Depuis plus de 70 ans, la chimiothérapie s’est imposée comme un dogme dans la médecine anticancer. Mais ne s’acharnerait-on pas à poursuivre dans une voie que certains jugent à la fois très toxique et peu efficace ? Contrairement à ce que disent les discours officiels, les bénéfices thérapeutiques de la chimio semblent en effet sujets à caution. Ses victoires seraient en bonne partie illusoires car la rémission n’est pas synonyme de guérison tandis que le taux de survie à 5 ans devrait son apparente progression à un dépistage de plus en plus précoce des tumeurs. À l’inverse de ce qu’on nous dit aussi, les nouvelles molécules ne seraient pas moins néfastes que les anciennes et leurs dégâts collatéraux seraient encore pires pour les patients. Certains traitements seraient même redoutablement cancérigènes ! En lisant ce dossier qui explore également la collusion entre les autorités de santé et l’industrie pharmaceutique, vous allez mieux comprendre ce qui se cache derrière l’obstination à privilégier la guerre chimique contre le cancer. Par Anne Gourvès

Depuis les années 1940, et jusqu’au début des années 1990, les molécules employées en chimiothérapie sont dites « cytotoxiques » (« susceptibles de détruire la cellule »). Elles sont utilisées pour détruire les cellules cancéreuses. Cette destruction passe notamment par l’arrêt de la division cellulaire devenue anarchique lors du processus tumoral. Malheureusement, les mécanismes de la division cellulaire sont identiques pour toutes les cellules, qu’elles soient saines ou tumorales, et ce sont, dès lors, toutes les cellules de l’organisme qui sont affectées par le traitement, à des degrés divers.

Fondée sur la toxicité

En effet, ce traitement, en s’attaquant aux cellules qui se reproduisent rapidement, atteint les cellules tumorales, mais aussi celles du tube digestif, celles qui sont à l’origine des cheveux et des poils, celles de la reproduction ou celles de la moelle osseuse qui fabriquent les globules rouges, blancs et les plaquettes. Cet effet cytotoxique, qui entraîne des effets secondaires redoutables, n’a pas empêché l’essor de la chimiothérapie, alors même qu’au début des années 1980, les essais cliniques ne montraient que peu d’efficacité sur les tumeurs solides1. Les progrès de la chimiothérapie sont venus de nouvelles approches moléculaires et génétiques du cancer. Les réseaux de communication qui régulent l’activité de la cellule tumorale sont souvent altérés et constituent des cibles plus spécifiques pour les anticancéreux de nouvelle génération. Ce fut la découverte de cibles thérapeutiques comme des facteurs de croissance, des protéines spécifiques de la division cellulaire, des inducteurs de l’angiogenèse (formation de vaisseaux sanguins qui alimentent la tumeur)… Ainsi, les thérapies ciblées vinrent révolutionner la chimiothérapie… et révolutionner le secteur de la recherche sur le cancer.

Effet collatéral

Cette recherche, qui était une recherche à petit budget supportée par les gouvernements, est devenue la propriété d’une industrie multimilliardaire. Parmi les traitements ciblés, l’un des premiers médicaments fut le Glivec (mésylate d’imatinib), développé par le laboratoire Novartis, dont la molécule inhibe l’activité d’une enzyme, la tyrosine kinase, nécessaire au développement des globules blancs cancéreux. Quant à l’Avastin (bevacizumab), mis au point par les firmes Roche et Genentech, il bloque la croissance des vaisseaux sanguins alimentant la tumeur, et il est aujourd’hui l’une des molécules les plus commercialisées dans notre pays. Mais ces thérapies ciblées, supposées sauvegarder les cellules saines, sont loin d’être sans effets secondaires. Par exemple, l’Avastin présente, dans son cortège d’effets secondaires très fréquents, des toxicités cardiaques, pulmonaires et digestives, ainsi que des risques thrombo-emboliques2. On estime qu’environ 80 % des thérapies ciblées présentent une toxicité cutanée notoire considérée comme l’un des effets secondaires les plus handicapants par les patients. Ainsi, si le terme « cytotoxique » a disparu de la définition des nouvelles molécules, elles n’en demeurent pas moins nocives. Maintenir une thérapie aussi toxique que la chimiothérapie sous-entend donc qu’elle doit apporter un véritable bénéfice aux malades, mais est-ce réellement le cas ?

