Le 23 mars 2018, une vieille dame s’est éteinte discrètement, quasiment dans l’anonymat, à quelques jours de son 99e anniversaire. Les journaux et les télés n’en ont presque pas parlé alors que cette psychologue et psychothérapeute française d’origine russe, professeur émérite à l’Université de Nice, était connue dans le monde entier pour une découverte absolument essentielle, plus capitale peut-être encore que celle de Sigmund Freud sur le langage de l’inconscient, celles de Carl-Gustav Jung sur l’inconscient collectif et les synchronicités, ou celles de Françoise Dolto sur l’image inconsciente du corps et l’intelligence affective des bébés. De son vivant, Anne Ancelin Schützenberger avait en effet pris place au panthéon de la psychanalyse en découvrant qu’un être humain n’était pas seulement le produit de son enfance et l’héritier psychique de ses deux parents, mais également le porteur involontaire de leurs mémoires familiales. Bien avant les recherches actuelles en épigénétique, cette pionnière de la santé globale avait compris que les symptômes et les souffrances d’un individu pouvaient trouver leur source lointaine dans le vécu émotionnel de générations plus éloignées, dans l’histoire de ses deux lignées et dans les drames ayant marqué ses ascendants. Reconnue comme la fondatrice de la psychogénéalogie, la théoricienne du transgénérationnel et l’inventeuse du génosociogramme, Anne Ancelin Schützenberger s’était fait connaître du grand public avec ses ouvrages « Aïe mes aïeux » (1993) et « Psychogénéalogie : guérir les blessures familiales et se retrouver soi » (2007). C’est véritablement une femme d’exception, une grande dame dont l’apport aux sciences et à la connaissance est inestimable, qui a tiré sa révérence voici un an. Nous lui devions bien le dossier que nous lui consacrons ce mois-ci (lire pages 6 à 11), sous la plume de notre journaliste Carine Anselme, qui la connaissait bien et suivait son travail depuis longtemps.

Un qui a dû ressentir ce départ avec émotion, c’est le Dr Claude Sabbah. Instruit par le Dr Hamer sur la genèse conflictuelle des maladies et sur leur sens biologique, ce médecin français s’est rapidement aperçu que le choc déclencheur ne suffisait pas à éclairer un processus pathologique. Pour enrichir sa pratique thérapeutique et concevoir sa « biologie totale des êtres vivants », il a puisé dans les trouvailles de Dolto sur l’influence de la prime enfance et dans celles d’Anne Ancelin sur les racines généalogiques des maux. Pour lui aussi, il était clair que la « mal-a-dit » d’un être se programme dans le vécu de ses ancêtres, et que la logique de vie exprimée par une pathologie fait écho à des traumas mystérieusement transmis « de cerveau à cerveau ». La psychogénéalogie faisait partie intégrante de son enseignement et la plupart des praticiens de santé formés par le Dr Sabbah ou ses élèves tentent aujourd’hui d’explorer la « géniale logique » dissimulée dans l’histoire familiale de leurs patients. Certains d’entre eux, comme nos collaborateurs Eduard Van den Bogaert, Salomon Sellam, Jean-Claude Fajeau ou Emmanuel Ratouis se sont fait une spécialité de grimper aux arbres généalogiques et d’y cueillir des informations cachées porteuses de sens. Notre auteur Bernard Tihon, qui est aussi le rédacteur principal de notre Cahier Décodages (pages 15 à 20), a également pour habitude de proposer des pistes d’enquête familiale pour chacune des maladies qu’il envisage. Dans chaque trouble de santé, il y a forcément des programmations anténatales à identifier et des faux hasards à démasquer. C’est aussi la conviction du Dr Pierre-Jean Thomas-Lamotte, neurologue, auteur des livres « Et si la maladie n’était pas un hasard » et « L’interprétation des maladies ». Nous sommes très heureux de l’accueillir dans nos pages, où il animera désormais une rubrique sur ce qu’il appelle « les compensations symboliques inconscientes » (lire page 20).

Dans le mensuel Néosanté, c’est peu dire qu’Anne Ancelin Schützenberger aura laissé des traces. Depuis sa création, notre mensuel fait la part belle au transgénérationnel en recensant les livres sur le sujet et en donnant régulièrement la parole à leurs auteurs. Parmi les figures de la psychogénéalogie que nous avons déjà interviewées, il y a notamment Willy Barral, Elisabeth Horowitz, Serge Tisseron , Thierry Gaillard ou encore Isabelle Dadvisard. Une belle brochette de rencontres à notre actif, mais qui sont forcément éclipsées par les propos que nous avons recueillis en mars 2014, il y a tout juste 5 ans, de la bouche même d’Anne Ancelin Schützenberger. Je ne pense pas me tromper en affirmant que cette interview exclusive est la dernière que la vénérable vieille dame, alors âgée de 95 ans, ait accordée à un organe de presse. À l’époque, j’ai écrit que « la maman de la psychogénéalogie » faisait le bilan de sa carrière dans nos pages. Je ne savais pas que ce texte deviendrait une sorte de testament médiatique, l’ultime entretien d’une journaliste avec Anne Ancelin enregistré et reproduit sur papier. Si vous n’étiez pas encore abonné(e) à notre revue, vous pouvez le lire dans les archives de notre site internet car nous l’avons mis en ligne il y a douze mois en guise d’hommage posthume. Aujourd’hui, notre admiration et notre gratitude (thème de l’interview du mois, voir page 12) sont plus vivaces que jamais envers cette géniale découvreuse dont la postérité réalisera sans doute que son œuvre préfigurait un nouveau paradigme pour la psychologie et la médecine.

Yves RASIR