Très novateur à l’époque de sa première parution en 1988, Le corps messager, écrit par la psychothérapeute Isabelle Filliozat (avec Hélène Roubeix), a ancré le postulat que la maladie parle de nous, que le corps donc est le messager des souffrances de l’âme. L’idée d’une origine psychosomatique des maladies a depuis fait son chemin dans les esprits… et en librairie. À l’occasion de la sortie d’une nouvelle édition de ce livre culte (1), Isabelle Filliozat fait le point sur ce sujet qui nous tient tant à cœur (et à corps !) à Néosanté.

Propos recueillis par Carine Anselme

Depuis la publication de l’édition originale de ce livre, qui est votre tout premier ouvrage (suivi de nombreux autres, NDLR), qu’est-ce qui a changé ?

En le relisant pour les besoins de cette réédition, j’ai été stupéfaite de constater qu’il n’y avait pas grand chose à corriger ou modifier au niveau des idées globales. Cet ouvrage était mon mémoire de clinicienne en Analyse Transactionnelle. Il couronnait ma formation de psychothérapeute et m’a permis d’être certifiée et acceptée dans le métier que j’exerce encore aujourd’hui. Suite au plébiscite du jury, il a été publié une première fois par l’Institut Français d’Analyse Transactionnelle (l’IFAT). Puis, Anne Valentin, directrice des Éditions La Méridienne, a décidé de l’ouvrir à un public plus large. Depuis, Le corps messager a été régulièrement réédité, sans presque de modifications. Avec le recul, je salue l’audace de ma pensée. Les intuitions étaient là. Elles ouvraient la porte à des prises de conscience. L’évolution principale, entre-temps, vient du fait qu’à présent la science démontre plus de choses.

Comment cette évolution scientifique a-t-elle complété le message d’origine de votre livre ?

Cela aide à mieux comprendre les mécanismes en jeu dans la maladie. J’intègre à présent les neurosciences et le microbiote intestinal (la flore intestinale, NDLR) dans cette compréhension. Cela (me) permet de relier le psychisme à l’organisation du cerveau – des cellules cérébrales – et au microbiote. Prenons l’exemple de l’eczéma ; j’avais, à l’origine, l’intuition clinique que la racine de cette maladie était liée au fait de ne pas s’être senti investi. Mais je n’avais pas de preuve pour autant. Or, on sait, à présent, qu’un choc affectif ou un trauma important vécu par un des deux parents durant la grossesse bouscule le microbiote de la maman et cela impacte la construction neuronale du fœtus. On retrouvera cet impact plus tard, et il aura un retentissement.

Avez-vous intégré une autre dimension à vos prises de conscience initiales ?

Le vécu social est peut-être ce que j’ai le plus construit par la suite. Le corps messager est très « psychologique » comme ouvrage. Or, j’ai découvert que la dimension sociale influe également sur notre biologie ; ce que je ne savais pas originellement. Les interactions avec les autres, avec la société, notre posture aussi face au monde et aux autres, ont un impact physiologique et psychologique. Dès lors, la perte de confiance, par exemple, peut s’avérer très délétère.

Quel est votre apport principal dans cette lecture psychosomatique de la maladie ?

Le concept d’homéodynamique, que j’ai imaginé à l’âge de 23 ans, pour rendre compte de la subtile harmonie entre les deux tendances du vivant : le maintien de l’identité et l’évolution. Le cadre théorique de l’homéostasie, concept le plus souvent utilisé, ne mettait en évidence que le maintien de la stabilité, la conservation de l’identité. Or, il y a dans la nature un mouvement vers l’extérieur, vers la croissance, vers le nouveau… Dans ce livre, nous démontrons que l’évolution est un besoin. J’ai éprouvé un mélange d’étonnement, une pointe de jalousie et de fierté à retrouver ce concept d’homéodynamique quelques années plus tard sous la plume d’un biochimiste américain, Steven Ross. Il n’avait probablement pas lu Le corps messager, mais avait parcouru le même cheminement mental que moi. 

Qu’est-ce que concept d’homéodynamique apporte à la compréhension de la maladie ?