Un flou bien entretenu

L’efficacité se mesure, pour les antibiotiques, lorsqu’il y a une guérison en cinq jours en moyenne. En matière de chimiothérapie, c’est lorsque le patient n’est pas décédé au bout de cinq ans, quel que soit par ailleurs l’état de santé dans lequel il se trouve. La confusion entre rémission et guérison est largement entretenue auprès du grand public. Sur des sites dits « officiels » comme celui de la Ligue contre le cancer, on peut lire qu’aujourd’hui les taux de guérison sont de 60 %3. Chacun peut ainsi penser qu’aujourd’hui, en France, 60 % des personnes atteintes d’un cancer en guérissent. En réalité, il s’agit d’un taux de rémission moyen à cinq ans après le diagnostic initial d’un cancer. Il existe de grandes variabilités de ce taux selon les cancers (de 93 % pour le mélanome de la peau à 5 % pour le cancer du foie4) et la disparité demeure importante selon les différents pays européens. Ceci s’expliquerait en partie, selon les sources officielles, par des dépistages trop tardifs dans certains pays et donc des cancers plus avancés et plus difficiles à traiter.

Une contribution minime

On peut donc définir l’efficacité de la chimiothérapie par sa contribution dans cette survie à cinq ans. Une étude australienne parue en 2004 dans la revue Clinical Oncology5 a semé le trouble en annonçant que la chimiothérapie contribue peu à la survie des patients atteints de cancer. Pour cette étude, les chercheurs ont rassemblé les données des registres du cancer en Australie et aux États-Unis de patients adultes diagnostiqués en 1998 pour des tumeurs solides. Ils ont ainsi analysé le cas de 72 964 patients en Australie et 154 971 aux États-Unis, répertoriant 22 types de cancers. Cette étude conclut que la chimiothérapie, seule, n’aurait permis la survie à cinq ans que pour 2,3 % des patients australiens et 2,1 % des patients américains. Selon les auteurs, les autres patients encore en vie cinq ans après le diagnostic auraient bénéficié d’une prise en charge dans laquelle la chimiothérapie n’aurait joué qu’un rôle secondaire par rapport aux autres composantes du traitement (chirurgie, radiothérapie, hormonothérapie, etc.). Cette étude a été remise en question par le site d’information médicale France Cancer, qui évoque l’existence de biais dans l’analyse des chercheurs australiens. France Cancer est un site réservé aux professionnels de santé et soutenu par Chugai Pharma, firme pharmaceutique qui a fusionné avec le laboratoire Roche (leader mondial
sur le marché des anticancéreux) en 2002. Il est cependant difficile de se fier entièrement à une critique menée par une entreprise qui défend ses intérêts financiers.

Déterminer la cible

Quoi qu’il en soit, évaluer un traitement anticancéreux est une tâche très complexe, ne serait-ce que parce qu’on ne peut parler « du » cancer, mais « des » cancers6. Il s’agit non pas d’UNE maladie, mais d’un groupe de maladies très variées, y compris dans leur classification histologique7.La variabilité de comportement des cellules tumorales vis-à-vis de toute forme de chimiothérapie reflète bien la quantité de facteurs qu’il faut prendre en compte dans des études d’efficacité. Il faut évaluer le stade d’avancement du cancer (dépistage précoce ou non), le type de cancer (tumeurs solides ou non), la localisation du cancer, l’état de santé général du patient, s’il s’agit d’un cancer primaire ou secondaire, etc. Et il faudrait définir non pas UN taux d’efficacité, mais différents résultats en fonction de tous les critères évoqués.
Quant aux taux de mortalité tous cancers confondus, ils restent élevés malgré plus de 70 ans de chimiothérapie, et malgré une augmentation du taux de survie à cinq ans pour une grande partie d’entre eux. En 2012, en France, 148 000 personnes sont décédées de cette maladie, avec une augmentation de la mortalité de 11 %chez les hommes et de 20 % chez les femmes depuis 19808.Si les thérapies ciblées s’annonçaient très prometteuses, il semble que les résultats ne sont pas à la hauteur des attentes. Le problème est que la plupart des principes actifs utilisés aujourd’hui, y compris les cytotoxiques, ont une activité thérapeutique trop restreinte pour de nombreux patients atteints de tumeurs solides9.
Les cibles des nouvelles thérapies ne sont pas présentes chez tous les patients. Le choix de telle ou telle thérapie nécessite de définir chaque tumeur par des marqueurs cellulaires spécifiques qui sont des cibles potentielles de médicaments. Ainsi, la mise en place de tests fiables permettant de définir des marqueurs moléculaires de chaque tumeur est l’un des challenges complexes de la recherche clinique.

