Nous sommes tous le fruit d’une histoire. Dans notre bagage, un héritage familial dont le sens nous est souvent caché. Psychanalyste spécialisé en psychanalyse transgénérationnelle, Pierre Ramaut n’a de cesse d’accompagner ces « fouilles » dans l’archéologie familiale, afin de mieux en comprendre les méandres et dysfonctionnements. Ainsi, récupérer l’énergie vitale captive des entre-lignes fantomatiques de notre arbre généalogique. Habile à jeter des ponts entre passé et modernité technologique, Pierre Ramaut développe, aux côtés de sa pratique individuelle, des applications innovantes (Généasens, Commemoria…) pour que tout un chacun puisse mener à bien cette quête de sens, de reliance et de transmission. Entretien autour du devoir de mémoire – jubilatoire dans une époque qui navigue à vue.

Propos recueillis par Carine Anselme

Certaines personnes donnent l’impression de vivre plusieurs vies en une, tant leur parcours est riche. Pierre Ramaut est fait de ce bois-là. Plusieurs heures d’entretien (passionnant !) ne suffisent pas pour recueillir tout le suc de son cheminement et de ses réalisations, qui comptent, entre autres pépites, plusieurs sites Internet communautaires, visant à recueillir, comprendre, archiver et transmettre la mémoire transgénérationnelle, via des outils novateurs (1).
Fan de photo, passionné de nature, randonneur et kayakiste aguerri (sa « nouvelle thérapie », dit-il), mais aussi kinésithérapeute de formation, sophrologue, naturopathe et, bien sûr, psychanalyste transgénérationnel, cet homme « en marche » conjugue le passé (de l’histoire familiale) au présent (technologique) pour lui donner de l’avenir (devoir de mémoire). Le kaléidoscope de ses activités pourrait faire croire à du dilettantisme. Que nenni ! De la psychogénéalogie au récit de vie, en passant par le développement d’outils multimédias et de rituels commémoratifs, ou encore la proposition de voyages de découverte du chamanisme et autres randonnées à la rencontre de soi, le fil rouge est tangible : il s’agit de célébrer l’existence, d’en comprendre l’essence et de laisser une trace de ce passage-éclair sur Terre, par-delà les générations.
En avant-première pour Néosanté, Pierre Ramaut nous dévoile son nouveau « bébé » : l’Apsystant, une application complémentaire aux logiciels de généalogie, pour lequel il va lancer une campagne de financement participatif. À bon entendeur-financeur…   

D’où vous vient ce besoin de transmission et de compréhension du transgénérationnel, qui est au cœur de votre approche psychanalytique et des outils que vous développez ?

Je dois ma rencontre avec le transgénérationnel… à mon goût pour l’image ! Je suis un amoureux de la photo, et c’est en numérisant de vieux clichés de famille que je me suis rendu compte qu’apparaissaient des personnages que je connaissais et d’autres que je ne connaissais pas… Suite à l’effet émotionnel de ces images, j’ai commencé à m’intéresser à la psychogénéalogie et à l’impact des traumatismes, des secrets, des tâches inachevées et des deuils non-faits de nos ancêtres sur l’existence des générations suivantes. Dans la foulée, j’ai créé une première maquette d’un logiciel spécifique de psychogénéalogie – le Psycho Généalogiciel Inter et Transgénérationnel Multimédia© – qui a remporté la médaille d’argent et le prix spécial de la chambre belge des inventeurs au salon mondial des technologies nouvelles « Brussels Euréka 2003 ». J’ai prolongé l’aventure en suivant une formation et en travaillant sur mon propre arbre généalogique avec Anne Ancelin Schützenberger, pionnière de la psychogénéalogie.

Vous aviez déjà un parcours analytique ; comment l’approche transgénérationnelle est-elle venue compléter et s’articuler à l’analyse ?
Qu’il s’agisse du transgénérationnel ou de la psychanalyse, la « mise au travail » s’impose généralement suite à des souffrances ou dysfonctionnements irrésolus. C’est l’effondrement psychique qui vient vous mettre au travail ! En ce qui me concerne, j’ai suivi une longue psychanalyse lacanienne. J’ai ensuite fréquenté les séminaires de la section Clinique de Lille et de Bruxelles de l’Ecole de la Cause Freudienne et du champ freudien. Au début des années 1990, j’ai quitté la kinésithérapie pour me consacrer à la sophrologie (découverte, en 1984, pour gérer le stress de ma préparation au rallye « Paris-Dakar », auquel j’ai participé plus en tant qu’amoureux de l’Afrique et du désert qu’en « véritable » pilote) et à la psychanalyse. J’ai poursuivi ma formation psychanalytique à travers une deuxième analyse et l’œuvre de Jung. Vu mon parcours analytique, je suis arrivé chez Anne Ancelin, avec mon arbre généalogique, en roulant un peu des mécaniques (Rire). Or, cela a été un vrai coup de poing dans la gueule, si j’ose dire !