Pour mieux comprendre la maladie, il faut regarder la façon dont circule l’énergie vitale. Le cadre théorique le plus largement utilisé pour décrire les processus énergétiques est donc celui d’homéostasie (pouvoir de stabilité d’un organisme ;  équilibre nécessaire pour survivre). Il nous paraît réducteur. La vie est en mouvement. Tout en conservant son identité, en restant « le même » (homéo), l’homme change, évolue (dynamique). Il ne se contente pas de réagir à son environnement en se maintenant (homéo), il agit sur lui (dynamique). Nous avons alors créé ce terme : homéodynamique, auquel nous donnons le sens de recherche de l’équilibre entre ces deux tendances de stabilité et de changement. La santé n’est pas un état stable, c’est un état de balance, d’équilibre maintenu par des ajustements perpétuels à des forces internes et externes. La recherche de cet équilibre demande beaucoup d’énergie et de prise en charge de soi-même. La maladie est le résultat d’une faiblesse dans la maintenance de cet équilibre.

Comment sont nées de telles intuitions sur l’origine psychosomatique de la maladie, si tôt dans votre vie et votre carrière ?

Ma liberté de penser, je la dois à mes parents. Comme j’ai évoqué les dégâts potentiels causés par la perte de confiance, je tiens à souligner, ici, dans cette période où l’autorité, les limites, les punitions reviennent en masse, combien la liberté mais aussi le respect dont j’ai joui m’ont servie. Depuis toujours, je n’ai reçu aucun interdit (on dirait, aujourd’hui, de mes parents qu’ils sont laxistes), ni aucun coups, ni dévalorisation. Ils m’ont toujours donné la permission de penser par moi-même… même si je pensais différemment d’eux. Mais pour répondre plus précisément à votre question, je dirais que mes parents m’ont ouvert l’esprit sur la dimension psychosomatique. Mon père a introduit l’Analyse Transactionnelle en France. Cette approche (créée par Éric Berne, NDLR) permet de comprendre le psychisme en interaction avec autrui. C’est une méthode simple, profonde et puissante. Mon père et ma mère (psychanalyste) œuvraient dans ce domaine de la psychosomatique. Ils ont fondé l’Institut Santé Maladie Santé, Sa-Ma-Sa (2), qui forme des conseillers holistiques. Pionniers, ils ont notamment créé un stage intitulé « Je dis non à la maladie », organisé durant 30 ans, à raison d’une fois par mois. J’ai donc été exposée très jeune à ces informations – comme, par exemple, l’effet positif de la visualisation dans la guérison du Dr Carl Simonton. Cette ouverture a nourri mon empathie. Du coup, j’ai osé penser en-dehors des sentiers battus. Et j’ai créé mon propre chemin.

D’où, avec un tel terreau, cette idée d’axer votre mémoire sur le lien entre maladie et psychisme ?

Oui, j’ai cherché à comprendre, à faire des liens, à jeter des ponts, notamment via l’Analyse Transactionnelle, sur le processus qui mène de la santé à la maladie. Lorsque je me suis intéressée au lien entre cancer et psychisme, l’une des enseignantes, professeur de psychologie, qui dirigeait mon mémoire s’est moquée en douce, m’invitant à trouver un peu de littérature « sérieuse » pour étayer mon propos. Il y en avait peu, car c’était alors un travail novateur. Mais je m’inscrivais en quelque sorte dans la lignée familiale. Mes parents m’ont encouragée dans cette voie et ont promu mon livre en me faisant notamment intervenir dans la formation en conseiller holistique.   

Dans Le corps messager, vous ne proposez pas de lecture des maux, ni de symbolique de la maladie…

Non, en effet. Nous décrivons plutôt le processus psychosomatique qui peut mener au développement de troubles physiques. J’ai notamment connaissance des travaux du Dr Hamer et je suis amie avec le Dr Olivier Soulier (collaborateur à Néosanté, NDLR), qui ont fait avancer les choses sur le sens de la maladie. Mais ils sont médecins. En tant que psychothérapeute, mon travail n’est pas de dire, de l’extérieur, que tel problème physique correspond à tel problème psychique.

Quel est alors votre éclairage de psy ?

Mon métier consiste à faire émerger cette prise de conscience depuis l’intérieur de la personne. Pour imager, on peut dire que je donne les « briques », afin de permettre à chacun de comprendre par soi-même sa problématique, sa vie. D’où un regain de confiance en soi (bénéfique pour la santé). Un diagnostic de l’extérieur (« Votre maladie correspond à un conflit de ceci ou de cela ») peut certes fasciner, mais ne nous aide pas forcément. On perd en maîtrise, donc en confiance en soi. D’autant que tout être humain a tendance à croire ce qui lui est dit avec force. On va donc chercher des raisons de croire à ce qui a été proposé comme interprétation des symptômes… et si on cherche, on trouve toujours ! Je m’éloigne de ça, car je trouve qu’il y a trop de jugement dans ce type d’interprétation. Cependant, les livres, les dictionnaires qui décryptent la symbolique des maux peuvent aider à s’ouvrir, du moment qu’on ne considère par ces interprétations comme une vérité absolue. Je trouve ainsi intéressant de lire divers ouvrages sur cette thématique pour ne pas être tributaire d’une interprétation toute-faite. Ainsi, prendre sa vie en main.  La maladie nous pousse à nous interroger : est-ce que je suis sur un chemin de liberté ? Si ce n’est pas le cas, la maladie peut (nous) libérer. Il ne faut donc pas « kidnapper » cette dimension-là, avec une interprétation trop brutale, trop définitive.

