portrait de Yves RasirDésolé de vous décevoir, mais il n’y a aura pas  d’infolettre signée de  ma main  cette semaine. Je m’étais embarqué dans sa rédaction hier après-midi mais  j’ai fait une sorte de mini « burn-out »  qui s’est prolongé ce matin : pas moyen de mettre mes idées dans le bon ordre, de rédiger avec fluidité et de vous proposer un texte me donnant satisfaction. Blocage provisoire ? Saturation  durable ?   Ce qui m’a peut-être inhibé, c’est que je dois plancher à fond sur la revue  Néosanté du mois de juin et que je ne suis pas très avancé : or comme c’est mon gagne-pain,  je lui donne priorité. On verra bien si je  retrouve du temps disponible  et un cerveau opérationnel mercredi prochain.  Pour ne pas vous laisser en rade, je vous propose toutefois  en avant-première un extrait de l’interview que nous allons publier dans le prochain numéro. Carine Anselme   a rencontré  le Dr Patrick Clervoy, médecin psychiatre et auteur du livre « Les pouvoirs de l’esprit sur le corps » (éditions Odile Jacob).  Je vous offre les quatre premières questions/réponses de cet entretien et vous allez voir qu’elles ne sont pas sans lien avec l’actualité.  Rendez-vous le 20 mai si tout va bien.  
 

« Ce que l’on croit agit sur notre cerveau »
 

 
Quels sont les pouvoirs de l’esprit sur le corps ? C’est à cette question passionnante que répond le livre de Patrick Clervoy Ce médecin psychiatre, professeur agrégé du Val-de-Grâce, qui fut engagé sur plusieurs théâtres d’opérations militaires, est un spécialiste des phénomènes de traumatisme psychique. De la part de mystère propre à la guérison, à l’actualité brûlante du Covid-19 et du stress qu’il génère, il décrypte pour nous la magie des liens psychosomatiques. Un entretien qui a de l’esprit… et du corps ! 
 
 
En préambule de votre livre, vous écrivez, à propos des mystères de la guérison : « On voit des personnes en bonne santé, sur l’instant d’une forte émotion, déclencher une détresse respiratoire qui met leur vie en danger. » La peur virale associée au Covid-19, attisée par les annonces et les informations à tout-va, ne serait-elle pas capable de provoquer une détresse respiratoire ?
 
En tout cas, il est clair que les émotions intenses peuvent déclencher une mort subite. Parmi les phénomènes (re)connus, vous avez, par exemple, le syndrome de  Takotsubo, dit « du cœur brisé » J’ai ainsi une patiente, en bonne santé physique, dont le mari vient de lui annoncer qu’il veut divorcer ; elle fait une détresse cardiaque brutale. Cette patiente a survécu mais a passé quinze jours en soins intensifs. Il faut savoir que nous n’avons pas, à ce jour, la capacité de dépister si quelqu’un a une fragilité ou pas, ni de comprendre à ce moment-là ce qui se produit… Il y a des maladies pour lesquelles on a très nettement identifié le terrain somatique – c’est-à-dire que notre nature de corps nous rend éligibles à faire tel problème de santé plus que d’autres. Mais là, on ne l’a pas. Autrement dit, même les gens les plus costauds du monde peuvent subir cet effet de surprise d’une défaillance organique provoquée, tout à coup, par un phénomène psychosomatique.
 
Dans votre livre, vous évoquez ces défaillances subites, nombreuses en temps de guerre – sujet qui vous est familier pour avoir été médecin militaire, engagé sur des terrains de conflit (ex-Yougoslavie, Afghanistan…). Qu’en est-il ?
 
Oui, ces phénomènes ont été clairement établis et démontrés par la médecine de guerre. On a ainsi très bien identifié que dans les villes assiégées, il y a des morts par hémorragie digestive brutale. C’est-à-dire que les gens font un ulcère de stress – pour rappel, un ulcère est une nécrose du tissu qui tapisse la paroi digestive (ou n’importe quelle muqueuse). L’ulcère digestif, dans ce cas, est d’apparition brutale ; il se constitue en 24 ou 48 heures. Il ronge tellement la paroi abdominale qu’il va atteindre le tissu artériel. Il vient donc ouvrir une artère, et le sang jaillit dans le tube digestif – c’est une hémorragie interne et la mort intervient en quelques heures. Autre exemple, pendant la Seconde Guerre mondiale, lors du siège de Stalingrad, on a décrit chez des soldats allemands, jeunes et en bonne santé, une épidémie de décès par infarctus  du myocarde ; à l’autopsie leurs artères coronaires étaient saines.
 