De quelle nature, le coup de poing ?

En trois jours de travail en psychogénéalogie, nous avons débusqué une chose intime autour de laquelle je tournais depuis des années en analyse. Je suis rentré au radar de Paris à Mons… J’en ai tiré la conclusion qu’il est impossible de terminer une analyse sans passer par le transgénérationnel. J’ai alors lu exhaustivement ce qui s’est écrit sur le sujet et suivi une formation, à Paris, en analyse transgénérationnelle avec Didier Dumas. Formation poursuivie, après son décès, avec son successeur Bruno Clavier, au « Jardin d’Idées ». Cette formation aborde, entre autres, le « nettoyage » de l’arbre familial.

Quel est l’impact du cocktail analyse/transgénérationnel et de ce nettoyage de l’arbre généalogique ?
Cela libère une formidable énergie – tant sur le plan vital, corporel, que créatif. Personnellement, c’est cette énergie libérée qui m’a permis de créer Généasens, communauté de partage et de ressources sur la psychogénéalogie – qui est le socle théorique des autres outils créés ensuite, comme Commemoria ou l’Apsystant. Je m’explique : lorsqu’on réintègre un « fantôme », cette part d’énergie est (re)mise à disposition de l’être. Nos fantômes sont en fait l’héritage d’un refoulement, alimentant nos conflits névrotiques. L’objet de la psychanalyse est précisément la levée du matériel refoulé pendant notre biographie. Lorsque surgit un problème, si nous ne disposons pas des aptitudes psycho-émotionnelles nous permettant de l’affronter et de le métaboliser, notre système fait « delete ». Du coup, la « poubelle » (du refoulé) contient une charge énergétique toujours présente et active, même des années plus tard, qui crée des symptômes et dysfonctionnements variés.

Mais nos fantômes, comme vous dites, ne proviennent pas toujours de notre parcours personnel, ils peuvent être des héritages transgénérationnels…

En effet, ils peuvent également provenir des irrésolus de l’arbre généalogique (secrets de famille, traumas, tâches non accomplies). C’est là qu’intervient l’analyse transgénérationnelle. Ces fantômes-là peuvent rester latents, plusieurs générations durant, jusqu’au moment où ils vont trouver un héritier, qui deviendra le « porteur du mandat transgénérationnel ». Remettre au travail ce matériau transgénérationnel est bénéfique : il ne s’agira plus alors d’un refoulé, avec les effets délétères que l’on connaît, mais bien d’un événement inscrit dans une histoire transgénérationnelle. Du coup, cela deviendra une ressource, une expérience. Et la réintégration de ces fantômes va dispatcher ces énergies, bloquées jusque là, vers d’autres fonctions : physiques, créatives, intellectuelles, émotionnelles, immunitaires.

Est-ce à dire que nos « fantômes », restés dans les placards de la mémoire, nuisent non seulement à notre équilibre psychologique, émotionnel et relationnel, mais aussi à notre vitalité et notre santé ?

À la lumière de ma formation en naturopathie, auprès de Robert Masson (2), il semble que nous naissions avec un certain quantum de potentiel vital. Certains éléments – comme le sommeil, une alimentation saine et mesurée, le contact avec la nature – permettent une recharge de ce potentiel, sur les différents plans de l’être (physiologique, intellectuel, psychique…). Tandis que d’autres éléments engendrent une décharge, qui nous coûte au contraire de l’énergie. Cette décharge peut être métabolique, à l’image de la thermorégulation. Dans une certaine mesure, notre équilibre global dépend donc d’un équilibre entre recharge et décharge, aidé en cela par un système de régulation naturelle. Nous sommes cependant aussi soumis à des décharges pathologiques, promptes à enrayer cet équilibre. Sur le plan psychique, il s’agit du stress, des conflits ou encore de la suractivité. Sur le plan physique, cela peut provenir d’un excès de sport. Mais le plus gros « coût » provient de l’alimentation, déséquilibrée. Ce phénomène est accentué par notre mode de vie qui nous coupe de nos recharges – peu de contact avec la nature, troubles du sommeil, alimentation carencée et pléthorique. Nos conflits névrotiques, nourris de nos héritages fantomatiques, créent également des décharges qui nuisent à notre potentiel vital. Donc, entreprendre ce travail d’analyse transgénérationnelle engendre un regain de vitalité qui a un impact sur le corps (immunité, etc.) et l’esprit.

