ARTICLE N° 69 Par Adeline Adamski

Chaque année, dans le monde, treize millions de nouveau-nés naissent prématurément. Cela représente une naissance sur dix. La science médicale a identifié le stress de la femme enceinte comme facteur de risque, mais elle n’a toujours pas d’explication sur les causes de ces fins de grossesses anticipées qui sont dangereuses pour la santé et le développement psychomoteur des enfants prématurés. Et si les accouchements avant terme étaient en lien avec des événements plus anciens vécus par les aïeux de ces bébés trop pressés ? À l’école de sages-femmes de Mons, en Belgique, on ose poser ouvertement la question des influences transgénérationelles. Et chaque année, des étudiantes de dernière année remettent des travaux qui se risquent sur le terrain psychogénéalogique. Publié initialement sur le site Généasens du psychanalyste Pierre Ramaut, le présent article est précisément le résumé d’un mémoire s’interrogeant sur le rapport entre la prématurité et les mémoires généalogiques.

Dans le cadre de l’accouchement prématuré, les causes sont souvent silencieuses. Lorsque le médical a épuisé ses sources pour trouver le « pourquoi du comment », que reste-t-il ? Quelles explications pouvons-nous donner à ces parents démunis cherchant un sens à la naissance prématurée de l’être le plus cher à leurs yeux ?On leur dira simplement qu’à l’heure actuelle, on ne peut pas tout élucider, que certaines choses nous échappent et qu’il faut accepter l’idée qu’on ne puisse rien y faire. Mais pour avancer, et pour accepter la simple idée de n’avoir pu (su !) mener sa propre grossesse à terme, il faut un « coupable » et bien souvent, dans l’esprit torturé de ces mères, le coupable c’est elles-mêmes ! Tout cela pour dire que l’intégration du transgénérationnel dans le monde obstétrical pourrait, aujourd’hui, rentrer dans nos mœurs.

Un enjeu à l’échelle mondiale

Pour définir clairement la prématurité, il faut tout d’abord la situer.
Par définition, selon l’Organisation Mondiale de la Santé, un accouchement prématuré est un accouchement qui se produit avant 37 semaines révolues d’aménorrhée (SA) ou le 259e jour de grossesse.
Les conséquences ne sont pas les mêmes en fonction de la période de naissance avant ces 37 semaines, c’est pour cela que l’on a défini quatre stades de prématurité :
La petite prématurité : va de la 33e à la fin de la 36e semaine (60 à 70 % des naissances prématurées)
La grande prématurité : s’étend du début de la 28e jusqu’à la fin de la 32e semaine (environ 20 % des naissances prématurées)
La très grande prématurité : concerne les enfants nés entre la 26e et 27e semaine (presque 15 % des naissances prématurées)
L’extrême prématurité : se définit par une naissance survenant avant la 26e semaine (environ 5 % des naissances prématurées)
Toujours selon l’OMS, le seuil de viabilité d’un fœtus serait établi à partir de 22 semaines d’aménorrhée et un poids de naissance supérieur à 500 g.
La prématurité reste, à l’heure actuelle, un important facteur de morbidité et de mortalité néonatale. Elle représente à elle seule 60 à 80 % de la mortalité néonatale au niveau mondial (en dehors des pathologies malformatives). En effet, chaque année, près de treize millions de nouveau-nés naissent prématurément (soit plus d’une naissance sur dix) et plus d’un million meurent des suites de complications liées à leur naissance prématurée. Elle est la principale cause de mortalité chez le nouveau-né et la deuxième cause de décès chez l’enfant de moins de 5 ans après la pneumonie.
Ces dernières années, la prématurité a été mise au premier plan vu l’augmentation du nombre de naissances prématurées. Cette entité pathologique dépasse de loin le cadre médical et sanitaire : elle est donc devenue pour l’Europe et le monde entier un enjeu vital d’ordre majeur.

Des complications ?

