, selon ses dires, son voyage le plus extraordinaire: il s’est initié à la psychogénéalogie, a établi son arbre familial et en a remonté les branches jusqu’à découvrir le « programme caché » à l’origine de son désir inconscient de mourir au plus vite. Il a compris que ses exploits hasardeux ne devaient absolument rien au hasard ! Je ne vous révèle pas l’information capitale qui l’a sauvé car celle-ci figure dans son dernier ouvrage, « Les racines inconscientes de la prise de risque », dont il nous fait l’amitié de divulguer quelques extraits dans Néosanté (lire page 6 à 11, ainsi que la page 15 du Cahier Décodages ). Aujourd’hui, Emmanuel est toujours guide de haute montagne et il s’adonne toujours à ses sports alpestres préférés. Mais désormais, il mesure les risques et les prend consciemment, sans y être accro, ce qui fait toute la différence et redouble le plaisir. Devenu analyste transgénérationnel, il offre également un accompagnement thérapeutique à d’autres sportifs en quête des causes de leur témérité hors-normes ou à de « simples » patients aux prises avec des addictions destructrices, ce qui revient au même et renvoie souvent aux mêmes types de mémoires héritées d’une histoire familiale. Ce n’est pas par malchance qu’on naît sous le signe de l’imprudence.

Yves Rasir