Plus qu’une quinzaine de fois dormir, et les abonnés du mensuel Néosanté auront le privilège de lire dans le numéro de février un passionnant dossier consacré à l’antifragilité. Aïe, mon correcteur orthographique automatique vient de souligner ce mot en rouge ! Normal puisqu’il n’existe pas encore au dictionnaire. Il  est pourtant indispensable à la langue française puisqu’aucun autre substantif ne  désigne l’inverse de la fragilité. Certes, des termes comme « robustesse » ou « solidité » semblent remplir ce rôle sémantique. Mais ce qui est robuste ou solide ne fait que supporter un certain niveau de chocs et de pressions sans gagner en résistance. Ce qui est antifragile va au contraire s’améliorer en étant modérément maltraité, à l’image d’un muscle ou d’un os qui se renforcent lorsqu’on les sollicite. L’antonyme exact de la fragilité, c’est donc l’antifragilité. Ce néologisme a été inventé il y a  une dizaine d’années  par Nassim Nicholas Taleb. Statisticien et philosophe des sciences, cet écrivain américano-libanais  exerçait naguère la profession de trader. Il fut le seul  de sa corporation à prédire et anticiper la grande crise financière de 2008. Dans deux livres antérieurs à l’effondrement des banques et au krach boursier, il avait  parfaitement (d)écrit ce qui risquait d’arriver à un système aveugle aux « cygnes noirs », c’est-à-dire aux événements improbables se produisant chaotiquement. Dans un troisième ouvrage paru en 2012 et intitulé « Antifragile » (*), Taleb forgeait ce concept et développait sa pensée en expliquant qu’à vouloir protéger les empires bancaires et les grosses entreprises, les autorités en font des colosses aux pieds d’argile.  Mais dans ce best-seller traduit en 33 langues, l’auteur au succès planétaire ne vante pas seulement les « bienfaits du désordre » et de la non-intervention étatique dans le domaine économique : il accuse aussi notre société moderne de ruiner la santé des individus en prétendant s’affranchir du passé et faire mieux que la nature.

Pour appuyer son argumentation, Nassim Nicholas Taleb se fonde sur la notion d’hormèse, autrement dit la capacité des êtres vivants à profiter de l’adversité pour s’adapter, se régénérer et croître harmonieusement. Et en guise d’illustration, il prend justement l’exemple de la musculation : l’effort imposé aux muscles les rend plus forts et plus volumineux en raison des micro-déchirures occasionnées à la fibre musculaire. Sans ce  minimum de stress, pas de musculature apte à mouvoir notre squelette, dont les os ont à leur tour besoin d’être sollicités pour acquérir densité et solidité. Et que dire du système immunitaire ? Aujourd’hui, on sait qu’il se construit en bonne partie en se confrontant aux microbes présents dans l’environnement.  La fameuse « hypothèse de l’hygiène » postule que l’excès de propreté ne serait pas étranger à notre piètre immunité et à l’explosion contemporaine des allergies. Trop de confort et trop de défiance envers le microcosme microbien fabrique des enfants fragiles alors que leur tendance instinctive est de progresser en résilience au contact de la nature. Non contente de brimer leur « biophilie » spontanée, notre époque expose les petits d’hommes  à un grand danger puisqu’elle use et abuse de produits biocides, rendant ainsi les bactéries de plus en plus antifragiles ! On l’aura compris : Taleb n’est pas tendre du tout avec la médecine occidentale officielle, dont il estime qu’elle bafoue les sages principes hippocratiques consistant à « d’abord ne pas nuire » et à  se fier à la puissance guérisseuse de la nature. Pour lui, l’aptitude du corps humain  à s’autoguérir est une réalité attestée par le temps long de l’évolution. Les vertus du jeûne et l’utilité de la fièvre  sont également des évidences que la science redécouvre mais que des millénaires de connaissance empirique ont déjà amplement  démontrées.  Sauf menace vitale imminente, il préconise carrément de fuir les médecins et  de s’abstenir de toute médication pour rester en bonne santé !  Son maître mot ? La temporisation.  À ses yeux, aucun traitement ne vaudra jamais la patience chez un patient suffisamment sain.  Dans la lignée d’un Ivan Illich, Nassim Nicholas Taleb se pose en détracteur féroce de la (sur)médicalisation et d’un « art de guérir » dévoyé par des intérêts commerciaux.  Il souligne à l’envi que les erreurs et la iatrogénie médicales font désormais plus de victimes que la maladie.

Comment échapper au piège et redevenir antifragile ? L’auteur du bouquin éponyme (une brique  de 650 pages, ardue mais captivante)  y partage quelques unes de ses méthodes personnelles. Notamment la bonne habitude de ne pas petit-déjeuner (« aucun animal ne mange avant d’avoir chassé ») et de jeûner par intermittence,  celle de fuir les aliments industriels pour leur préférer la nourriture originelle et les cuisines traditionnelles, ou celle de s’activer à bon escient en variant l’intensité de l’exercice physique et en privilégiant les mouvements fonctionnels.  Le renoncement aux médicaments de synthèse et même aux compléments alimentaires  (« Si une pilule du bien-être existait, la nature l’aurait inventée ») fait également partie de sa stratégie quotidienne. Dans son dossier à paraître, Yves Patte relève que ce sont précisément les conseils dispensés depuis sa création par le mensuel Néosanté, et singulièrement par ses rubriques Paléonutrition et Naturo pratique. Non seulement nous sommes le premier journal de santé  à en parler, mais l’antifragilité était déjà au cœur de notre projet rédactionnel avant  même la naissance du mot !  Comme de bien entendu,  ce concept novateur est encore largement ignoré des milieux médiatiques et académiques. Ce sont ses lecteurs qui font connaître l’œuvre érudite de Taleb et qui en tirent des enseignements pratiques et concrets dans toute une série de domaines. C’est  surtout sur la toile que la notion d’antifragilité fait son chemin dans les intelligences et les consciences. En matière de santé, je vous suggère de surfer sur le site sante-enfants-environnement, où une série de cinq articles explique « comment rendre antifragile la santé de nos enfants ». Toutes les idées fortes de l’ancien trader s’y trouvent résumées, avec des extraits du livre en rapport avec la thématique santé. La citation que je préfère est la suivante : « Si une substance n’est pas directement issue du monde naturel, aucune preuve de préjudice n’est nécessaire pour la considérer comme suspecte a priori. Celui qui crée artificiellement une substance se doit de démontrer son innocuité et cette innocuité ne doit pas être déduite d’une absence de preuve de toxicité ». À méditer par tous les irresponsables qui sont occupés à fragiliser les générations futures en sacrifiant le principe de précaution sur l’autel de l’imprudence.

Yves Rasir