L’Université de Liverpool est la première à avoir attiré notre attention sur cette possibilité. (1) Chez des rats auxquels on avait inoculé le Plasmodium berghei et que l’on faisait vivre avec une diète exclusive au lait, les parasites étaient freinés dans leur croissance. Ceux qui étaient nourris de façon conventionnelle mouraient après quelques jours. Les chercheurs en concluaient que cette expérience donnait éventuellement une réponse à la question se savoir pourquoi des enfants nourris au sein meurent rarement de malaria sévère. L’Ecole de Liverpool a continué ses expériences sur des singes infectés naturellement par le Plasmodium cynomogi. Ceux-ci survivaient lorsque la diète était exclusivement du lait. Mais dès qu’on arrêtait cette diète et qu’on passait à une alimentation normale, les recrudescences étaient sévères. (2)

L’importance des graisses

Les Fulani sont une importante ethnie africaine. Les infections au Plasmodium falciparum y sont peu fréquentes et sans gravité. A la différence d’autres tribus africaines, ils se caractérisent par l’absence d’intolérance au lactose. Ils partagent ce trait avec les Européens et d’autres tribus africaines vivant de l’élevage. (3) Le lait maternel est très riche en graisses : 4.4% contre 3.3% pour le lait bovin. Un travail récent et révolutionnaire portugais montre que les graisses freinent fortement l’invasion et le développement des parasites dans les hépatocytes, ou en d’autres mots que tout qui vit avec un régime pauvre en graisses risque beaucoup plus de développer une crise de paludisme après infection par un moustique. (4)
Les bébés nourris à la poudre de lait souffrent plus souvent de gastro-entérites que ceux nourris au sein. Mais le lait maternel n’est pas stérile, il contient quelque 600 espèces de bactéries à effet bénéfique, tels que le bifidobacterium. Le lait maternel génère la xanthine oxydase et par ce biais, l’oxyde nitrique qui a de fortes propriétés antimicrobiennes contre Escherichia coli et Salmonella enteritides. (5) Une étude de l’Université de Minnesota en 1980 a montré que le lait réduisait les infections amibiennes. (6) Des études menées au lac Victoria et basées sur le fait que durant les 3 premiers mois de leur vie , les bébés nourris au sein ne souffraient pas de paludisme, ont amené l’hypothèse que le lait maternel ne contenait pas certains nutriments dont le parasite avait besoin. À partir du troisième mois, les mamans passent souvent à une alimentation plus variée, et de cette façon amènent aux parasites les nutriments dont ils se nourrisent besoin.

Le rôle néfaste du PABA

Le National Institute for Medical Research a trouvé que le lait maternel contient très peu d’acide para-aminobenzoïque (appelé communément PABA), et cela sous forme de traces infimes 0.004 ppm. (7) Le PABA est fort présent dans certains fruits et légumes, jusqu’à 60 ppm. Le Plasmodium est friand de cette molécule et la trouve dans des sources extérieures. (8)Lors d’une pandémie de Plasmodium falciparum, seuls les enfants réalimentés aux céréales souffraient de paludisme cérébral. Les enfants nomades dont l’alimentation était essentiellement lactée, bien que fort affectés par la maladie, n’atteignaient pas cette issue fatale. (9) Une étude brésilienne de 1983 et portant sur 5 mois a évalué l’effet d’une diète exclusive au lait sur la susceptibilité de rats au Plasmodium berghei. Cette diète les protégeait contre les infections fatales, indépendamment du nombre de parasites inoculés. Et cette immunité acquise persistait pendant 150 jours. (10)
Ces résultats ne trouvèrent que peu d’écho dans la presse médicale et furent ignorés par Big Pharma. Il n’est pas fort rentable de vendre du lait pour la prophylaxie du paludisme. Ce n’est que récemment, confrontés au désastre de la résistance du paludisme à la plupart des molécules de synthèse (chloroquine, amodiaquine, lumefantrine, sulfadoxine-pyrimthamine, artesunate, artemether) que certains chercheurs ont essayé de comprendre et d’exploiter ces découvertes vieilles de 50 ans. Et le rôle néfaste du PABA a été confirmé. (11) Le Plasmodium génère son propre PABA, mais en quantités insuffisantes pour garantir son développement, sa survie et la multiplication des trophozoïtes et mérozoïtes. Le corps humain ne produit pas de PABA, mais les extrait des végétaux et légumes. L ‘acide para-amino benzoique (PABA) est un intermédiaire dans la fabrication de folates. Et ces folates qu’on ajoute aux laits en poudre sont un poison pour les enfants africains impaludés. (12)