Les outils multimédias que vous avez créés – Généasens, Commemoria et, actuellement en plein développement, l’Apsystant – permettent justement, dans les fonctionnalités qu’ils proposent (outils d’analyse, de partage et de présentation de récits de vie) et leur synergie, de réintégrer cette énergie dilapidée dans nos héritages fantomatiques…

C’est le but ! Vous avez cité ces applications dans l’ordre chronologique de leur création – Généasens, j’insiste, est vraiment le socle des autres outils qui découlent de cette fonctionnalité et viennent l’enrichir. Si je m’arrête donc plus précisément sur Généasens (www.geneasens.com), il s’agit, en gros, d’une communauté, dont le but est d’enrichir un ensemble d’informations et d’outils concernant la psychogénéalogie et l’analyse transgénérationnelle. Généasens offre des clés théoriques et pratiques pour (vous) aider à comprendre le sens parfois caché de certains dysfonctionnements personnels ou familiaux, en utilisant simplement les données dont vous disposez. Comme je vous l’ai partagé, je suis un grand fan d’images – j’ai même pensé, à un moment, me diriger vers le cinéma. Or, si l’on regarde un arbre généalogique, chaque personnage est comme une bobine de film… Il suffit de tirer sur ce fil pour que se déploie toute une histoire de vie. L’objectif de ces outils innovants, qui mettent au jour le sens de l’héritage familial, est de nous sortir d’une répétition qui nous fige.  L’avantage du multimédia (présent dans les applications que je propose) est de replacer l’histoire familiale dans le contexte. De remettre le réel en perspective – d’où un apaisement sur le plan individuel, transgénérationnel (pour les générations passées, présentes et à venir), mais aussi collectif.

Est-ce pour cette raison que vous proposez des lignes du temps que l’on peut enrichir du contexte historique (informations d’époque, etc.), faisant ainsi entrer la grande Histoire dans les « petites » histoires individuelles ?

De fait, cela permet de revisiter la destinée de nos aïeux avec un autre angle de vue. Ce « monstre » qui fait peut-être partie de notre lignée appartient, lui aussi, à une histoire – la sienne, celle de ses ancêtres et celle de son époque, de la société dans laquelle il a évolué. Pour prendre une image parlante, nous sommes comme des poupées russes. Rencontrer ainsi l’histoire – la petite et la grande – de nos aïeux peut nous reconnecter à une émotion enfouie, à un pardon possible, tant sur le plan personnel que communautaire.

La psychanalyse transgénérationnelle serait-elle donc un outil majeur de réconciliation, tant individuelle que collective ?

Au-delà de l’apaisement, l’effet principal d’un tel travail est un alignement qui offre un rapport tout autre au monde et aux autres (y compris les « bourreaux »). Prenons l’exemple de descendants de soldats de la guerre 14-18. Certains font des cauchemars en lien avec la guerre ; cela signifie que les bourreaux ont toujours un impact – une empreinte énergétique – sur la mémoire transgénérationnelle. Un savoir et un pardon intellectuels ne suffisent pas à lever le blocage sur la descendance. Avec l’intégration proposée par l’analyse transgénérationnelle, on peut alors reprendre son cycle de croissance normal. Retrouver son propre chemin. Guérir l’arbre généalogique permet, en quelque sorte, de réaliser l’œuvre au noir, de transformer de manière alchimique le plomb (ce qui nous plombe) en or…  

Venons-en à l’application Commemoria, qui vise la transmission de récits de vie entre générations, pour commémorer une vie qui se finit. Quel a été le point de départ de ce concept éthique et humaniste ?

La démarche de Commemoria repose sur le constat qu’une vraie souffrance psychologique est engendrée par un ensemble de manquements dans notre société, dans le cadre de l’accompagnement de la fin de vie, de la prise en charge des funérailles et du processus de deuil.

L’outil Commemoria vient-il pallier au manque de rituels entourant la fin de vie, dans notre société ?
Absolument ! Par ailleurs, Commemoria est également une réponse au manque de célébrations communes et de communication intergénérationnelle, mais aussi à la mise à l’écart des personnes en bout de vie. Ce projet contient différents volets qui tournent autour du récit de vie, dont j’ai pu constater l’effet lénifiant sur les personnes ; celles qui s’apprêtent à partir, mais aussi celles qui restent. Il s’agit, avant tout, d’un outil (web) collaboratif qui permet de récolter les informations sur le vécu d’une personne.

Vous proposez cette collecte d’informations collaborative notamment en maison de retraite ou milieu hospitalier pour humaniser ce passage délicat…

Face à un corps qui se dégrade, on a tendance à oublier que cet être a eu une vie, qu’elle a aimé et réalisé des choses. Le travail de conscience induit par cette « biographie hospitalière » – qui peut impliquer la famille et les soignants pour alimenter le récit de vie – permet d’éviter la chosification de la personne. On a pu constater que les familles, notamment les jeunes, venaient plus volontiers voir la personne et que l’ambiance était plus conviviale avec les soignants. Cela nous amène à l’autre facette de Commemoria, dont un des objectifs est de lutter contre le fantasme médical de l’immortalité, porté par une technicité grandissante, et qui empêche de se dire « au revoir ». On dénie le fait que la personne est sur le point de partir… et celle-ci, pour protéger ses proches n’ose pas en parler. Aborder le récit de vie permet de capitaliser le patrimoine existentiel – c’est un accomplissement, une manière de transmettre son expérience.