Le nouveau-né à terme est un être « prêt à vivre » mais encore immature. Il quitte un milieu humide, tamisé, chaud et rassurant (odeur de la mère) et arrive dans un monde hostile : sec, froid, lumineux → il devient un être à part entière faisant face, pour la première fois, à ce monde qui l’abritera jusqu’à la fin de sa vie.
Comme dit précédemment, même s’il est né après 37 semaines, le nouveau-né doit encore adapter ses fonctions physiologiques vitales à ce nouvel environnement : son système digestif, sa thermorégulation, son système neurologique (qui ne cessera de se développer durant sa croissance) sont immatures.
Un prématuré doit s’adapter de même mais avec des fonctions vitales « en chantier ». Maintenir son équilibre thermique, son équilibre glycémique, sa fonction respiratoire et faire face aux complications est en fait un réel challenge pour un si petit être…

La prématurité : vivre ou survivre…

Son cœur de nouveau s’emballa. Mourir. Mourir. Mourir. Il luttait malgré lui (…). Il conservait des réflexes de sa vie dans le ventre d’Agathe (…). Il allait du monde amphibie au monde aérien ne sachant lequel choisir. Il lui sembla que l’éternité, dorénavant, ne serait que souffrance.
Cet extrait est tiré du livre « Adrien ou la colère des bébés », de Jean-Pierre Relier. À cet instant précis de l’histoire, le petit Adrien, prématuré de 27 semaines, 763 gr, vient de naître et se bat pour survivre en pleine réanimation. Si l’on se place du côté des parents, la situation à vivre est terriblement difficile. Pour la mère (qui elle aussi est prématurée !), il faut déjà, dans un premier temps, faire le deuil de sa grossesse inachevée. Elle doit accepter sa situation et pouvoir se « déculpabiliser » de n’avoir pu (su !) mener sa grossesse à terme. Le père est tout aussi en difficulté : il doit gérer ses propres émotions, soutenir la mère de son/ses enfant(s), commencer à endosser son rôle de père et aussi faire le lien entre la mère et l’enfant.
Nombreux sont les professionnels à collaborer autour de ces parents, enfants, et à faire de leur mieux afin que ces derniers puissent vivre leur « maternité » de la manière la plus digne qui soit. Une telle équipe pluridisciplinaire (sages-femmes, infirmières, pédiatres, gynécologues, anesthésistes mais aussi psychologues, travailleurs sociaux et parfois aussi psychiatres) doit pouvoir œuvrer de manière collective afin de garantir aux parents un suivi de qualité.
Partant de cela, toute chose pouvant apporter une aide positive à cette prise en charge est bonne à prendre. J’ai alors émis l’hypothèse d’un possible lien entre transgénérationnel et prématurité. Le but de mon travail était donc de prouver l’existence (possible) d’un lien entre ces deux entités.Voici donc, pour la suite, une recherche de liens évidents au sein de la littérature.

Trois auteurs précurseurs

Dans la littérature, de nombreux scientifiques émettent des idées autour du transgénérationnel. Le but de ce travail était de trouver un « possible » lien entre le transgénérationnel et la prématurité.
Trois auteurs se démarquent sur ce plan : ils ont émis l’idée qu’il existait bien un lien entre ces deux entités :
Monique Bydlowski, psychiatre et psychanalyste, directeur de recherche à l’Inserm, a été la première à introduire le travail psychanalytique en maternité. Au fil de ses observations, elle s’est aperçue que des phénomènes familiaux « refoulés » avaient un impact sur certaines naissances.
Danièle Flaumenbaum, gynécologue, acupunctrice et membre de l’association « Le jardin d’idées » (fondée par Didier Dumas), a pu faire le lien entre certains cas gynécologiques et le transgénérationnel. Au travers de son livre (devenu incontournable), « femme désirée, femme désirante », où elle intègre gynécologie, médecine chinoise, psychanalyse et approche transgénérationnelle, le docteur Flaumenbaum s’appuie sur son expérience de gynécologue pour nous livrer des vérités frappantes sur la construction sexuelle de la femme et sur la résolution de certains cas gynécologiques.
Jean-Pierre Relier, professeur en néonatologie, a été pendant vingt ans chef de service en néonatologie à Port-Royal et trente ans professeur de pédiatrie à René-Descartes. Dans son livre, « Adrien ou la colère des bébés », le professeur Relier raconte l’histoire d’un petit prématuré pour qui la vie débute dans une couveuse. Il explore alors avec la jeune mère différentes théories pouvant lui permettre de faire le deuil de cette prématurité ; parmi ces théories, il pose l’idée que le transgénérationnel pourrait avoir influencé la naissance prématurée d’Adrien. Au fil des recherches sur sa propre famille, la mère prendra conscience d’évènements douloureux (non dits !) ayant concerné ses aïeux.