Survivre au traitement

Face à la complexité de la mise au point des thérapies ciblées, à leurs cibles restreintes et leur toxicité non négligeable, on peut se demander quel est le bénéfice réel de ces chimiothérapies de nouvelle génération. L’Avastin, dont les ventes se sont chiffrées à quelque sept milliards de dollars en 2010, est même accusé d’accroître le risque de mortalité10. Le Dr Vishal Ranpura, du Stony Brook University Medical Center à New York (États-Unis), a conduit une analyse à partir des résultats de seize essais cliniques portant sur 10 217 patients atteints de diverses tumeurs cancéreuses à un stade avancé. L’incidence de décès chez les malades traités avec l’Avastin seul est de 2,5 %. Si l’Avastin est combiné avec des taxanes11 comme le paclitaxel, le docétaxel ou des agents dérivés du platine, le risque de mortalité par hémorragies, neutropénie, perforations intestinales, embolie pulmonaire et accidents vasculaires cérébraux est multiplié par 3,512. L’éditorial du journal scientifique international JAMA (Journal of the American Medical Association),en 2011, soulève la question de savoir si cette molécule apporte de réels bénéfices dans le traitement de certains cancers.

La Food and Drug Administration (FDA) avait d’ailleurs annoncé en décembre 2011 le début du processus de retrait du marché de l’Avastin dans le traitement du cancer du sein en raison de son inefficacité et des risques présentés. Le fabricant avançait, pour les cancers du sein avec métastases, une prolongation de la vie de cinq mois et demi en moyenne. Ce qui ne s’est pas vérifié. Au contraire, des effets secondaires très indésirables ont été observés, notamment des hémorragies et des perforations gastrointestinales13.

En France, ce médicament est encore aujourd’hui numéro un des prescriptions d’anticancéreux. L’Avastin a représenté en 2012 plus de 21 % des parts de marché dans les prescriptions de chimiothérapie. Et les ventes ne vont certainement pas décroître malgré tous les effets secondaires graves, car le laboratoire Roche n’a apparemment pas coutume de se remettre en question. En effet, la revue Prescrire révélait dans son numéro du 1er novembre 201214 : « Une inspection de routine menée en 2012 pour le compte de l’Agence européenne des médicaments (EMA) a révélé que la firme Roche n’avait pas analysé ni transmis aux agences du médicament plus de 80 000 cas suspectés d’effets indésirables, dont plus de 15 000 chez des patients décédés. » Cette même revue conclut que « le discours des firmes pharmaceutiques sur leur rôle de “partenaire de santé” est en réalité très loin de leurs agissements ».

Chimiothérapie cancérigène

Si l’efficacité de la chimiothérapie s’avère limitée et qu’elle induit de nombreux effets secondaires, on ne s’attend tout de même pas à ce que le cancer lui-même fasse partie de ses effets secondaires ! Pourtant, une étude publiée en octobre 2014 dénonce le risque élevé de cancer du pancréas après le traitement du lymphome de Hodgkin par chimiothérapie ou par radiothérapie. Cette étude a été menée sur 19 882 patients diagnostiqués pour un lymphome de Hodgkin entre 1953 et 2003, tous traités pour ce lymphome et tous considérés comme « survivants »15. En 2002, l’augmentation des risques de cancer du poumon chez des personnes également traitées pour ce type de lymphome avait déjà été mise en avant16. De manière plus générale, une équipe de chercheurs a évalué les risques d’apparition de cancers secondaires chez les enfants et les adultes. Leurs résultats montrent que les traitements de chimiothérapie (et radiothérapie) contribuent largement à l’apparition de cancers secondaires, plus particulièrement chez les enfants « survivants » d’un premier cancer. Cette augmentation de cancers secondaires peut même dépasser les 20 %17. De plus, les types de cancers secondaires majoritaires induits par la chimiothérapie sont les cancers qui ont le plus fort taux de mortalité, comme les cancers du pancréas et les cancers du poumon.

Autre inquiétude : des chercheurs américains du Fred Hutchinson Cancer Research Center de Seattle ont démontré en 2012 que la chimiothérapie peut favoriser la croissance des tumeurs18 ! En effet, en endommageant les cellules saines, elle induit la production de la protéine WNT16B par ces mêmes cellules. Cette protéine active la survie et la croissance des cellules tumorales. C’est également cette protéine qui permet à la tumeur de devenir résistante à tout traitement ultérieur en modulant la réponse immunitaire19.Lorsque l’on parle de la survie à cinq ans des patients atteints de cancer, nous sommes donc en droit de nous demander si les survivants sont des survivants du cancer ou des survivants de la chimiothérapie. Pourquoi la chimiothérapie est-elle encore aujourd’hui le choix n° 1 de traitement du cancer ? Qui prend les décisions concernant les choix thérapeutiques ?

