La guérison signifie davantage qu’un seul retour à la santé, au bien-être. Qu’une trahison, une rupture ou un drame viennent en effet pulvériser nos existences, comment peut-on s’en relever vraiment, pleinement ? Telle est la question abyssale posée par Gustave-Nicolas Fischer, spécialiste en psychologie de la santé. Dans "Guérir sa vie, Un chemin intérieur" (1), ouvrage concis et limpide écrit sur fond d’épreuve personnelle – évoquée sans jamais être dévoilée, l’auteur nous emmène  au-delà du cadre scientifique. À la rencontre d’une voie de rétablissement. La guérison devient ici une expérience autre de la vie. Une transformation de soi et de sa manière d’exister. Ce processus intérieur nous invite à poser des actes guérisseurs. Pour renaître à soi.

Il est des entretiens traversés d’émotions. Dont le sens entre en résonance avec les profondeurs de l’être. Ce fut le cas avec Gustave-Nicolas Fischer. Durant plus de deux heures, nous avons devisé sur l’élan intérieur et les ressorts personnels qui permettent à ceux qui ont été brisés de se relever. Et l’auteur de ce récent ouvrage, transformateur, de citer Etty Hillesum : "La guérison demande plus et mieux que de la compréhension. Il faut ‘faire’ quelque chose, il faut y ‘travailler’. Rien ne sert de raisonner, d’analyser ce qui se passe ou de chercher des causes, il faut agir, dépenser de l’énergie, pour obtenir un résultat."(2) Une voie d’action qui nous invite à prendre notre vie en main pour initier le changement intérieur, indissociable d’une guérison. Ainsi revivre, et non survivre…

Avant d’évoquer votre livre, parlons de votre parcours qui imprègne d’ailleurs votre écriture. En tant que psychologue et professeur de psychologie, vous avez développé une spécialité : la psychologie de la santé. Comment la définissez-vous ?
 
Il s’agit d’un type d’études, donc de regard, sur l’impact que produisent les interactions qui existent entre des états émotionnels et des processus biologiques sur la santé globale. L’enjeu est de se démarquer d’une vision purement médicale, matérialiste, biologique du corps, pour la comprendre dans une perspective intégrative, globale, de la santé comme lieu de notre vie. Dans cette vision, on ne tient pas seulement compte d’un impact, positif ou négatif, sur un organe. Quand un organe est malade, c’est tout le corps qui est malade. C’est la vie qui nous est plus difficile ! Avec cette approche, j’ai ainsi voulu développer un nouveau profil professionnel pour les psychologues qui consiste à prendre en compte et à accompagner, en psycho, les grandes pathologies (cancer, SIDA, etc.). L’objectif est aussi d’inscrire une vision de la psychologie dans une perspective de la santé qui soit novatrice. J’ai ainsi créé, en France, le premier Master universitaire en psychologie de la santé, mais cela a été très compliqué, car les cliniciens me sont rentrés « dans le chou » ! C’est pour ça que je développe plutôt cette orientation à l’étranger, notamment en Amérique du Nord.

Avez-vous pu analyser les résistances face à cette orientation ?
Il y a des raisons associées. On assiste, massivement, sur le plan universitaire, au développement d’une démarche de plus en plus scientifique de la psychologie, qui veut correspondre aux normes de la biologie, de la médecine (etc.) pour dégager des preuves par rapport à telle ou telle approche. Ainsi, ai-je pu voir les résistances par rapport à la psychologie du cancer, concernant les facteurs de risque, par exemple ! Il y a donc une dominance de la psychologie scientifique qui exclut ce qui peut paraître plus empirique. L’autre résistance est directement issue du milieu professionnel, notamment des psychologues cliniciens et des psychanalystes. Des cliniciens m’ont ainsi dit : « Mais, nous faisons de la santé depuis cent ans ! » Nuance : ils font de la santé mentale. C’est autre chose ! Ils abordent le psychisme sous un angle qui n’inclut pas vraiment le corps. Alors que je suis dans une approche plus unifiée de la relation corps/esprit, corps/psychisme, qui implique une autre manière de regarder et d’accompagner globalement ce qui se passe dans les individus malades…

Votre vision contrarie le milieu, car elle s’oppose au morcellement des disciplines, encore d’actualité dans le monde scientifique…

C’est tout à fait exact ! Mais l’être humain n’est pas un objet que l’on peut appréhender, comme les autres objets scientifiques. L’être humain, c’est « nous » ! C’est toujours à notre propre vie que renvoie la manière de comprendre ce que l’on est en train de vivre. En Amérique du Nord, notamment, on va de plus en plus vers une psychologie intégrative, qui n’est pas encore d’actualité en France. Parmi les approches de la psychologie de la santé qui s’y développent, la psycho-neuro-immunologie est particulièrement intéressante et novatrice. Au travers de cette discipline, on a constaté que les états émotionnels, sur lesquels je travaille par rapport à des facteurs de risque ou des situations de vie, ont des effets directs – positifs ou négatifs – sur le système immunitaire. 