Que proposez-vous comme éveil au sens des maux dans votre livre ?

Dans Le corps messager, on guide, on accompagne, mais c’est à chacun de partir en quête du sens de ses maux en utilisant la grille de décodage que nous proposons. Quel besoin a été méconnu, quel stress a fragilisé notre organisme, quel chemin cette maladie nous invite-t-elle à parcourir ? Nous sommes aussi notre corps. Ce dernier transmet notre mal-être intérieur, tout autant que notre bien-être. En prendre soin, l’écouter, lui prêter attention, c’est se mettre à l’écoute de la vie en soi, c’est vérifier que nous sommes sur notre propre route et non sur une autoroute dessinée par autrui.
      
Vous avez récemment publié Les chemins de la joie (dont Néosanté s’est fait l’écho, NDLR), où vous soulignez que c’est l’émotion du sens de la vie. Quel est son lien avec la santé ?

Je dirais que la définition même de la (bonne) santé, c’est la joie ! La joie est l’émotion qui nous permet de percevoir que nous sommes sur notre route. La qualité de joie que l’on va éprouver dans son quotidien peut déjà être un indicateur sur le risque ou non que l’on a de tomber malade. Et si nous ne sommes pas joyeux, et que l’on ne tombe cependant pas malade physiquement, ça pose quand même la question de notre santé psychique.  

Vous travaillez beaucoup sur l’expression des émotions notamment chez l’enfant. Quelle est l’importance de l’éducation à l’écoute pertinente des messages du corps dans la prévention des maladies ?

Elle est tout simplement cruciale ! Quand le message s’exprime par le corps, que la « blessure » s’inscrit dans le corps, c’est que la verbalisation, la conscientisation n’ont pas pu passer. Chez l’enfant, c’est encore moins conscient ce processus (que chez l’adulte). Nous avons donc à chercher avec lui où est le nœud, en lui posant des questions : qu’est-ce qui est le plus dur en ce moment, qu’est-ce que tu te dis dans ta tête, qu’est-ce que tu sens dans ton cœur ? Et s’il a moins de 6 ans, l’idéal est de jouer avec lui, de mettre ce qui est à l’œuvre en jeu, plutôt que de passer par le verbal. Mais là aussi, d’ailleurs tant pour l’enfant que pour l’adulte, j’insiste sur la dimension psychosomatique. Ce n’est pas seulement parce que l’enfant a un nœud dans son cœur, suite au divorce de ses parents, qu’il va tomber malade ! Il ne faut pas surestimer non plus la dimension émotionnelle. Tout est relié.

Comment s’articulent alors ces différentes dimensions de l’être dans votre vision et votre approche ?

Comme le dit le mot « psychosomatique », il y a bien une dimension psychique et somatique à prendre en compte. En France, on a tendance à être soit beaucoup dans le somatique, soit alors uniquement dans la tête. J’insiste sur le fait qu’il faut traiter les deux : porter autant d’attention au psychisme (aux émotions, remplir les besoins carencés…) qu’au somatique (s’occuper de sa flore intestinale…). Il est fondamental de pouvoir travailler sur le microbiote intestinal ; de nourrir ainsi le corps et le cerveau (on connaît à présent les interactions fécondes entre le cerveau et l’intestin, dénommé notre « deuxième cerveau », NDLR). Nos états émotionnels sont beaucoup fonction de ce que nous mangeons. Ainsi, si un enfant est hyperactif… mais qu’il mange régulièrement des sucettes dont il est indiqué que les composants peuvent favoriser l’hyperactivité, il ne faut peut-être pas chercher plus loin la cause de son trouble ! Je parle aussi beaucoup de stress physique. Le manque de mouvement, dans notre société sédentaire, est un grand facteur de stress.

Dans la nouvelle édition du Corps messager, vous avez joint, en annexe, un autre mémoire sur Les facteurs psychiques dans l’origine du cancer du sein,réalisé à l’époque pour votre diplôme de maîtrise en psychologie clinique à l’université Paris-V. Pour l’étayer, vous avez écouté des femmes en radiothérapie et relatez leur témoignage. Quels sont leurs points communs ?