Big Pharma derrière l’INCa

L’INCa, créé par la loi de santé publique du 9 août 2004, coordonne pour l’état les actions de lutte contre le cancer. Il est constitué d’un groupement qui rassemble l’État, les grandes associations de lutte contre le cancer, les caisses d’assurance maladie, les organismes de recherche et les fédérations hospitalières. Il centralise toutes les informations et les décisions dans les domaines de prévention, dépistage, soins et recherche sur le cancer. Il organise les plans cancer (2003-2007, 2009-2013 et 2014-2019) et l’élaboration des protocoles standard de soins. Il constitue la source exclusive de l’information officielle en cancérologie donnée aux malades, aux professionnels de santé, aux chercheurs et à la population de manière générale. Bénéficiant d’un tel monopole scientifique, éducatif et décisionnel, il est normal de vouloir s’assurer de son éthique et de sa déontologie. Quelle est réellement l’indépendance de cette institution vis-à-vis de l’industrie du cancer ? Si l’on consulte les fiches de déclarations publiques d’intérêts (DPI) des membres des instances, des experts scientifiques ou membres de différents groupes de travail20, on se demande où se trouvent les garanties d’indépendance. Les liens avec toutes les industries pharmaceutiques leaders sur le marché des anticancéreux sont clairement mentionnés.

Le Pr Agnès Buzyn, présidente de l’INCa depuis 2011, a également été membre du comité consultatif des laboratoires Bristol-Myers Squibb (BMS) et Novartis de 2008 à 2011,dont elle a perçu une rémunération. Elle a réalisé des symposiums rémunérés de 2005 à 2011 sur le Glyvec pour le compte de Novartis et de même pour BMS. Elle a également reçu de ces laboratoires des rémunérations qui ont été versées à l’Association Robert-Debré pour la recherche médicale, association dont elle était membre en 2009 et 2010. Mais, bien sûr, aucune des industries pharmaceutiques reversant de l’argent de cette manière indirecte à l’Association Robert-Debré ne figure dans la liste des partenaires de cette association, laquelle a pour but d’améliorer les conditions d’accueil et d’hospitalisation des enfants et des adolescents, mais aussi de financer des projets de recherche médicale… en demandant des dons aux particuliers. Le Pr François Sigaux, directeur de la recherche et de l’innovation à l’INCa depuis le 1er septembre 2014, est membre du conseil scientifique de la société Néovacs SA, société française de biotechnologies spécialisée dans le développement de vaccins thérapeutiques (une voie qui fait partie de la lutte contre le cancer).

Le Pr Hervé Avet-Loiseau, lui, figure dans le groupe de travail « Cancerinfo » dont le but est d’élaborer un guide à destination du grand public sur « la recherche en cancérologie». Il est actuellement consultant rémunéré chez Janssen, Celgene et Onyx. Quant au Dr Bernard Poletto, qui apporte son expertise dans ce même groupe de travail, il est aussi secrétaire général d’Arcagy-Gineco, un groupe de recherche clinique académique spécialisé en cancérologie gynécologique. Ce groupe s’affiche comme indépendant et à but non lucratif…sauf que son partenaire principal n’est autre que le laboratoire Roche. On peut donc se demander quelle sera l’impartialité de ce groupe de travail « Cancer info » pour transmettre l’information auprès du grand public.

La liste continue

Parmi les experts scientifiques de l’INCa figure aussi le Pr Jean Navarro. Il est difficile d’imaginer que cet expert aura une vision objective sur la très intéressante publication de 201221, qui démontre le lien entre la consommation de lait et le cancer de la prostate. Car le Pr Navarro était président de l’institut Danone de 2010 à 2012 et y est toujours membre du comité de pilotage22 ! Et quel regard Le Pr Marie-Paule Vasson portera-t-elle sur cette même étude ? Elle est membre du groupe de travail « Actualisation des données scientifiques sur le lien entre nutrition et cancers », mais déclare un conflit d’intérêts avec Nestlé comme investigateur d’un essai clinique… Un autre expert « indépendant » de l’INCa, le Dr Silvia Novello a réalisé des études scientifiques pour le compte de Pfizer, Daiichi et Eli Lilly avec rémunération pour une organisation (non spécifiée) dont elle est membre. Quant à ses conférences, elles sont financées par Boehringer (conférence en mars 2014 à Genève sur le cancer du poumon) ou même par Novartis en 2013. On peut facilement imaginer qu’un laboratoire qui finance des conférences à destination des oncologues est très attentif au contenu de celles-ci.