À la lumière de ces découvertes en psycho-neuro-immunologie, quelles sont les voies de transmission de ces informations, positives ou négatives, entre le système nerveux central (siège des états émotionnels) et le système immunitaire ?

Nous entrons là au cœur d’une vision interconnectée, de relation du corps et de l’esprit ! Je m’explique : on s’est rendu compte qu’il y avait, du côté du système des états émotionnels, des neurotransmetteurs. Or, ces molécules, qui contiennent des informations, vont aller migrer vers le système immunitaire, pour l’informer et l’affecter. Autrement dit, elles vont impacter les molécules du système immunitaire, les cytokines. On se rend compte à quel point ces processus interactifs sont perturbateurs (on l’a vu notamment dans les études sur le stress, comme facteur de risque pour le cancer)… ou non, d’ailleurs, si on prend l’exemple des états émotionnels positifs, étudiés dans le cadre de la psychologie positive. L’être humain est donc, en permanence, en interdépendance avec les facteurs qui composent sa propre vie.

Revenons à votre livre. J’ai été frappée par sa concision et sa précision. Chaque mot semble ciselé pour nous atteindre, telle une flèche, en profondeur. Ce vocabulaire choisi fait-il partie intégrante du processus guérisseur évoqué ?

Je suis ravi que cela transparaisse ! Parmi mes ouvrages, c’est celui que j’ai le plus travaillé pour donner à chaque mot, aussi, une force de guérison. J’ai coupé le manuscrit de moitié, afin d’inscrire déjà dans l’écriture une ressource psychique, qui permette ensuite à chacun d’initier son propre chemin de guérison. Cette résonance thérapeutique est essentielle pour que l’âme, en souffrance, puisse se réinscrire dans un retour vers la vie. Car tout l’enjeu, c’est ça ! Je m’inscris en marge des ouvrages actuels qui s’attachent en général plus aux aspects visibles de la transformation, aux conseils de bien-être.

On sent que vos propos sont habités en raison de l’épreuve que vous avez vous-même traversée…

En effet, quand j’ai commencé l’écriture, je ne savais pas que je serais confronté, moi aussi, à l’une de ces épreuves bouleversantes qui y sont évoquées. La tournure de ce livre est donc très différente de celle du projet initial. Au départ, je pensais aborder la question de la guérison psychique en m’appuyant sur des sources documentaires et universitaires, à l’image de celles réunies lors de la rédaction de mon précédent ouvrage sur la psychologie du cancer (3). Mais, j’ai alors découvert que ce qui brise la vie sur le plan psychologique peut également perturber la santé elle-même. De ce fait, j’ai développé une compréhension bien moins théorique du rétablissement, mais abordée à partir d’une connaissance acquise par l’épreuve. Ma démarche, expérientielle et expérimentale, ne se prétend donc pas « scientifique ». Cette méditation sur le changement intérieur présente les étapes à traverser pour revivre. Au travers de ce parcours de réparation, j’ai voulu transmettre l’importance d’agir psychologiquement sur ce qui est brisé en soi pour se relever. Ce chemin-là est toujours personnel, un retour vers soi-même, quelles que soient les thérapies que l’on entreprend par ailleurs.

Quel est l’enseignement de l’épreuve, à la fois sur le plan intime et universel ?

L’épreuve est le déclencheur de la transformation de soi. Quand on est passé par la brûlure, la brisure de l’épreuve, comme cela a été le cas pour moi, on se met en route (ou pas) par rapport à une démarche qui nous aide à revivre. La guérison, c’est seulement ça ! Toutes les étapes que j’ai déclinées dans le livre sont fondamentalement l’expression même du parcours, pas seulement personnel mais structurel, que j’ai tenu à établir pour me permettre, d’abord, mais aussi permettre à ceux et celles touchés par une forme d’effondrement de la vie, de se relever et de se mettre en marche vers eux-mêmes. Ce chemin est rarement évoqué dans ce que l’on trouve, aujourd’hui, comme formes de réponse proposées à des personnes ayant traversé de grandes épreuves, de grands traumatismes, sur le plan psychique.   