Monique Bydlowski et le travail psychanalytique en maternité

Monique Bydlowski fut l’un des premiers psychanalystes à travailler en maternité. Elle débuta à Clamart avec le Professeur Papiernik (spécialiste en obstétrique) puis à Port-Royal avec le Professeur D. Cabrol (chef de la maternité, responsable du pôle périnatalité). Monique Bydlowski opte, dans son métier de psychiatre, pour une conception transgénérationnelle. Ayant constaté le fossé qui existe entre la médecine et la psychanalyse, elle décide alors d’exercer en équipe pluridisciplinaire collaborative composée d’obstétriciens, sages-femmes et infirmières. C’est une pionnière dans ce domaine. Au lieu d’entendre des récits en cabinet et donc être témoin à distance de ce qui se déroule vraiment, elle choisit d’être sur le terrain et de pouvoir vivre les évènements « à chaud ».
Pour Monique Bydlowski, l’accouchement ne doit pas être considéré comme un phénomène biologique mais plutôt psychosomatique. En effet ,chez l’enfant, il y a, psychiquement, transmission de représentations inconscientes venant des parents. Elle met également en évidence l’importance de la date de naissance, de la conception et du terme prévisible de la grossesse : ces dates ne seraient pas un hasard mais correspondraient avec la mort d’un ancêtre ou le jour d’un évènement traumatisant. Elle démontre que la date anniversaire du décès d’un être aimé (dont le deuil n’a pu être fait) peut révéler ce « défunt » car cette date se retrouve dans celle de la conception, de la naissance ou du terme prévu.
Le Dr Bydlowski a vérifié cette hypothèse auprès d’un très grand nombre de femmes enceintes. Dans le livre « Comment paye-t-on les fautes de ses ancêtres »(1), elle déclare à Nina Canault : « il n’y a plus de cadavre, il y a un enfant qui vient prendre sa place et faire barrage au deuil (…), il y a négation du deuil, le cadavre s’enfouit dans l’enfant. Cet enfant est mal parti : interruption de grossesse, prématurité grave… ». Monique Bydlowski ajoute que « beaucoup de femmes considèrent la naissance d’un enfant comme la répétition, la renaissance de quelqu’un de disparu, qu’on regrette. » Il semblerait que le deuil non fait d’un ancêtre aurait une certaine influence sur la naissance de la descendance.
Nous sommes donc animés par des souvenirs qui ne nous appartiennent pas. Notre passé « tire les ficelles » de notre futur, le Dr Bydlowski nous le confirme : « les parents qui donnent la vie sont eux-mêmes porteurs de représentations, de marques signifiantes venues de leur histoire et de façon transgénérationnelle, de celle de leurs ascendants. Ces marques seront transmises à leur insu en même temps que le souffle biologique ».
Alors, si un terme de grossesse tombe à la même date que celle remémorant un problème obstétrical antérieur, il suffirait de « différer » ce terme, de changer la date en déclenchant l’accouchement…. Une certaine prophylaxie serait mise en place. Le problème est que cette prévention pourrait aussi effacer toute preuve de transmission transgénérationnelle : on remplace une date significative par une autre, mais la date d’origine est occultée. Si l’on modifie la « vraie » date de naissance, on cache alors une date significative à sa descendance et les générations futures auront difficilement accès à la mémoire de leurs ancêtres !