Dans le groupe de travail « Recommandation », l’indépendance des membres n’est pas non plus au rendez-vous. Le Dr Christine Bergeron élabore des recommandations aux professionnels de santé sur les conduites à tenir devant un frottis cervico-utérin anormal. Quelles peuvent être les recommandations d’une personne qui est membre rémunéré de la commission scientifique de Sanofi depuis 2008 ? Elle a aussi réalisé des études pour le compte de Roche qui, en échange, verse une rémunération pour le laboratoire Cerba, dont la directrice du département de pathologie n’est autre que Christine Bergeron ! Quant aux invités du conseil d’administration, ils ne sont pas plus indépendants: le Pr Bataille, par exemple, n’est autre que l’investisseur à hauteur de 30 % dans le capital de la société Myelomax, une société de biotechnologie impliquée dans le traitement des myélomes.

L’ironie est que c’est le comité de déontologie et d’éthique de l’INCa qui s’occupe de contrôler toutes ces fiches de liens d’intérêts en spécifiant: « L’INCa se doit de garantir l’indépendance et l’impartialité des expertises.» Ce ne sont donc pas réellement l’INCa ou le ministère de la Santé en France qui détiennent le monopole des décisions en matière de cancérologie, mais bel et bien l’industrie pharmaceutique…et l’industrie pharmaceutique a-t-elle intérêt à guérir une maladie aussi rentable que le cancer ?

Un coût indécent

Lorsqu’on parle des coûts de la chimiothérapie, il faut comprendre que ce n’est qu’une partie du coût réel du traitement du cancer, puisqu’une chimiothérapie est rarement utilisée seule. En ce qui concerne les médicaments de chimiothérapie, les laboratoires Roche, Eli Lilly, Janssen et Sanofi se partagent une belle part dugâteau23. Ils commercialisent les cinq molécules les plus vendues, qui représentent 72 % des dépenses de chimiothérapie. Ainsi, parmi plus d’une centaine de molécules de chimiothérapie à disposition, seulement dix représentent plus de 95 % des ventes. Les molécules du top cinq appartiennent toutes à la classe des thérapies ciblées, soit les plus chères. Ce sont même les médicaments les plus chers au monde, que ce soit dans les pharmacies ou à l’hôpital24.

Et dans ce top 10 figure le Glivec, indiqué chez des patients atteints de leucémie myéloïde chronique. Les patients doivent prendre ce médicament à vie, pour la modique somme de 30 000 euros par an ! Tous ces produits sont remboursés à 100 % par la Sécurité sociale. Avec 355 350 nouveaux cas de cancer en 2012 (200 350 hommes et 155 004 femmes, chiffres INCa), le montant des remboursements effectués par l’Assurance maladie s’élève à plus de 1,6 milliard d’euros. Les médicaments anticancéreux représentent 30 % du marché des médicaments vendus à l’hôpital et 61 % des coûts proviennent des thérapies ciblées. C’est ainsi que la France se situe en tête des pays européens en matière de dépenses de médicaments de chimiothérapie et surtout de thérapies ciblées.

Les 6 et 7 novembre 2013, à Lyon, a eu lieu la 6e édition des Rencontres de la cancérologie française. Le Pr Jean-Paul Vernant, hématologue à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris et chargé du rapport de recommandations pour le troisième Plan cancer, y a dénoncé le « prix scandaleusement élevé» des molécules anticancéreuses :« En une décennie, le prix des nouveaux médicaments anticancéreux a pratiquement doublé, passant d’un coût moyen de 3 700 à 7 400 € par mois. Cette tendance risque de s’aggraver avec le développement de cette médecine dite “ciblée”, qui va favoriser l’émergence de médicaments de “niche”. »Depuis 2004, ce ne sont pas moins de 45 molécules de chimiothérapie qui ont été mises sur le marché, dont 22 en thérapie ciblée.

