Article 76 Par Claude Degryse

Pour guérir en profondeur, il faut apporter une solution au conflit psycho-émotionnel qui est la cause de la maladie ou du mal-être. Et pour ça, il est bien souvent indispensable de se bouger et de changer quelque chose à sa vie. Mais si on pense immédiatement à la vie matérielle et concrète, on oublie trop souvent que le changement peut-être purement intérieur, psychique et/ou spirituel. Il ne s’agit plus de changer quelque chose à l’extérieur de soi, mais d’entamer un processus de mutation interne. Claude Degryse nous en donne le mode d’emploi à la lumière de la tradition chamanique.

Aujourd’hui, nous allons aborder l’un des sujets sans doute les plus délicats de la connaissance de soi : le changement intérieur au service du mieux-être.
Je précise que par l’expression « mieux-être », j’entends l’amélioration et la disparition de tous les types de « mal-être », toutes origines confondues : santé , vie relationnelle , amoureuse, familiale ou professionnelle, prospérité, stress, insatisfaction existentielle, manque de sens ou d’objectif, etc… L’expression « changement intérieur » fait référence à l’hypothèse que le mal-être que l’on éprouve pour l’une quelconque des raisons invoquées ci-dessus pourrait ne pas être entièrement, voire pas du tout, dû à des causes extérieures mais à des causes intérieures à soi.
Les changements-alibis

Si l’on a des problèmes dans la vie, il est toujours possible, en effet , d’en pressentir les causes dans notre environnement, familial, professionnel ou plus largement social, voire accuser l’époque le lieu ou le climat. On peut alors chercher à les résoudre en changeant d’entreprise, de patron, de femme , de mari, de voisinage, de style vestimentaire , de région, de voiture , de télé, etc.. la liste serait trop longue pour citer tous les changements-alibis qui sont à notre disposition pour éviter de se confronter au plus redouté de tous !
C’est une pratique très courante mais, honnêtement, dans combien de cas de figures qui pourraient illustrer ces exemples de changements « extérieurs » le mieux-être est-il vraiment et durablement revenu ?
Certes, le changement extérieur peut parfois améliorer une situation mais le plus souvent ce n’est, comme en médecine allopathique, qu’ une panacée sur un mal dont la vraie cause se trouve, non dans d’hypothétiques attaques d’origine extérieure, mais dans une certaine disposition à les susciter !

Une philosophie ancienne

A l’opposé de cette attitude, il existe une certaine philosophie de la vie très ancienne qui resurgit en ce moment avec l’émergence des médecines douces et du développement personnel et qui nous chuchote à l’oreille : « et si les choses n’étaient pas exactement comme tu les vois et comme tu les ressens ? Et si le monde n’était pas tel que tu le vois mais tel que tu as besoin de le regarder pour continuer à te plaindre et lui en vouloir ? Si tu pouvais changer tes opinions et tes croyances sur tout ce qui t’entoure…. et sur toi-même, que se passerait-il par rapport à ce qui ta manque pour être heureux ou par rapport à ta souffrance ? Cela pourrait-il participer à ta guérison, à ton mieux-être ? »
La graine du changement intérieur vient d’être semée dans une conscience ! Va-t-elle germer ?
C’est qu’ils sont encore si peu nombreux nos frères les humains, à laisser leur jardinier intérieur planter sa petite graine dans leurs esprits déroutés par ce monde implacable et ils sont surtout formatés depuis des millénaires pour croire au grand dogme de l’objectivisme qui, des hauteurs philosophiques et scientifiques où il est né, est redescendu s’implanter dans leurs esprits dociles pour leur occulter le plus précieux secret de leur conscience: celui d’être les créateurs de leur propre réalité ! Un avatar très positif du subjectivisme !
Mais si la graine a germé, il reste encore cependant deux grands pas à franchir pour que la dynamique du changement intérieur se mette en marche. Le premier pas est l’acceptation de ce chuchotement. C’est en effet une responsabilité écrasante qui s’abat tout à coup sur l’homme à la petite graine car le monstre de la culpabilité vient de pointer son nez et de murmurer lui aussi à son oreille :
« Alors, qu’est-ce que j’ai fait pendant tout ce temps ? Je me serais donc trompé toute ma vie en pensant que le problème venait des autres ? Que la société allait mal ? Que mon patron ne peut pas me sentir ? Que ma femme est de mauvaise
foi ? Que mes enfants sont ingrats ? Ce serait donc moi l’auteur de tout ça ? »
C’est là que l’homme à la petite graine risque de faire demi-tour et de revenir à ses causes extérieures et pendant qu’il pense , soulagé, que le monde est bien tordu, comme il l’avait vu, que finalement c’est lui qui avait raison, il rentre chez lui et s’affale devant sa télé en étouffant définitivement la petite graine sous ses pantoufles. Et la vie continue comme avant…

