Après son envoi le 8 novembre, ma « lettre à Bernard Tapie » (*) a été pas mal partagée sur les réseaux sociaux, si bien qu’elle a suscité beaucoup de réactions de lecteurs qui ne connaissent pas du tout la revue Néosanté ni – a fortiori – notre attachement aux « théories » faisant du stress émotionnel la cause prépondérante des maladies.  À mon grand étonnement,  bon nombre de ces nouveaux lecteurs m’ont fait le reproche d’enfoncer une porte ouverte, d’énoncer des banalités et d’ignorer que la médecine reconnaissait le rôle du stress dans l’ulcération et la cancérisation de l’estomac.  C’est étonnant parce que ça fait presque 30 ans que ce n’est plus le cas. Il est vrai qu’au siècle dernier,  l’ulcère gastrique faisait partie des très rares pathologies considérées comme  psychosomatiques, avec l’hypertension, la colopathie fonctionnelle, certaines affections cutanées (psoriasis, eczéma)  et diverses formes d’allergies. Il est vrai aussi que l’ulcère était censé faire leur lit du cancer, et donc que le processus cancéreux était indirectement associé à un possible excès de stress. Dans les années 70, le neurobiologiste Henri Laborit n’a pas surpris grand monde en révélant que ses rats de laboratoire déclenchaient ulcères et tumeurs  gastriques lorsqu’ils étaient soumis à des chocs électriques répétés. Mais au début des années 90, la science médicale a fait marche arrière et a retiré les deux maladies stomacales de sa « short list » psychosomatique. Elle concède toujours que les émotions négatives et la tension nerveuse peuvent favoriser ou aggraver les troubles gastriques, mais elle  leur a trouvé un tout autre coupable causal : la bactérie Helicobacter pylori.

Cette bactérie doit son nom à sa structure hélicoïdale  et au fait qu’elle infecte souvent le pylore, la région de l’estomac connectant ce dernier au duodénum. C’est en 1875 que des scientifiques allemands l’ont découverte dans des estomacs humains. Ne parvenant pas à la cultiver, ils ont cependant abandonné leurs recherches. C’est seulement en 1982 que le microbe a été redécouvert par hasard par deux chercheurs australiens, le pathologiste J. Robin Warren et le gastro-entérologue Barry J. Marshall. Dès leur publication originelle,  Warren et Marshall affirment que la plupart des ulcères gastriques sont provoqués par cet agent microbien, et non par le stress ou la nourriture épicée comme on le pensait auparavant. Confronté au scepticisme de ses pairs, qui pensaient qu’aucune bactérie ne pouvait survivre dans l’environnement acide de l’estomac, Marshall eut alors l’audace d’ingurgiter une pleine éprouvette d’Helicobacter pylori. Il contracta rapidement  une gastrite (et non un ulcère comme le veut la légende), la traita efficacement avec des antibiotiques en moins d’une semaine et parvint ainsi à convaincre la communauté scientifique. Depuis une trentaine d’années, celle-ci impute au mini hélicoptère bactérien le pouvoir de causer au moins 80% des ulcères gastro-duodénaux, le solde étant attribué à de mauvaises habitudes alimentaires. Pour avoir amorcé ce virage et établi le dogme de la causalité microbienne dans une grande majorité d’ulcères, Warren et Marshall ont d’ailleurs reçu le prix Nobel de physiologie et de médecine en 2005.  Grâce à eux, ou plutôt à cause d’eux,  la plupart des ulcéreux gastriques sont aujourd’hui soignés par antibiothérapie.  Et bien sûr, la médecine du cancer a suivi la tendance. Il y a quelques semaines encore, une vaste étude chinoise a conclu que l’éradication d’H.pylori (Hp pour les intimes) devrait constituer une priorité oncologique. En suivant 63.000 personnes, une équipe de l’université de Hong Kong a constaté que la prescription d’antibiotiques réduisait l’incidence du cancer gastrique de 22% chez les patients de plus de 60 ans. D’autres études postulent que la réduction du risque pourrait atteindre 47% dans la population débarrassée du microbe. Pour la médecine d’école, il ne fait donc plus de doute que la bactérie est une terroriste qu’il suffirait de trucider pour  prévenir et traiter ulcères et cancers. L’implication du stress, et a fortiori l’influence de conflits psycho-émotionnels, ont été complètement évacués du champ des connaissances en moins de trois décennies.