Dépistage ? On se frotte les mains

La chimiothérapie a encore de beaux jours devant elle. En effet, l’objectif n° 1 du nouveau Plan cancer 2014-2019 est de favoriser des diagnostics plus précoces. Or, le dépistage est aussi un levier majeur d’augmentation du nombre de traitements inutiles, notamment pour les cancers du sein et de la prostate. En effet, si l’on prend l’exemple du dépistage organisé du cancer du sein, des études américaines, suédoises et norvégiennes suggèrent que la moitié ou plus des cancers détectés lors des dépistages auraient disparu tout seuls si l’on n’y avait pas touché25. Une étude indépendante de 201226 démontre, en comparant des populations de femmes dépistées et non dépistées, que pour chaque décès évité, il y a trois surdiagnostics. Ces résultats ont été confortés en 2013 par une étude danoise indépendante dans la revue de la collaboration Cochrane27, un réseau mondial indépendant de chercheurs, professionnels, patients, soignants et personnes intéressées par les questions de santé. L’analyse porte sur 7 essais incluant 600 000 femmes âgées de 39 à 74 ans ayant subi ou non des mammographies de dépistage. Cette étude montre que non seulement le dépistage ne réduit pas la mortalité par cancer du sein, mais qu’il induit des traitements inutiles chez des femmes en bonne santé. Sur 2 000 femmes dépistées à partir de 50 ans pendant dix ans, il y a 1décès évité, 10 femmes surdiagnostiquées et traitées inutilement, et 200 femmes qui subiront le stress des résultats faussement positifs. L’utilité du dépistage organisé du cancer du sein est à nouveau remise en question en février 2014, dans le BritishMedical Journal28, qui affiche clairement un surdiagnostic de 22 %. Les auteurs de cette étude estiment que« les politiques de dépistage par mammographies devraient être revues ». Mais ils ajoutent que ce n’est pas chose facile « parce que les gouvernements, les organismes de financement de la recherche, les chercheurs et les médecins peuvent avoir intérêt à poursuivre des activités qui sont bien établies ».

Malgré cela, en septembre 2013, le Dr Jérôme Viguier, directeur du département« Dépistage » de l’INCa, annonçait que la controverse était « scientifiquement réglée ». Selon lui, les dernières études montraient que les programmes de dépistage organisé avaient permis de réduire la mortalité par cancer du sein de 15 à 21 % et d’éviter 150 à 300 décès pour10 000 femmes participant au dépistage pendant dix ans29. En 2011, le Dr Viguier affirmait pourtant dans le quotidien La Croix : « Le problème est que nous n’avons pas les moyens de faire la différence entre les cancers qui vont se développer et les autres. Et par sécurité, on préfère tous les traiter30. » C’est ainsi que les taux de survie à cinq ans pour le cancer du sein incluent des femmes qui ont été traitées (avec succès !) pour un cancer qu’elles n’avaient pas.

La corne d’abondance

En France, chaque année, c’est plus de 50 % de la population des femmes de plus de 50 ans qui se fait dépister. Plus de 48 000 nouveaux cas de cancers du sein sont estimés par l’INCa en 2012 grâce au dépistage de masse. Depuis la mise en place de ces dépistages à grande échelle, on note une augmentation non négligeable des chiffres annuels des cancers du sein et de la prostate (les plus nombreux en France). Ce qui n’est pas le cas dans les pays qui ne font pas de dépistage à grande échelle, comme le fait remarquer le Docteur Nicole Delépine, oncologue et pédiatre, ancienne directrice de l’unité d’oncologie pédiatrique de l’hôpital universitaire Raymond-Poincaré de Garches31.
Le dépistage du cancer du sein, organisé par les pouvoirs publics, est généralisé sur l’ensemble du territoire depuis 2004. À l’occasion d’Octobre rose, mois dédié au cancer du sein, l’INCa et le ministère de la Santé mettent en place une campagne d’information en partenariat avec l’Assurance maladie afin de sensibiliser les femmes aux bénéfices du dépistage. Si cette campagne semble a priori sans liens avec les industriels, l’analyse de quelques déclarations publiques d’intérêts (DPI) démontre encore une fois à quel point les leaders du marché des anticancéreux ont un intérêt notoire à maintenir les dépistages de masse. Le soutien le plus actif de la campagne rose est Europa Donna, la coalition européenne contre le cancer du sein. Europa Donna reçoit des subventions de l’Union européenne, mais a également comme partenaires les firmes pharmaceutiques Eli Lilly, Novartis, Pfizer, Sanofi et Roche32. La présidente Nicole Zernik était d’ailleurs oratrice au Forum Santé publique organisé par Sanofi en 201333.Quant au conseil scientifique d’EuropaDonna34, ses onze membres sont loin d’être indépendants. Le Dr Anne de Roquancourt, anatomopathologiste à l’hôpital Saint-Louis à Paris, dans sa DPI de décembre 2011, était co-investigatrice dans une étude sur l’Herceptin en 2007, molécule mise au point par Roche dans le traitement du cancer du sein. Elle est également consultante comme experte de la glande mammaire pour la HAS(Haute Autorité de Santé), et experte scientifique à l’INCa. Elle était invitée comme auditrice par les laboratoires Roche au Carrefour d’anatomie pathologique en novembre 2011avec frais de déplacement et hébergement financés par le laboratoire. Le Dr Anne Tardivon, radiologue à l’institut Curie à Paris, qui apporte aussi son expertise à l’INCa, est membre du comité de relecture de rapports pour la HAS, et a également été financée par le laboratoire Roche en 2013 pour une conférence sur l’imagerie médicale. Quant au Pr Michel Marty, cancérologue à l’hôpital Saint-Louis à Paris, il est membre du conseil scientifique de l’INCa, président de la Société française du cancer et membre du comité scientifique de la Ligue. Il est également financé par l’ANSM en tant que membre du groupe de travail« Hémato-oncologie ». Et ses liens avec l’industrie pharmaceutique sont clairement mentionnés dans sa DPI d’août 2012 : consultant rémunéré de Celgene, Sanofi, Debiopharm, Pierre Fabre Oncologie, rémunéré également par le laboratoire Roche pour une étude clinique en 2013, pour des conférences en 2011 et 2012…