Fer, zinc, Potassium

Le Plasmodium a également besoin de fer pour survivre et se développer. Aussi a-t-on remarqué chez les humains que l’anémie ou déficience en fer assure une protection contre les formes sévères du paludisme. Les suppléments de fer ont l’effet contraire. Il est donc recommandé de maintenir la concentration en fer dans le corps humain à un niveau assez bas. Et cette diminution peut être obtenue par la consommation de lait. La lactoferrine présente dans le lait a une grande affinité pour fer, se lie à lui et il n’est plus biodisponible. (13)
Le zinc est un autre élément essentiel, possédant de fortes propriétés bactéricides et efficace contre la diarrhée et d’autres troubles gastro-entériques. L’UNICEF estime qu’un bébé nourri au lait en poudre court un risque de 6 à 25 fois supérieur de mourir de diarrhée et de 4 fois supérieur à mourir de pneumonie qu’un enfant nourri au sein (Wikipedia, 2007). Le zinc stimule le système immunitaire et augmente les CD4. (14) C’est sans doute une des raisons pour lesquelles le lait maternel est riche en zinc. Il l’est surtout dans le colostrum. (15)). Des études ont montré que la biodisponibilité du zinc contenu dans le lait maternel est particulièrement élevée. 57% pour le lait maternel et seulement 32% pour le lait bovin. Le zinc contenu dans le lait de soya n’est quasi pas biodisponible. Il est retenu par les phytates.
La concentration de potassium est 2 fois supérieure à la naissance dans le colostrum que dans le lait un mois après la naissance. (16) Le potassium joue sans doute un rôle important. Dans le plasma des nouveaux nés il est beaucoup plus élevé que dans le plasma des mamans : 5.9 mmol/l 3.8 mmol/l. (17) Le selenium est également plus élevé dans le colostrum (28.6 ng/ml) que dans le lait au deuxième mois (15.1 ng/ml). (18) Les monoterpènes sont bien présents dans le lait. Une étude de l’INRA a montré que les huiles essentielles, alpha-pinène, beta-pinène et limonène, sont bien plus élevées dans les vaches des prés que dans celles des étables. (19)

Acides gras, taurine et nitrates

Le lait maternel est riche en acides gras poly-insaturés n-3 et n-6, absents du lait en poudre. Chez les bébés il y a une rapide accumulation des acides arachidoniques et docosahexaeoniques dans le cerveau du bébé. Il est reconnu que ces acides stimulant les propriétés cognitives. (20) L’acide arachidonique a également de fortes propriétés antipaludiques. Il stimule la formation de prostaglandines (21). La concentration de l’acide arachidonique est de 0.5% en moyenne dans le lait maternel. Selon l’IUPAC le lait bovin n’en contient pas ou très peu. (22)
Le lait maternel est riche en taurine: 358 mg/kg contre seulement 50 dans le lait bovin et 30 dans le lait en poudre. On trouve cette molécule dans la viande, les oeufs, le lait et certaines boissons gazeuses. (23) La taurine a une forte influence sur le système immunitaire. En remplaçant 50% de methionine, autre acide aminé sulfaté, par 50% de taurine dans la diète, on constate une augmentation de 90% de l’anticorps IgA et de 50% de l’anticorps IgM chez les poussins. (24)
Lors de l’invasion du foie par les sporozoïtes ceux-ci passent à travers les cellules Kupffer, des macrophages qui sont censés protéger le foie contre les microbes, les contaminations et autres agressions. Ceci est très difficile à comprendre. Mais des études ont montré que les IgA s’attachent préférentiellement aux hepatocytes, bloquant ainsi l’entrée aus sporozoïtes. Le nombre des IgA à la surface des cellules Kupffer est très bas, 10% contre 63% pour les hepatocytes. Et les sporozoïtes choisissent cette porte d’entrée. (25) (26)
Le lait maternel riche en taurine et IgA est donc un aliment des plus “altruistes”. L’objectif est de protéger le bébé sans retombées pour la mère. On peut trouver jusque 90g/L de IgA dans le colostrum. Tout cela est de la plus haute importance parce que la production autogène de IgA chez le bébé ne commence qu’après quelques mois.

Le role des nitrates et nitrites mérite aussi d’être souligné. Le colostrum en est particulièrement riche. (27) Ce besoin élevé en nitrites chez le nouveau né peut s’expliquer par le fait que sa microflore intestinale n’est pas encore développée. Plus tard, elle générera de par elle-même les nitrites et oxide nitrique qui par leurs propriétés anti-inflammatoires protègent contre les problems gastriques. (28)). Le Lactobacillus joue un role important et le lait maternel en est plus riche que le lait en poudre. (29)
Le message de Melinda Gates dans le Wall Street Journal du 20 mai 2016 aurait donc son mérite : “ Beaucoup de décès de nouveaux-nés peuvent être évités par des mesures simples et peu coûteuses, comme apprendre aux femmes à allaiter, ce qui donne immédiatement au nourrisson de quoi se nourrir et s’hydrater tout en le protégeant des infections, lesquelles sont les plus grandes tueuses de bébés. Chaque année, 2,9 millions d’enfants meurent durant les 28 premiers jours de leur vie”.

Pierre Lutgen

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