Et une fois que la vie s’achève, quel peut être le rôle de Commemoria ?

 

Ce récit de vie peut ensuite devenir le support d’un rituel funéraire, que l’on soit croyant ou non. Enfin, ultime étape proposée par Commemoria, une fois le récit de vie achevé (complété par les proches), cette part de mémoire commune – qui est comme une offrande à la famille, partie prenante dans cette interaction – peut alimenter le processus de deuil et accompagner une cérémonie de « clôture ». Pour séparer le monde des morts, du monde des vivants. Cela peut venir quelques mois ou des années après le décès, peu importe – le rythme est individuel. Les Algonquins, des nomades de rivière, ont un rituel magnifique. Ils placent le mort dans un canoë d’écorce et, durant trois jours, on déroule symboliquement le fleuve de sa vie ; on parle des bons moments (les mauvais, ça lui appartient). Au bout de trois jours, le rite est clos – on ne remonte jamais le courant, ce qui signifie qu’il y a un « sens » à la vie. C’est aussi le travail proposé par Commemoria.    
 
Dans « Marcher pour progresser », vous proposez des voyages de découverte du chamanisme, en lien avec le transgénérationnel. Comment articulez-vous ces approches ? 

Tout outil a ses limites. Le chamanisme (via notamment la transe chamanique) peut permettre de poursuivre et d’approfondir cette quête de sens, en l’absence, par exemple, de certaines informations transgénérationnelles. Il semble que la transmission de ces « fantômes », tels qu’évoqués plus haut, se fasse in utero. Le fœtus possède des capacités télépathiques – les neurones miroirs lui permettent de dupliquer la structure mentale de ses parents. S’il y a un « trou » dans le psychisme de la mère ou du père, l’enfant qui s’apprête à venir au monde va, possiblement, hériter de ses fantômes. Or, c’est précisément dans ces niveaux-là de conscience (le monde du rêve des Aborigènes) que va intervenir le voyage chamanique. Le chamanisme peut donc être un bon complément à un travail transgénérationnel.
 

(2) À lire : Diététique de l’expérience, Robert Masson (Guy Trédaniel, 5e édition revue et corrigée, 2014).

 

(1) POUR ALLER PLUS LOIN

Retrouvez Pierre Ramaut sur :
www.geneasens.com : De la généalogie à la psychogénéalogie – communauté numérique dont le but est d’enrichir un ensemble d’informations et d’outils transgénérationnels. www.commemoria.com: Commémoration rituelle – laisser une trace, transmettre l’histoire de sa vie, biographie hospitalière, rituel de funérailles et de deuil, commémorer un événement collectif…
www.commemoria.org: Espace de mémoire dédié à l’archivage et la consultation de récits de vie.
www.marcherpourprogresser.com : Voyages « en marche » pour la connaissance de soi et l’évolution. Parmi ces voyages, « Découvertes en terres Chamanes » (prochain voyage chez les Hommes-Fleurs, en Indonésie).

 

L’Apsystant, le nouvel explorateur (connecté) de l’inconscient familial
Ce logiciel spécifique de psychogénéalogie (encore en développement), transforme l’arbre généalogique en ligne du temps synchronisée, offrant une lecture en parallèle de ce qui s’est passé dans la famille, pour les différents membres (père, mère, etc.) et dans le contexte socio-économique. Cela met au travail le « sens » des données recueillies. En outre, cette présentation très visuelle réveille les facultés (créatives, intuitives…) de notre cerveau droit, contrairement à l’énoncé des données généalogiques activant le cerveau gauche (rationnel), qui sature vite et perd le fil. « Il n’y a pas de psychanalyse ou de psychothérapie possible sans utiliser une chronologie des événements et leur mise en relation synchronisée. Apsystant est un outil innovant, complémentaire des logiciels de généalogie. Il est au service du grand public et des praticiens qui souhaitent organiser chronologiquement et synchroniser des récits de vie, afin de mieux les déchiffrer et les interpréter. Cela permet de mieux articuler l’histoire de la famille et, au-delà, l’Histoire, tout court », explique Pierre Ramaut, en quête de fonds pour finaliser ce concept, via un financement participatif (crowdfunding). À l’heure où nous bouclons, la plateforme de collecte de fonds n’a pas encore été choisie. À suivre, donc, via Généasens…