À moins d’avoir passé l’été sur la planète Mars, vous avez forcément entendu parler de la NASH durant ces trois derniers mois. Tous les médias conventionnels ont consacré au moins une séquence ou  un article à cette « nouvelle maladie » désignée par l’acronyme de son nom anglo-saxon (non-alcoholic steatohepatitis), autrement dit la stéato-hépatite non-alcoolique en bon français. Comme son appellation l’indique, cette affection se caractérise par une inflammation du foie consécutive à une stéatose, c’est-à-dire à l’accumulation de cellules graisseuses. Et comme le précise l’épithète négative, cet engraissement du foie ne résulte pas de la consommation excessive d’alcool, vu que nombre de ses victimes n’ont aucun problème de boisson et que certaines sont même totalement abstinentes. C’est d’ailleurs l’absence de corrélation avec l’alcoolisme qui est à l’origine du cri d’alarme lancé aux États-Unis. Dans ce pays, les hépatologues ont fait litière des préjugés et ont remis en cause  la théorie dominante voulant que la stéatose hépatique menant à la fibrose, à la cirrhose  et au cancer du foie soit exclusivement la conséquence d’une infection virale ou d’une addiction à l’alcool.  En constatant que de nombreux patients cirrhotiques non-buveurs et non porteurs de virus étaient en revanche souvent obèses et/ou diabétiques, ils en ont déduit que l’accumulation de graisse au niveau du foie était davantage liée à une mauvaise hygiène alimentaire, et principalement à la consommation abusive de sucre. Outre-Atlantique, la NASH a d’ailleurs rapidement été surnommée « la maladie du soda ».  Dans les congrès médicaux,  on parle désormais de « pandémie mondiale » et on avance que  30% de la population occidentale est déjà concernée par ce fléau appelé à devenir une urgence sanitaire planétaire. Or il y a au minimum quatre raisons de tempérer l’inquiétude et de mettre en doute ce scénario-catastrophe.
 
La première, c’est que les statistiques les plus alarmistes proviennent d’Amérique. Chez l’Oncle Sam, il est  vrai que l’éthylisme n’est plus la principale cause des greffes du foie. Cette solution chirurgicale radicale est désormais proposée à des patients majoritairement sobres. Mais que cache cette évolution proportionnelle : une baisse de l’alcoolisme ou une hausse de la stéatose imputable à d’autres facteurs ? Ce n’est pas très clair. Aux États-Unis, l’obésité dite morbide, c’est-à-dire de stade réellement pathologique, est également beaucoup plus répandue qu’ailleurs, ce qui pourrait expliquer une différence de prévalence avec l’Europe. D’ailleurs, comment peut-on affirmer que la NASH menace d’envahir le vieux continent ? En France, par exemple, les décès liés à ce tableau clinique sont si rares qu’ils ne sont même pas comptabilisés par l’INSERM. Il est donc strictement impossible de quantifier le phénomène et de distinguer la part putative de la malbouffe dans la destruction mortelle du foie.  Rien n’indique que les médecins d’ici rencontrent la NASH de plus en plus souvent.  Par contre, des études épidémiologiques ont mis en évidence la responsabilité du paracétamol dans trois quarts des lésions hépatiques graves. Ça  s’appelle « la cirrhose médicamenteuse » et c’est un scandale iatrogénique bien connu des disciples d’Hippocrate. On peut donc se demander pourquoi le sucre fait tout à coup figure d’ennemi plus redoutable qu’une drogue pharmaceutique aussi dévastatrice pour l’émonctoire majeur du corps humain. La NASH serait-elle de la fumée sans feu ? C’est à peu près ce que soupçonne le Dr Dominique Dupagne. Dans un article publié sur son blog, ce médecin chroniqueur  à France Inter confie n’avoir pas eu à déplorer un seul cas en 30 ans de carrière. Et il ajoute que beaucoup de ses confrères  généralistes sont dans la même situation : pas une seule stéatohépatite non-alcoolique grave parmi leur patientèle ! Personnellement, j’accorde énormément de crédit au Dr Dupagne. C’est quand même ce  valeureux praticien  qui a été le premier à dénoncer le dépistage systématique du cancer de la prostate et les conséquences tragiques de son surtraitement. On lui doit aussi des critiques  solidement argumentées sur la mammographie,  sur le vaccin antigrippal,  ou sur des médicaments comme les statines et le Lévothyrox. Mais ce franc-tireur n’hésite pas non plus à défendre des médicaments comme les anti-hypertenseurs, les tranquillisants ou la  dompéridone (Motilium). Qu’elles soient ou non favorables à la médecine classique, Dupagne  s’appuie sur des données scientifiques et se méfie à juste titre des emballements médiatiques. S’il dit avoir cherché en vain dans la littérature médicale les preuves d’une épidémie de NASH, je pense qu’on peut raisonnablement partager son scepticisme. 