À la lumière de votre propre traversée et de celle des personnes que vous avez accompagnées, quel est le ressort invisible qui permet de revivre ?
 
C’est du fond même de la vie cassée, ou des dimensions de son être qui se sont effondrées, que peut resurgir une autre manière de vivre. Et seulement une autre manière de vivre ! Guérir est un processus tellement long et intérieur qu’il implique, chaque jour, de reprendre la vie en soi pour la porter vers son propre avenir et le recréer, mais dans une orientation totalement nouvelle. Et c’est là que s’opère la véritable transformation ! Guérir ne peut se traduire que par des changements intérieurs qui vont permettre à la vie extérieure de prendre d’autres chemins, mais pas l’inverse.

Dans votre livre, vous pointez l’importance des actes psychiques, guérisseurs…

J’ai en effet établi sept actes guérisseurs (se détacher, retrouver confiance, etc.) qui me semblent être des actes structurels de guérison. Ils touchent toujours un élément d’une blessure profonde. Prenons la confiance, mise à mal dans bien des épreuves de vie. Reprendre confiance en soi est un enjeu considérable par rapport au fait de revivre. Un vrai facteur de guérison. C’est que cette confiance – le fait de croire en soi et de donner sens à sa propre vie – a été terriblement bousculée, voire brisée par l’épreuve, quelle qu’elle soit (rupture, offense, pertes…).  

Selon vous, la clé est d’ailleurs d’« agir sur sa vie », plus que « parler de sa vie », au cours d’une thérapie…
 
En tout cas, ce chemin intérieur, aucune thérapie ne peut le faire à notre place ! Il faut d’abord revenir vers soi-même, vers son être blessé – dans ce qui est vraiment en morceaux à l’intérieur de soi. On n’est plus le même après une épreuve ! Il faut donc réapprendre à s’accepter tel que l’on est, aujourd’hui. C’est-à-dire un être brisé qui n’a plus la même force de vivre. Il faut commencer à se nourrir d’une capacité, très intime, à pouvoir dire, tous les jours, « oui » à la vie. Tout l’enjeu est là, face au sentiment d’abandon, d’impuissance, de perte (etc.) ressentis. Une vie brisée, elle est atteinte, mais en même temps elle contient un potentiel de vie nouvelle, une étincelle d’éternité, qu’il faut aller chercher en soi. La guérison est là ! Agir, donc. Mais psychologiquement. Autrement dit, sur la trame psychique intérieure. Or, les formes d’agir que l’on met en place habituellement dans les processus de guérison se focalisent plutôt sur les comportements (on va changer tel ou tel comportement).  

Ce processus part certes de soi, mais n’est-il pas utile de faire appel à des ressources extérieures pour l’accomplir ?

Merci de poser cette question, qui me permet de faire des mises au point par rapport au livre. Je ne fais pas là d’opposition (entre processus intérieur et aide extérieure). J’ai aussi suivi une thérapie ces derniers temps, mais je me rends bien compte des limites des approches psychothérapeutiques. Et il faut le dire ! Car, actuellement, les psychothérapies sont souvent pointées comme étant les seules réponses possibles aux tsunamis psychiques et physiques des personnes ayant subi des traumatismes (il suffit de voir les cellules de crise psychologiques mises en place lors des catastrophes). C’est une réponse, mais ce n’est pas la seule. La guérison peut être initiée par une thérapie, mais pas réglée par celle-ci. J’insiste : la guérison, ça se règle en soi ! À travers la transformation que l’on opère en reprenant sa vie en main. Transformation que peut apporter, à un moment donné, la thérapie. Mais cela exige avant tout la mobilisation d’une force intérieure.