Ainsi, parmi les partenaires de la plate forme Cancer Info de l’INCa, aucun laboratoire pharmaceutique n’est mentionné35, mais parmi les 40 partenaires, dont Europa Donna, il est clair que les leaders mondiaux des anticancéreux sont tous présents. Malgré les controverses, le dépistage organisé sera bien l’objectif n° 1 du nouveau Plan cancer sous l’influence de Big Pharma, ce qui devrait permettre d’accroître les ventes d’anticancéreux en augmentant les surdiagnostics.

Fin de la liberté thérapeutique

Face à l’alliance médico-politico-financière qui impose les ambitions d’une industrie pharmaceutique à tous les niveaux de la prise en charge des patients atteints de cancer, on peut se demander de quelle liberté thérapeutique disposent les praticiens en oncologie. Depuis 2003, l’INCa impose les protocoles de traitement à tous les centres publics et privés qui traitent les cancers, y compris les centres de radiothérapie libéraux. Tous les centres sont obligatoirement organisés en réseaux afin de bénéficier de l’accréditation de la HAS. Ces accréditations sont délivrées selon les critères d’agrément définis par l’INCa pour les principales thérapeutiques du cancer. Sans cette accréditation, il n’est pas possible de traiter un patient atteint de cancer. « L’appartenance à un réseau de cancérologie constitue en outre l’une des conditions que doit satisfaire tout établissement de santé qui traite des malades atteints de cancer, dans le cadre du dispositif des autorisations36. »Les « conditions transversales de qualité » constituent l’un des trois piliers du dispositif des autorisations. Comme noté sur le site de l’INCa : « Leur respect est donc obligatoire pour la pratique de la chirurgie des cancers, de la radiothérapie externe et pour la pratique de la chimiothérapie37. » Et ces conditions s’imposent dès le diagnostic initial. Dans ces conditions transversales de qualité figure le suivi des référentiels de bonne pratique clinique, c’est-à-dire que l’INCa indique au travers de ses directives « le meilleur traitement pour une maladie donnée, à un stade donné», comme mentionné sur leur site. L’INCa produit ainsi en partenariat avec la HAS toute une série de recommandations de bonnes pratiques pour les professionnels de santé, allant de la prévention et du diagnostic aux protocoles thérapeutiques, établis pour tous les types de cancer. Face à un tel système monopolistique, on peut se demander quel est le devenir de l’article R.4127-8 du Code de la santé publique sur la liberté de prescription: « Dans les limites fixées par la loi et compte tenu des données acquises de la science, le médecin est libre de ses prescriptions qui seront celles qu’il estime les plus appropriées en la circonstance. Il doit, sans négliger son devoir d’assistance morale, limiter ses prescriptions et ses actes à ce qui est nécessaire à la qualité, à la sécurité et à l’efficacité des soins. »