Un cruel paradoxe

Le changement intérieur est un paradoxe cruel : c’est la plus redoutable des perspectives pour la majorité des hommes et simultanément c’est non seulement le seul chemin assuré d’un véritable bonheur durable mais, bien au-delà, c’est la voie de tous les pouvoirs dont l’homme puisse rêver…
Mais qu’est-ce qui rend donc le changement intérieur si redoutable ? Deux mots sont au cœur de la réponse : l’égo et l’inconnu.
L’ homme n’est jamais tout seul dans sa tête , il est très tôt dans sa vie accompagné de son double mental, son ego, une représentation complète de lui-même qui se nourrit en permanence de tous ses ressentis, convictions et succès mais aussi de tous ses doutes et peurs , c’est l’image qu’il se fait de lui-même (ego- miroir) et en même temps l’image de lui-même qu’il veut donner aux autres (ego- façade) , la seconde cachant souvent soigneusement la première.
Cet ego génère une attitude perpétuellement défensive face aux influences extérieures : car, confondant son ego et lui-même, l’homme fonde sa confiance en lui-même sur l’opinion favorable qu’il doit avoir de son ego-miroir et la considération qu’il veut recevoir et obtient de la part de ses semblables par son ego-façade.
Face à lui-même et aux autres, il se doit d’être fort, de ne jamais être pris en faute, d’être savant, d’avoir toujours raison . L’homme s’identifiant donc totalement à son ego, constitué de ses idées, valeurs et modèles de comportement, on comprend maintenant que tout changement fondé logiquement sur une remise en question de ceux-ci, ne peut être que redouté et douloureux.
Voyons maintenant ce que représente l’inconnu et en quoi il est un gros obstacle au changement intérieur.
Le Tonal et le Nagual

La psychologie chamanique est un système binaire .Tout ce que l’homme connaît, tout ce qui lui est familier, qu’il peut identifier, nommer, expliquer est son connu, appelé en chamanisme toltèque, le Tonal.
L’inconnu représente à l’opposé l’immense réservoir sans limites d’informations et d’énergies contenu dans un champ de conscience qui, bien qu’appartenant également à la conscience totale de l’être humain, lui reste le plus souvent étranger , toute l’attention de celui-ci étant dévorée par la gestion de son quotidien . Ce territoire s’appelle le Nagual.
Le connu, ou tonal, est conservé à la surface de la conscience par l’une des deux plus grandes forces abstraites de l’univers, la mémoire. Le rôle de celle-ci est de conserver le tonal le plus possible semblable à lui-même – elle s’oppose donc à tout changement , à toute introduction de connaissances ou d’énergies inconnues dans le tonal
Heureusement une seconde force gouverne tout l’univers, en tant qu’énergie abstraite opposée et complémentaire à la force de permanence :C’ est la force de changement ( ou force de créativité cosmique) dont le rôle est d’apporter une rupture, une transformation des choses, une évolution, du nouveau . Ensemble, les deux forces gèrent l’univers dans une alternative permanente de conservation et d’évolution.
Le piège de l’extériorité

Le tonal représente ce qui est organisé , abouti, fini, et c’est la mémoire qui y règne en maitre, faisant tout ce qu’elle peut pour que les choses y durent sans changer . Dans le Nagual, rien n’est organisé au contraire, et c’est la force de créativité cosmique qui domine.
Notre âme est le véhicule qui permet à l’homme de voyager entre ces deux champs de conscience et de ramener du nagual, quand la mémoire n’est pas trop résistante, des informations et énergies qui vont permettre au tonal d’évoluer. C’est ici que nous retrouvons l’ego qui est en fait le reflet conscient du tonal . Au positif, il devrait permettre à l’homme d’être conscient de lui-même, de sa finitude, de son potentiel. Au négatif, la mémoire se sert de lui pour empêcher l’homme de changer par attachement à l’image qu’il a de lui-même.
Le piège fonctionne bien, car, dans son immense majorité l’homme reste très peu évolutif sur le plan intérieur .
En réalité il s’abandonne au changement extérieur là où ce n’est pas nécessaire et même là où c’est destructif pour lui (progrès hystérique au service d’un matérialisme extrémiste) parce qu’il n’a pas la charge personnelle de mettre en place ce changement. Il se contente de le subir.
Par contre il n’a ni l’audace ni l’envie de se changer lui-même là où il devrait le faire pour accéder à sa maturité psycho-émotionnelle et être le responsable de sa conscience et de sa vie. En un mot, il ne maîtrise pas le délicat équilibre entre force de permanence et force de créativité cosmique, ni en tant qu’individu ni en tant qu’être social.
La folie du progrès

Ce serait pourtant la dynamique du changement intérieur qui permettrait à l’homme non seulement de trouver l’équilibre intérieur et le bonheur mais aussi de se détourner du péril d’autodestruction planétaire qu’entraîne la folie du changement extérieur sans frein appelée « le progrès » en lui apportant la sagesse d’une humilité dynamique nécessaire à ce type de changement et le goût d’un savoir désintéressé.
En résumé , comme nous venons de le voir, bien que possédant un triple champ de conscience qui représente un outil authentiquement magique pour vivre au-delà de l’ordinaire : son tonal, son âme et son nagual,, l’homme reste, le plus souvent , confiné à son champ de conscience ordinaire, le tonal, par peur de l’inconnu et par attachement à son connu, une attitude dont son ego et le pouvoir abusif que la mémoire exerce sur sa vie sont responsables .

