Dans la bourgade de Valdibrucia, que nous avons achetée et rénovée, nous avons un chien, Eolo, qui est le protagoniste de mon récit. Eolo est un chien braque-pointer qui vit totalement au naturel, toujours libre, donc très « biologique ». Il marque bien son territoire en urinant tout autour, et surtout sur les éventuelles autres traces d’urine d’autres animaux. Un jour, un de nos hôtes est arrivé avec un vieux petit chien mâle, « Dali » qui, en raison des lois biologiques ( bien que plus petit , il était plus âgé et encore valide), a pris le pouvoir de la place. Chaque fois qu’ Eolo partait faire sa tournée, Dali l’épiait de loin, le suivait à distance et masquait les traces d’urine de Eolo avec les siennes. Eolo n’était pas très heureux, mais subissait en silence, surtout parce que ses maîtres, ma femme et moi, ignares de son drame intérieur, l’empêchaient de faire la révolution, c’est-à-dire de s’en prendre physiquement à Dali. Les deux chiens évitaient soigneusement toute proximité, sauf que Dali abusait de son pouvoir pour interdire à Eolo de recevoir des caresses, à moins d’en recevoir lui aussi. En cédant aux caprices de Dali, nous ne faisions qu’augmenter le drame d’ Eolo.
Le surlendemain de l’arrivée de Dali, ma femme et moi avons dû nous absenter de Valdibrucia pour la journée. Eolo, stressé comme il l’était, a cherché à se défouler et s’est mis à « chasser » les poules en en tuant trois. C’était sa façon de montrer au monde entier que c’est lui qui commande à Valdibrucia.
A notre retour, le voici qui vient à notre rencontre en paradant avec une poule dans la gueule. Toujours ignare de tout ce qui se passait dans sa petite tête, je me mets en colère et, loin de l’accueillir avec compréhension, je le bouscule et le traîne jusqu’au poulailler où je l’enferme. Il semble en état de choc. De toute évidence, sa logique à lui ne lui permet pas de comprendre mon attitude.Le soir, je le libère, mais sans aucun geste d’amour. Au lieu de l’habituel « bonsoir » affectueux, je le congédie méchamment et, qui plus est, le lendemain matin, personne ne répond à ses gestes amicaux.
Eolo entre alors en totale dépression . Il ne bouge plus, il ne mange plus, Jusqu’en fin d’après-midi où, par compréhension et par pitié, nous recommençons à le caresser, à jouer avec lui et l’autorisons même à donner une petite correction à Dali.
Notre chien retrouve toute sa joie. Il il semble cependant assez fatigué et il dort beaucoup. Le lendemain, il se lève avec plus d’enthousiasme et va dehors, faire sa tournée de marquage de territoire. Je l’observe et à ma grande stupeur, je m’aperçois qu’il pisse du sang !
Fort de mes connaissances des Lois Biologiques, je ne panique pas. Je comprends qu’il est dans la phase de crise épileptoïde de solution d’un conflit de territoire, et qu’il a solutionné une petite tumeur à la vessie. Je me surprends cependant de la violence et de la rapidité de ce conflit. En me remémorant la chronologie des faits, je me sens un peu coupable d’avoir été trop sévère. Je calcule que d’ici deux jours, tout devrait être rentré dans la norme.
Je me rends donc dans la salle commune et j’explique les faits à toutes les personnes présentes en leur disant de ne pas paniquer s’ils voient Eolo qui urine rouge. Le lendemain, un des hôtes m’avertit que sa miction est maintenant « rosée ».
Le surledemain, tout rentre dans l’ordre. Eolo est tranquille, son urine a retrouvé sa couleur normale. J’en profite pour expliquer à tous que le même phénomène se vérifie lorsque un humain (surtout mâle) subit un intense conflit de territoire et que c’est une grave erreur que de s’empresser de courir aux urgences au lieu de s’arrêter, de faire de l’introspection et de donner à la nature le temps de remettre tout en ordre.

Pierre Pellizzari (italie)