Danièle Flaumenbaum : la gynécologie

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la sexualité et le transgénérationnel
En lisant « femme désirée, femme désirante », de Danièle Flaumenbaum, une chose essentielle en ressort : la construction sexuelle de la femme n’est pas anodine, elle ne se fait pas « automatiquement » ; nous construisons notre sexualité à partir de ce qu’ont pu nous transmettre nos mères, nos tantes, nos grands-mères.
Or, à l’époque où nos grands-mères (ou arrière-grands-mères) étaient dans « la fleur de l’âge », la sexualité était taboue, il était honteux d’en parler, on la taisait. Une transmission consciente correcte n’a pas été faite.
Nous savons, d’un point de vue transgénérationnel, que ce qui est « honteux » est « non dit », caché, refoulé au cœur de l’inconscient. Les générations suivantes héritent ensuite de ces transmissions inconscientes et c’est là que les non-dits peuvent se révéler sous forme de symptômes (le fantôme sort de la crypte). Ces « nouvelles » générations de femmes ne vivent pas pleinement leur sexualité, elles s’en accommodent ; selon le Dr Flaumenbaum, ces femmes ont un désir sexuel mais leur corps n’en a pas connaissance : « les femmes-filles » ont grandi dans un environnement où la sexualité ne fait pas partie de la vie. Cette sexualité « inhibée » dont le corps, rappelons-le, n’a pas conscience, peut amener chez ces femmes de sérieux problèmes gynécologiques ou dans la conception ou l’accouchement d’un enfant.
Or, si l’on se base sur la même référence littéraire, Danièle Flaumenbaum nous dit que « la sexualité d’une femme prend modèle sur celle de sa mère et de ses grands-mères et les symptômes qui marquent la génitalité se répètent d’une génération à l’autre (…) ; il n’est pas rare qu’une femme ait un fibrome au même âge que sa mère, et les symptômes de la procréation, cerclage, ou accouchement difficile, grossesse extra-utérine ou fausse couche, sont aussi, très souvent, la répétition d’un traumatisme ayant atteint leur mère ou leur grand-mère. ».(2)
Il existe donc un lien réel entre les transmissions inconscientes des femmes chez leurs filles (ou petites-filles) et l’apparition de pathologies gynécologiques ou obstétricales.

Jean-Pierre Relier : la prématurité au centre de toutes les interrogations

Dans son livre « Adrien ou la colère des bébés », le Professeur Relier nous projette dans le vécu d’un enfant (Adrien), de sa mère (Agathe) et de son père face à la prématurité. La mère d’un enfant prématuré est, elle aussi, prématurée. Elle n’a pas été préparée à cette éventualité et doit faire face (avec le papa) à certains sentiments tels que la tristesse, la colère, la culpabilité, la honte (de ne pas avoir mené sa grossesse à terme). En plus de tout cela, elle doit trouver la force, dans son nouveau rôle de mère, de soutenir son enfant qui se bat pour survivre.
Au cours d’entretiens répétés, le Professeur Relier va chercher à déculpabiliser Agathe et à trouver une cause à la prématurité de son fils. Contre toute attente, le transgénérationnel sera évoqué : « nous avons une possibilité de comprendre cette mémoire pour ne pas léguer à nos enfants des souffrances dont ils ne sont, en rien, responsables. Il est possible aujourd’hui de briser la chaine du malheur. » Et le professeur va proposer à Agathe de revenir sur son histoire familiale pour comprendre ce qu’il s’est vraiment passé : « il y a fort à parier que votre mère, votre grand-mère, peut-être plus loin encore, aient eu un problème d’accouchement et que, du côté de votre mari, la mort ou un accident survenu pour un garçon se répète aujourd’hui (…). Ce serait intéressant que vous fassiez la recherche. »(3).
Jean-Pierre Relier a soulevé là un problème très important : ces mères qui n’ont aucune explication sur la survenue de la prématurité ne peuvent avancer que difficilement. Leur donner des clés, mettre des mots sur l’origine de ce malheur, leur permettra de mieux accepter leur situation et faire face efficacement. Le professeur Relier insiste sur le fait que la prématurité n’est pas à prendre à la légère. Selon lui, avec les moyens techniques dont nous disposons aujourd’hui, nous avons tendance à « banaliser » les naissances prématurées : « il est presque devenu normal, dans l’esprit des gens, qu’un enfant naisse avant terme puisque la médecine s’en charge. »
Il prétend même que chaque couple, voulant concevoir un enfant, devrait s’intéresser de plus près au transgénérationnel, car cela éviterait certaines « catastrophes » obstétricales : « Avant de concevoir un enfant, chaque couple devrait se préparer psychologiquement, aller voir un psychothérapeute (…) ; le désir d’enfant doit avant tout être tourné vers l’enfant, vers la création d’un être libéré des souffrances, des non-dits du passé. Le couple a aujourd’hui à sa disposition les moyens d’atténuer les effets de ce transgénérationnel ».(3)
Il est donc nécessaire, voire même essentiel de considérer que le transgénérationnel a sa place dans la prévention de certains problèmes obstétricaux tels que la menace d’accouchement prématuré. Il serait même bénéfique pour aider les parents dans leur combat contre la prématurité.