Dans leur croisade obsessionnelle contre les médecines alternatives, les partisans de la médecine conventionnelle brandissent volontiers l’argument selon lequel le recours aux premières ferait perdre à la deuxième la chance d’être efficace. Privés de soins urgents, les malades s’en remettant aux méthodes douces seraient victimes des ajournements de traitements « durs » qui leur auraient sauvé la vie. Ce type de discours a encore été tenu la semaine dernière dans les colonnes du Figaro, sous le titre « Alerte aux escrocs de la médecine ». Dans son réquisitoire, le journaliste relaie notamment le témoignage d’un père dont la fille cancéreuse  se serait laissée convaincre par son kinésithérapeute d’arrêter la chimio pour aller se faire soigner  chez un guérisseur philippin. Trois mois plus tard, la jeune femme était morte.  En lisant ce genre d’article, on peut en effet penser que la défunte a été victime d’un très mauvais conseil et d’une pratique charlatanesque qui a précipité son décès. Mais à mon sens, c’est une véritable escroquerie journalistique : le lecteur ne sait pas de quel cancer il s’agit, ne sait rien de son stade d’évolution et ne sait rien du pronostic établi par les cancérologues. Si ça se trouve, la jeune femme en question avait épuisé toutes les possibilités thérapeutiques classiques et n’avait plus aucune chance statistique de s’en sortir.

Quand ils rendent compte de telles affaires, les employés des « grands » médias  perdent de vue que le scénario est généralement celui-là : c’est en dernière  extrémité et en l’absence d’issue que les personnes atteintes de maladies graves s’écartent de la médecine officielle et s’engagent sur une voie parallèle. C’est très rarement en première intention qu’elles se tournent vers un praticien « alternatif », et c’est même le plus souvent lorsque la situation est devenue désespérée. Je n’ai pas de données objectives pour le prouver, mais c’est ce que j’entends régulièrement chez des praticiens de santé « différents » qui prennent en charge des cancéreux : ceux-ci arrivent dans leur cabinet après avoir tout tenté et la consultation qu’ils sollicitent représente l’ultime chance qu’il s’accordent de rester en vie. Soit le cancer a déjà atteint un stade difficilement réversible, soit il est déjà « métastasé » selon la vision académique. Harassé(e)s par de multiples séances de chimiothérapie ou de radiothérapie, souvent mutilé(e)s également,  ces patient(e)s moribond(e)s  s’approchent de la médecine naturelle comme on s’accroche à une  bouée de sauvetage. Dans ces conditions, il est  tout à fait logique que l’échec soit fréquemment au rendez-vous et que les méthodes alternatives, entre autres le décodage biologique, paraissent peu performantes contre le cancer. Mais les plumitifs de la presse de masse n’en ont cure et continuent à nous faire croire que beaucoup de cancéreux ratent l’occasion de guérir en se précipitant dans les bras de dangereux gourous qui les détournent du droit chemin médical dès l’annonce du diagnostic.
 
Pour accréditer cette croyance selon laquelle l’engouement pour les médecines non conventionnelles fait perdre des chances aux malades, le Figaro cite en exemple le cas de Steve Jobs, le génial fondateur d’Apple décédé en 2011 d’un cancer du pancréas. Et voici ce que le journaliste écrit : « Lorsqu’il a appris qu’il était atteint d’une forme localisée de cancer du pancréas en 2003, Steve Jobs a d’abord refusé la chirurgie qui s’imposait. Pendant 9 mois, il a suivi les conseils de « spiritualistes » et cru se soigner avec des plantes, des jus de carottes et l’acupuncture . En 2004, lorsqu’il s’est enfin résolu à se faire opérer, la partie était jouée, le cancer étendu, et Jobs décédera finalement de son cancer en dépit de la chimiothérapie et d’une transplantation hépatique (…) Une triste histoire qui montre que tout malade, aussi intelligent, riche et fortuné soit-il, devient une proie potentielle pour les charlatans dès lors qu’il est malade ». Là, ce n’est même plus de l’escroquerie intellectuelle mais  de la désinformation délibérée. Il faut en effet savoir que le cancer du pancréas est le plus agressif qui soit. Comme je l’ai déjà raconté, cette pathologie de très mauvais pronostic a emporté le Dr Jean Seignalet en quelques mois à peine. Les chances de survie à 5 ans ne dépassent pas les 5 % et chez les personnes opérables et opérées, une sur cinq seulement est toujours vivante cinq années après la découverte de sa tumeur pancréatique. L’intervention chirurgicale repousse l’échéance mais ne débouche presque jamais sur une rémission suffisamment durable pour être qualifiée de guérison. Il est donc pour le moins abusif d’affirmer que Jobs a galvaudé une opportunité de rétablissement en se fiant d’abord  à la phytothérapie et aux jus de légumes. Au contraire, il a vécu 8 ans avec son cancer  et  il a donc fait   partie de la petite minorité de survivants à moyen terme. Non seulement l’hygiène de vie qu’il a adoptée d’emblée ne lui a pas nui, mais on peut supposer qu’elle a favorisé sa longévité ! Alerte aux escrocs de l’information qui ont parfois l’art de  travestir les faits pour déformer complètement la réalité.

L’escroquerie informative du Figaro est d’autant plus malvenue qu’une autre manchette s’imposait :  il y a deux semaines,  le très sérieux British Medical Journal a publié une étude (*) montrant que 57 % des traitements anticancéreux approuvés entre 2009 et 2013 par l’Agence Européenne des Médicaments n’avaient pas fait la preuve de leurs bénéfices en termes de survie ou d’amélioration de qualité de vie. Et selon les chercheurs londoniens qui ont mené ce travail, les quelques nouvelles molécules qui augmentent effectivement l’espérance de vie ne procurent aux patients que 2,7 mois supplémentaires en moyenne.  Un gain dérisoire alors que ces traitements de substitution ne sont pas moins toxiques que les précédents et qu’ils coûtent des milliers d’euros, voire des dizaines de milliers d’euros aux patients et à la collectivité.  J’en ai fait le sujet de la rubrique Zoom du Néosanté de novembre, car cette recherche révèle à quel point on nous illusionne sur les prétendus progrès de la science oncologique. Dans de précédents numéros, nous avons publié un « grand décodage »  du cancer du pancréas par le Dr Eduard Van den Bogaert (Néosanté n° 66)  et  un article du psychothérapeute  Laurent Jacot (Néosanté n° 31) qui s‘est penché sur la biographie de Steve Jobs. Les éléments de son histoire familiale et professionnelle éclairent lumineusement le parcours pathologique  de l’ex-patron d’Apple et  permettent de comprendre pourquoi il a somatisé au niveau du pancréas, cet organe particulièrement sensible au ressenti émotionnel d’ignominie. N’hésitez pas à relire ces textes dans votre collection de la revue  ou à vous procurer les mensuels dans la boutique de notre site,  sous format papier ou numérique.  Ce sera un bon antidote aux « fake news » répandues par les raseurs du quotidien conservateur.

Yves Rasir