Écoutons nos rêves et nos… problèmes

Et cependant, toute sa vie, deux sortes d’évènements vont l’inciter à l’éveil : ses rêves et ses problèmes, chacun de façon très différente.
Nos rêves sont des messages directs que notre âme nous envoie pour amener des changements dans notre vie mais, hélas, en particulier dans notre société moderne et trop terre-à-terre, ils ne sont considérés, le plus souvent, que comme des fantaisies de l’imagination auxquelles notre conscience au repos se livre la nuit .
Quant à nos problèmes de toutes sortes, soit nous les attribuons à la malchance, à la malveillance des autres ou à la nature injuste de la société ou de l’univers et nous les maudissons. De plus, en particulier dans le domaine de la santé, notre société mercantile et « assistanale » en a fait une gigantesque niche à profits financiers.
Et pourtant ! Si nous savions les écouter …. ! Mais les écouter avec une certaine mentalité : celle du changement intérieur, car leur rôle est précisément strictement celui-là : nous inciter à changer !

Devenir un guerrier de l’esprit

La logique qui relie le triple champ de conscience à la dynamique du changement et en dévoile le sens est toute simple : si, ayant un problème, l’homme ne le résout pas instantanémen, c’est que la solution n’appartient pas à son connu ( son tonal). C’est donc dans son inconnu ( son nagual) qu’il doit aller la chercher.
En acceptant l’hypothèse qu’il est impliqué dans la naissance du problème, puis en changeant les façons de penser, de ressentir et d’agir qui en étaient la cause, il modifiera son niveau d’énergie, l’usage qu’il fait de celle-ci et, par là, sa relation au monde extérieur, ce qui déclenchera l’émergence de la solution .
C’est ce lien entre les problèmes de la vie et le triple champ de conscience qui éclaire totalement la réponse de Don Juan à Carlos Castaneda quand celui-ci lui demande la différence essentielle entre l’homme ordinaire et le guerrier de l’esprit (apprenti-chamane) :
« La différence entre l’homme ordinaire et le chamane c’est que le premier prend ses problèmes comme des calamités alors que le second les aborde comme des opportunités »
Pouvez-vous imaginer à quel point une telle attitude de l’esprit peut changer la vie ?
Il suffit, pour cela de comprendre que nos réactions émotionnelles à nos problèmes, si faiblement négatives soient-elles, ne font que refermer un cercle de renforcement de ceux-ci au moment où, précisément, ironie du sort , nous avons le plus besoin d’une résistance aux attaques de la vie, d’une clarté d’esprit et d’une confiance en nous-mêmes que seul l’optimisme et la plus grande sérénité peuvent nous procurer .

Changer du dedans

Mais pour cela il faut qu’en amont existe en nous le concept que la vie est faite pour apprendre et donc changer, que le problème en question est le signe que le moment en est venu et enfin que nous soyons persuadés que rien n’est plus indispensable à notre bonheur futur qu’une petite leçon nouvelle de vie dont il ne tient qu’à nous de profiter à travers l’écoute sereine et la résolution de ce problème.
En dehors du fait qu’agir sur le monde extérieur quand nous sommes reliés à lui par une situation problématique sans changer le point de vue que nous avons sur lui, c’est faire preuve d’une grande suffisance, le plus grave, c’est qu’en agissant ainsi nous restons dans l’ignorance du pouvoir créateur de la conscience qui est pourtant ce que nous avons à découvrir maintenant, au point où nous en sommes de notre évolution collective sur la terre pour y survivre.
L’inconnu semble , il est vrai, emprunter parfois de drôles de chemins pour nous faire avancer mais c’est pourtant ainsi que notre âme, son messager attaché uniquement à notre personne, nous incite à nous ouvrir à lui et pas seulement quand il y a urgence, mais de façon plus habituelle, en introduisant dans notre quotidien d’autres changements, plus délibérés, comme par jeu, sans que ce soit lié à un problème , une souffrance ou une maladie, afin de nous familiariser avec notre dimension non-ordinaire pour qu’elle embellisse notre quotidien .
Le changement intérieur devient ainsi de plus en plus naturel, notre ego fond peu à peu comme neige au soleil, nous n’ avons plus peur de nous tromper, de ne pas savoir, le fardeau de l’image de soi ne s’interpose plus entre nous et les autres, le naturel revient car changer du dedans est devenu une chose naturelle, un élément essentiel de notre vie . Quelle liberté ! Quelle légèreté dans notre tête !