 
Mais alors, pourquoi tout ce foin ?  Ces sonneries de tocsin seraient-elles destinées à fabriquer de la peur ?  C’est ce que suggère le médecin-blogueur et c’est une deuxième bonne raison de dédramatiser le dossier. Comme l’a cyniquement reconnu un récent rapport de la banque d’affaires Goldman-Sachs, la guérison des maladies est très mauvaise pour le business de l’industrie pharmaceutique.  Un malade guéri est un client de perdu. Pour gagner de l’argent, rien ne vaut des médicaments  destinés au traitement chronique d’une maladie longue et incurable, touchant de préférence des populations riches. Et si les pathologies font défaut, il suffit de les inventer ! On sait aujourd’hui que Big Pharma a créé de toutes pièces des troubles de santé qui n’existaient pas (cholestérol, ménopause,  ostéoporose, hyperactivité…) afin de médicaliser des foules de bien-portants et  trouver de nouveaux débouchés. Selon Dupagne, nous assistons à la répétition d’une pareille escroquerie avec la NASH : on sensibilise peu à peu le public à son existence,  on agite le spectre d’une terrible maladie touchant des millions de gens  et on décrète qu’il est impératif de la dépister massivement.  Comme l’a révélé un journaliste du Figaro, la  première « journée internationale de la NASH »  a été lancée le 12 juin dernier à l’initiative  du PDG de Genfit, une société pharmaceutique occupée à développer un produit pour la soigner.  Car s’il n’existe pour l’heure  aucun traitement médicamenteux,  l’étape suivante sera bien sûr d’annoncer triomphalement la mise au point d’une molécule prometteuse. Tous les grands laboratoires planchent actuellement sur la formulation du remède salvateur et il y a plusieurs dizaines de  médocs candidats au jackpot. Quelques-uns sont déjà  en dernière phase d’études cliniques. Selon les prévisions du secteur, le chiffre d’affaire mondial des médicaments anti-NASH atteindra 60 milliards de dollars dans 10 ans, dont « seulement » 3,5 milliards pour la France. Or, assure Dupagne, ce plantureux gâteau est bâti sur du sable puisque les prédictions pessimistes (qu’il taxe de « délirantes ») s’appuient sur la confusion entre la banale surcharge graisseuse, l’inflammation chronique du foie et l’inflammation grave qui mène à la cirrhose. Dire que trois Français sur dix sont menacés,   c’est un peu comme si on affirmait que 30% des grains de beauté  vont se transformer en mélanomes malins. Dans son livre « NASH, la maladie de la malbouffe », sorti en mars dernier, le Dr Dominique Lannes (hépatologue et gastro-entérologue à Paris) admet qu’il y a exagération et qu’une fraction seulement des stéatoses non-alcooliques débouche sur des complications. Mais il est de ceux qui nourrissent la panique  en pronostiquant à court terme un raz-de-marée de patients. Le cas très médiatisé du commentateur sportif Pierre Ménès, sauvé de toute justesse par une transplantation, sert aussi d’épouvantail aux prophètes du pire. Tout est en place pour que l’opinion publique manipulée croie à la pandémie et succombe aux sirènes hurlantes de la médicalisation. Attendons sagement de voir ce qu’il va advenir.  Ce ne serait pas la première fois que les télés et les  canards (gazettes alternatives incluses) nous bombardent de bobards dans le domaine de la santé.