Ces femmes présentent un profil semblable : elles ont tendance à réprimer leur colère et elles ont subi un stress important dans les années précédant leur maladie : divorce, deuil, perte du sentiment d’utilité, déclassement professionnel, etc. Ces femmes disent faire attention aux autres, elles n’aiment pas montrer leurs émotions, pour ne pas gêner, ne pas ennuyer. Elles font passer les autres avant elles. 

Mais beaucoup de gens expriment difficilement leur colère et nombre de femmes subissent des stress importants sans déclencher un cancer ?! 

N’oublions pas que l’émergence d’une maladie est multifactorielle (facteurs génétiques, chimiques, environnementaux…). L’agent stresseur spécifique, ici, est une perte importante qui prend une signification particulière dans l’histoire de la personne. Les femmes atteintes d’un cancer (du sein, en l’occurrence) semblent avoir obtenu leur équilibre à un prix très élevé. Lorsque cet équilibre est rompu, la
possibilité de s’adapter une nouvelle fois est faible. Les agents stresseurs ont été trop nombreux et trop rapprochés et ont épuisé les capacités d’adaptation. Ou encore la personne nie la possibilité même de s’adapter à cette perte, trop importante.

Face à un tel désespoir, pourquoi une longue et douloureuse autodestruction, plutôt qu’une mort subite, voire même la solution radicale du suicide ?

Cette maladie est peut-être une dernière tentative pour exister, pour tenter de satisfaire des besoins profonds refoulés depuis la plus tendre enfance. Toute leur vie, ces personnes atteintes d’un cancer ont fait passer les besoins des autres avant les leurs propres. Même très jeunes, alors que cela n’aurait pas dû être leur rôle, elles ont eu à s’occuper des autres, parfois directement, parfois de manière subtile (« Je suis bien sage chez grand-mère pour que maman ne se sente pas coupable de m’y avoir laissée », « Je ne dois pas pleurer sinon je fais peur à maman »…). À travers la maladie, le corps parle, il appelle. Respectons toujours le fait que la maladie est la seule (bien que souvent paradoxale) et probablement la meilleure solution disponible pour la personne face au conflit insurmontable devant lequel elle se trouve. Depuis ce mémoire, l’idée de la participation de la psyché dans le processus cancéreux a fait son chemin dans le public, de nombreuses recherches ont été menées. On entend facilement aujourd’hui des expressions comme « elle s’est fait son cancer ». Souvenons-nous qu’il ne s’agit ni d’un processus conscient, ni d’une manipulation pour obtenir de l’attention, mais d’une détresse ancienne et profonde devant laquelle la personne est démunie.

De quelle manière peut-on transcender une telle épreuve ?

Je dirais qu’un diagnostic de cancer (du sein) peut être une opportunité pour modifier son rapport à la vie et aux autres. Pour décider de guérir en soi l’enfant carencé d’amour. C’est aussi l’occasion de se donner la permission d’être enfin soi-même.

Quel message retenir au final ?

L’enjeu de ce livre, Le corps messager,n’est pas d’affirmer qu’on ne sera plus jamais malade. Mieux vaut même, dirais-je, avoir de petites maladies et les écouter. Quand il m’arrive d’être anormalement fatiguée, d’avoir une angine, je comprends beaucoup de choses : que j’ai un manque, qu’il est temps de mettre en place des solutions concrètes, etc. Voilà ce que la maladie me dit. Toute maladie est un chemin de croissance. L’occasion peut-être de franchir une nouvelle étape. Un symptôme physique est une invitation à aller à l’intérieur de nous-même. La maladie, parfois, insiste et nous oblige à reconsidérer nos priorités, à revenir à l’essentiel, à redécouvrir la joie de l’instant, l’importance de l’amour. La maladie nous dévêt des couches superficielles et nous invite à découvrir la pierre précieuse en nous.

(2) Voir www.samasa-education-mp.fr – Institut de formation de Conseils en Santé Holistique.

 

CARNET PRATIQUE
(1) À lire : le corps messager. Quand la maladie nous parle de nous, Isabelle Filliozat et Hélène Roubeix (Desclée de Brouwer, 2016, nouvelle édition). Pour aller plus loin, voir également www.filliozat.net (bibliographie, agenda des conférences, formations…). Notez qu’Isabelle Filliozat animera un cycle de conférences en Belgique, du 19 au 22 janvier 2017 (infos sur le site Internet).