Vous décrivez également l’effet délétère du stress, notamment à travers le phénomène du karōshi, bien connu au Japon, en lien avec un surmenage et une pression trop intense souvent associés au travail, provoquant une mort subite pas arrêt cardiaque, AVC, mais aussi par suicide… 
 
C’est la même chose ! Je travaille beaucoup autour du phénomène de stress. Le stress est un état d’alarme intense de l’organisme face à une agression à laquelle on n’est pas préparé et à laquelle on se retrouve exposé trop longtemps. Par toute une série de neurotransmetteurs (adrénaline, noradrénaline…), ce stress va perturber des équilibres, notamment au niveau des surrénales et du cycle du cortisol. Donc, pour sauver ces gens-là, il faut leur donner massivement du cortisol. Cela affecte aussi le système dopaminergique ; la dopamine est l’ultime remède pour essayer de faire repartir le cœur épuisé. Le stress va déclencher plusieurs phénomènes, dont un effondrement du système immunitaire. Je vous partage une chose qui me révolte. J’ai pris en charge des militaires ayant mené des opérations de guerre ou des missions de maintien de la paix. En ex-Yougoslavie, ils étaient, eux-mêmes, pris au piège d’une ville assiégée : les Casques bleus n’ont pas le droit de riposter à un tir ennemi (il faut demander la permission à l’ONU), mais l’ennemi ne se gêne pas pour tirer. Il a ainsi été décrit une surmortalité des Casques bleus par suicide, mais aussi par infections psychosomatiques. Or, un Casque bleu qui a assisté impuissant, à Sarajevo, aux bombardements et a été, lui-même, menacé par l’ennemi, s’il a déclenché un ulcère de stress, eh bien, il n’est plus pensionné aujourd’hui, parce qu’on dira qu’il a fait une infection par Helicobacter Pylori (bactérie responsable) ! Sauf que cette infection est venue d’un effondrement des défenses immunitaires, qui n’est rien d’autre que l’effet d’un exposition prolongée à un stress violent.
 
Vous avez dit un mot-clé : il assiste « impuissant ». Ce qui me frappe avec le Covid-19, c’est qu’à travers ce confinement imposé, on nous a contraints à une forme d’impuissance, un figement dont on sait, études à l’appui, qu’il peut rendre malade…
 
En tout cas, c’est mettre du mal sur le mal. Il suffit de se remémorer le film Mon oncle d’Amérique, réalisé par Alain Resnais, dans lequel le professeur Henri Laborit (que j’ai bien connu) met en parallèle ses expériences sur les rats, avec ce que les personnes peuvent vivre en société, et notamment les effets délétères de l’inhibition de l’action pouvant mener à des somatisations – si le rat est dans une passivité contrainte, qu’il ne peut pas fuir le danger, en l’occurrence des chocs électriques, il meurt de stress. Dans le cadre de cette pandémie, je milite pour que nous ne soyons pas impuissants. J’ai notamment réalisé des contributions sur le site de mon éditeur, Odile Jacob (voir section « Idées pour aujourd’hui et pour demain »). Parmi celles-ci, nous avons développé, avec l’urgentiste Hughes Lefort, la notion de Citoyens experts pour sortir de ce sentiment d’impuissance. Ré-agir. Sans rentrer dans les détails, que vous trouverez en ligne, si chaque individu est un acteur contre la pandémie (via, par exemple, les gestes barrières), c’est un levier de force considérable. Il ne faut donc pas nous regarder comme des gens impuissants, mais comme des acteurs de la sauvegarde de tout le monde. C’est une piste essentielle pour sortir d’une situation de passivité à laquelle on nous a contraints. Plus largement, n’oublions pas que les changements de société les plus importants sont provoqués par des crises. La crise est un processus dynamique. Elle mobilise toutes les composantes de la société pour inventer des réponses qui n’existaient pas avant.