Ceci dit, mes détracteurs  Facebook ont parfaitement raison d’avoir zappé ce tournant médical  qui fait déraper le bon sens et  qui  expédie l’intelligence dans le décor. D’abord, il faut savoir que les thérapies biocidaires ont déjà montré leurs limites. La rusée Hp a déjà développé des résistances et les antibiotiques sont de moins en moins performants. Même en cumulant des molécules, la médecine médicamenteuse est de plus en plus souvent mise en échec et se rend compte qu’elle va  droit dans le mur. Du reste,  il est prouvé que de nombreux cancéreux gastriques développent leur tumeur malgré un bombardement antibactérien intensif. Un crime sans le criminel, bizarre non ?  Il serait temps de disculper le microbe et de réaliser qu’il fait office de bouc émissaire trop commode. Helicobacter pylori n’est qu’une bactérie parmi mille autres qui peuplent les organes digestifs d’Homo Sapiens depuis la nuit des temps. On la retrouve chez environ 50% des êtres humains qui en sont les porteurs sains et dont seulement une infime minorité va développer un ulcère ou un cancer. La primauté du terrain sur la potentielle nocivité du germe est donc difficilement contestable, quoi qu’en décrète le credo pasteurien de la médecine officielle. Enfin, les recherches de pointe sur le microbiote indiquent que loin d’être une ennemie, la bactérie hélicée est au contraire une précieuse alliée.  Comme l’explique notre collaborateur Yves Patte dans sa rubrique « Paléonutrition » du Néosanté de novembre 2017, on a en effet découvert qu’H.Pylori avait pour fonction de limiter les remontées acides gastriques et qu’elle protégeait ainsi l’œsophage. En son absence, le reflux gastro-oesophagien est plus fréquent et le risque de cancer œsophagien plus important. Dans ce même numéro de Néosanté, le Dr Fajeau explique utilement que les reflux acides ont pour mission psychobiologique de « pré-digérer un morceau » considéré comme indigeste par le cerveau inconscient. Tout se tient et il n’y a que la médecine nouvelle du Dr Hamer qui puisse véritablement  éclairer ces relations symbiotiques entre les  tissus gastriques et leurs hôtes microbiens.

Il y a néanmoins des lueurs de compréhension qui sont en train de s’allumer du côté de l’allopathie conventionnelle.  Professeur à l’université de New-York, le Dr Martin Blaser est le plus grand expert mondial de la bactérie H.pylori. Ce sont ses études qui ont montré que l’absence du microbe allait de pair avec un risque accru d’obésité, d’asthme et d’allergies. Selon lui, Hp a co-évolué avec les hommes depuis des dizaines de milliers d’années et c’est une bonne chose qu’elle soit toujours présente dans leurs entrailles. C’est même la progressive disparition de la bactérie qui est inquiétante ! Ses causes ? Tenez-vous bien : le recours de plus en plus fréquent à la césarienne (laquelle prive le nourrisson de la flore vaginale maternelle) et la très mauvaise idée d’administrer des antibiotiques aux enfants à la moindre infection. En effet, les doses moyennes prescrites à un petit Occidental « normal » pour des troubles ORL sont suffisantes pour éliminer H.pylori chez la plupart d’entre eux. Résultat : un nombre croissant d’enfants souffre de remontées acides qui sont alors soignées avec les fameux IPP, les inhibiteurs de la pompe à protons. Or, et c’est là qu’on atteint le comble de l’absurdité médicale, ces médicaments sont de plus en plus soupçonnés de favoriser gastrites, ulcères et cancers gastriques.  Une consommation à long terme d’IPP est également corrélée à une plus grande incidence des fractures osseuses, des infections à Clostridium difficile, des pneumonies, des infarctus du myocarde et même des accidents vasculaires cérébraux. Bref, il est très dangereux de perturber artificiellement le pH de  l’estomac  et d’en déloger la brave petite Hp : c’est une double erreur dont les effets funestes se renforcent réciproquement !

Pour ceux que cela intéresse, une livre du Dr Martin Blaser a été traduit en français et a été publié chez Flammarion en 2014 sous le titre « La santé par les microbes ».  En vérifiant que cet ouvrage était toujours bien en circulation, j’ai remarqué que la librairie en ligne Amazon permettait d’en lire les premières pages, notamment la préface du Pr Didier Raout (sommité française dans le domaine de l’immunité) et le début du chapitre sur « les maladies modernes » (obésité,  diabète, cancer, autisme…) dont  l’auteur attribue les proportions épidémiques à l’abus d’antibiotiques et à l’obsession antiseptique.  Cliquez ici pour lire ce petit aperçu d’un passionnant ouvrage. Pour ma part, je vais conclure en épinglant cette phrase de l’introduction : « Tout est affaire d’équilibre et mieux vaudrait vivre en paix avec notre flore bactérienne plutôt que de  la perturber sans cesse ». Arrêtons déjà de clouer H. pylori au pilori, et notre santé s’en portera mieux !

Yves Rasir