 
L’expectative est d’autant plus de mise  que « la maladie du foie gras » est toujours incomprise.  Comme le confesse également le Dr  Lannes, la science hépatologique ne peut en effet expliquer par quel processus physiologique  l’organe s’alourdit en lipides et  finit – ou pas –  par s’enflammer, se fibroser et se cancériser. Une hypothèse circule sur un mécanisme auto-immun, mais ce n’est qu’une supputation parmi d’autres.  Le mystère de l’évolution péjorative demeure. Et si l’engraissement du foie n’était pas vraiment une maladie, du moins pas au sens où l’entend généralement la médecine ?  Dans son cours de biologie totale consacré à la cirrhose, le Dr Claude Sabbah convoquait, comme  à son habitude, un exemple puisé dans le monde animal : lorsqu’elle se prépare à la migration, l’oie sauvage fait des réserves de glycogène en s’engraissant le foie. Contrairement à ce qu’affirment  parfois les défenseurs des animaux, la stéatose hépatique n’est donc pas que  le résultat artificiel du gavage des oies domestiques car c’est aussi une solution gagnante imaginée par la nature. Dotée de ce viatique graisseux, les migrantes ailées peuvent survivre au long voyage et arriver à bon port. Dès lors, la nouvelle médecine du sens postule que cette adaptation biologique traduit identiquement chez l’être humain le besoin de se prémunir contre la faim. C’est la solution parfaite, trouvée par le cerveau archaïque,  au conflit de la peur du manque. Et c’est seulement si la peur de manquer perdure ou se répète que la phase de réparation/inflammation dégénère en fibrose et en cirrhose. Dans ce schéma explicatif, l’hépatite ne serait jamais qu’un bref épisode infectieux de guérison et la NASH un simple témoin que le propriétaire du foie atteint se comporte  inconsciemment à la manière d’une oie sauvage. Voilà un éclairage qui pourrait dissiper les zones d’ombre, aider  à saisir pourquoi la forme bénigne de la maladie évolue  rarement en sa forme sérieuse, et permettre de discerner le rôle exact des  habitudes alimentaires. Dans l’état actuel des connaissances,  il n’est pas évident que la surconsommation de sucre soit davantage un cofacteur causal qu’une conséquence du conflit psycho-émotionnel. Méfions-nous de la malbouffe émissaire !
 
La quatrième bonne raison  de ne  pas prêter foi  aux discours anxiogènes se cache encore chez les producteurs de foie gras, ou plutôt chez les plus scrupuleux d’entre eux qui ont cherché le moyen de fabriquer ce mets délicieux sans gaver cruellement la volaille. Et qui l’ont trouvé dans les travaux d’un certain Rémy Burcelin, chercheur à l’institut des maladies cardiovasculaires de l’INSERM à Toulouse  ! Ce spécialiste du microbiote humain  a découvert  que la flore intestinale pouvait augmenter le stockage des lipides dans le foie et donc le rendre plus gras. Le scientifique s’est alors intéressé à ce même mécanisme chez l’oie sauvage qui fait naturellement des réserves de gras avant son périple migratoire. Avec un pharmacologue et une vétérinaire, il a créé une ferme expérimentale dans l’Ariège où il a pu identifier les bactéries responsables du phénomène. Les chercheurs ont ensuite élaboré un cocktail de ces ferments intestinaux pour les donner en biberon à des oisons tout juste éclos. Bingo : au bout de 20 semaines, un tiers de ces jeunes oies avait déjà  emmagasiné de quoi ravir les gourmets. Nettement moins que dans un foie issu du gavage, mais sans stress pour l’animal et avec un procédé qu’on peut qualifier de naturel. Or ce que peuvent faire ces probiotiques, d’autres peuvent certainement le faire pour dégraisser l’organe hépatique : gageons que dans un proche avenir, la NASH pourra être contrôlée par ce type de tactique thérapeutique. Mais pourquoi escompter un remède  extérieur ? Dans son bouquin, Dominique Lannes ne joue pas seulement les oiseaux de mauvais augure et  délivre un message encourageant : la stéato-hépatite  non-alcoolique peut très bien être enrayée par des changements  d’ordre diététique et par l’exercice physique, deux manières performantes de modifier la composition du microbiote. Ça veut dire que la  douteuse pandémie potentielle possède déjà une double solution gratuite à portée des intestins et des mollets ! Le hic, c’est que cette approche purement somatique fait fi des circonstances psychiques à l’origine des excès glucidiques et du dysfonctionnement hépatique. Et donc que les marchands de peur, dépisteurs frénétiques  et industriels pharmaco-chimiques,  conservent leurs chances de  transformer la grande arnaque de NASH en fleuves d’argent cash.  Soyez lucides et n’en  faites pas prématurément  une maladie ! Pas besoin d’être Donald Trump, qui boit  quotidiennement une quinzaine de coca-cola, pour  subodorer une fake-news dans la « maladie du soda ».