Automatisme de traitement

Il paraît évident que dans un tel contexte d’autoritarisme thérapeutique, peu d’oncologues oseront remettre en cause ces « bonnes pratiques imposées », au risque de perdre la sacro-sainte accréditation de la HAS.C’est ainsi que le service d’oncologie pédiatrique du Dr Nicole Delépine de Garches a fermé, l’été dernier, à l’occasion de son départ à la retraite, malgré le fort désir de toute l’équipe soignante de maintenir ce service. Depuis des années, le Dr Delépine ne respectait pas les recommandations nationales qui étaient de faire entrer presque tous les enfants atteints de cancer dans les essais thérapeutiques. Selon le Dr Delépine, il faut en premier lieu se fonder sur des traitements déjà éprouvés et connus comme efficaces avant de se lancer dans des essais cliniques. Elle dénonce aujourd’hui au travers de livres38 et de conférences un automatisme de traitement où l’on a enlevé au médecin sa capacité de réflexion, de remise en question… et sa liberté de prescription. Aujourd’hui, ni le médecin ni les familles de malades n’imagineront que d’autres approches sont possibles. Il n’y a plus de choix thérapeutique, seulement un protocole imposé. Et l’inclusion systématique des patients dans les essais thérapeutiques permettra à Big Pharma de mettre sur le marché de nouvelles molécules qui rapporteront des milliards de dollars.

Dogme thérapeutique

À l’heure où l’industrie pharmaceutique subit de plein fouet des déremboursements de médicaments et des scandales comme celui du Mediator, le cancer reste une mine d’or, et la chimiothérapie, la panacée d’une entreprise multimilliardaire. Dans un monde de la pensée unique, Big Pharma impose via l’INCa les protocoles de chimiothérapie en bafouant la liberté thérapeutique. C’est tout l’organigramme de la lutte contre le cancer qui est sclérosé. Le lobbying pharmaceutique s’exerce à tous les niveaux, des institutions de santé aux organismes de recherche en passant par les grandes associations de lutte contre le cancer. Ainsi, la Fondation ARC, qui a pour valeur « indépendance, responsabilité, intégrité » et qui siège à l’INCa, n’affiche apparemment aucun partenaire pharmaceutique sur son site Internet. Mais son partenaire scientifique principal, l’UICC, est une organisation (dont l’ARC et l’INCa sont membres eux-mêmes) qui a des liens d’intérêts avec les laboratoires Roche, Pfizer, Sanofi… Plus question de se demander si la chimiothérapie est le meilleur choix thérapeutique en oncologie: l’enjeu financier est tel qu’une remise en question n’est pas d’actualité. Les firmes pharmaceutiques ont ainsi imposé la chimiothérapie comme dogme thérapeutique dont l’efficacité ne se discute pas. Elles ont instauré un système de santé fondé sur l’autoritarisme où le médecin n’a d’autre choix que de suivre les recommandations imposées par l’INCa s’il veut continuer à traiter des patients atteints de cancer. Si ce mode monopolistique convient à certains, d’autres médecins, y compris cancérologues, s’insurgent contre un système où le patient cancéreux n’est plus au centre décisionnel du choix thérapeutique. Dans sa lettre d’information du 23 avril 2015, le professeur Joyeux, chirurgien et cancérologue à l’université de Montpellier, juge les chimiothérapies « abusives et parfois même dangereuses39 ». Mais la remise en question du choix des axes de recherche est complexe. Les membres non scientifiques des autorités de santé n’ont pas les compétences nécessaires pour poser un regard critique sur l’aspect technique et médical des études réalisées sur les traitements en cours. Quant aux experts scientifiques, qui auraient toutes les compétences pour cette analyse, ils sont pour la plupart liés à l’industrie pharmaceutique. Et les coûts des essais cliniques nécessaires pour la mise au point de nouvelles molécules en thérapie ciblée sont si énormes que tout gouvernement n’a d’autre choix, aujourd’hui, que de déléguer la totalité de la recherche médicale en oncologie aux firmes pharmaceutiques. Malheureusement, il n’est plus à démontrer que Big Pharma œuvre pour ses propres intérêts financiers au détriment de la santé publique. En France, même les traitements complémentaires qui ont fait leurs preuves, mais qui nuisent aux intérêts financiers des firmes pharmaceutiques sont écartés de tout protocole de soins de chimiothérapie. Des médecins, des chercheurs sont même destitués de leurs fonctions pour avoir voulu « sortir du protocole standard officiel », alors que les patients montraient une amélioration de leur qualité de vie40. Il devient urgent que le patient revienne au centre des prises de décision médicales. Urgent aussi de refondre tout l’organigramme de lutte contre le cancer afin de garantir une réelle indépendance d’un système de soins aujourd’hui totalement formaté par l’industrie du cancer. Un tel système monopolistique fige l’espoir de réels progrès médicaux, empêche toute recherche médicale qui ne sert pas Big Pharma et nuit gravement à la santé des patients. Aujourd’hui, par leur manque d’indépendance, les autorités de santé condamnent l’exercice illégal de la guérison pour permettre l’exercice légal du lobbying pharmaceutique…