Vous soulignez également la mécompréhension du concept de résilience, si tendance de nos jours…

C’est devenu une véritable tarte à la crème ! Aujourd’hui, on présente trop souvent la résilience comme une forme de guérison, ce qu’elle n’est pas ! J’ai étudié scientifiquement cette question en psychologie de la santé. Faire face aux épreuves permet de « rebondir », comme dirait Boris Cyrulnik. La résilience est donc, à la base, un processus d’adaptation. En France (notamment), ce concept d’adaptation a été peu à peu remplacé par celui de guérison. Cela donne : « Soyez résilients, vous serez guéris ! » La résilience est donc devenue une réponse thérapeutique aux problèmes de la vie. Mais rebondir, ce n’est pas guérir ! J’ai ainsi suivi, au Canada, un rescapé d’Auschwitz, et ce dernier m’a dit : « Vous savez, je m’en suis sorti, mais je ne suis pas guéri. » La guérison est forcément, à un moment donné, une manière très personnelle d’aller ou non vers sa propre vie cassée, pour aller vers une reconstruction de soi. C’est ce travail, invisible, quotidien, à partir des actes guérisseurs, qui va être opérationnel profondément. Pour reprendre les forces de son âme blessée. C’est ardu ! 

La transformation alchimique à opérer renvoie au « mourir »…

Mais l’épreuve (maladie, rupture, deuil…) est fondamentalement une expérience du « mourir » !  Il s’agit d’apprendre à vivre en renonçant à ce qui n’est plus possible. Abandonner pour repartir, rebondir. Mais surtout faire des choix pour ne pas rester justement dans le « mourir ». Choisir, c’est vivre ! Car la destruction, induite par la blessure, provoque des processus de mort qui continuent par-delà le trauma, à jets continus. D’où, notamment, les phénomènes de répétition. Cela nous demande de recontacter quelles sont nos raisons de vivre. Maintenant. C’est là qu’il faut aller chercher ses forces ! La bonne nouvelle, c’est que chacun a, en soi, une étincelle qui n’est jamais éteinte – mais il faut aller la débusquer. En commençant par y croire : « Non, ma vie n’est pas foutue ! » Chaque matin, je vais dire « oui » à la vie dans tout ce qu’elle est : à travers la lumière du jour, les fleurs qui s’ouvrent, les paysages qui m’entourent, un visage qui me sourit… Je rallume alors cette flamme vacillante. Et cela est de ma responsabilité ! Il est important de le souligner, car les victimes reproduisent souvent à leur insu les mécanismes destructeurs, parce qu’elles ne croient plus à leur responsabilité concernant ce qu’elles ont à faire pour retourner à la vie. Vivre est une tâche ! La vie est un combat. Du point de vue de la guérison, c’est un combat spirituel. Car les forces de vie sont, dans ces moments critiques, cachées dans les replis de notre intériorité, de notre âme. Et il faut aller les rechercher !

Mais pour vous, qui développez cette approche de psychologie de la santé, où campe au cœur l’interrelation corps/esprit, ce processus passe aussi par le corps ?  

Absolument ! Le corps n’est pas séparé de la dimension de l’esprit, de l’âme. Je pratique ainsi la méditation pour retrouver mon souffle de vie – ce souffle qui fait que mon corps est vivant ! Plutôt que de vivre la méditation comme une simple gymnastique respiratoire, cette dimension me donne une autre relation à la Source de vie.    

Votre livre met en avant les rituels de guérison des Navajos, où le retour à l’harmonie de l’individu est indissociable de l’équilibre de l’univers…

Les rituels, tels qu’ils les pratiquent (purification, présentation d’images symboliques et identification à celles-ci, etc.), leur permettent de réinscrire l’expérience de vie personnelle dans une perspective plus large, de rapport à  l’univers. Et cela passe par l’esprit de beauté, très présent dans les rituels des Navajos (peintures de sable, etc.). L’harmonie extérieure et l’harmonie intérieure sont indissociables, là-bas comme ici. Cette approche, basée sur des actes sacrés, symboliques, manifeste une force de réinscription de la vie dans une réalité porteuse de cette beauté fondamentale. La guérison passe aussi par là. C’est une manière de se reconnecter à sa propre splendeur ! Je suis justement en quête d’une œuvre d’art – un tableau, plus précisément ! Cela fait partie de ma démarche de guérison (Rire).   

À propos, le fait qu’il y ait sept actes guérisseurs dans le processus proposé est-il symbolique ?

Le nombre « sept » a, bien sûr, une haute charge symbolique ! Mais je n’ai pas choisi, au départ, de faire ces sept étapes, qui sont autant de rites de passage, j’en suis arrivé là au travers de mon cheminement. Mais rien dans la vie n’est le fruit du hasard ! Il se trouve que ce chiffre n’est pas indifférent. Et ça me plaît ! Il m’a permis d’arriver à une sorte d’achèvement, qui est une plénitude. Le symbolique pour moi, c’est précisément cette force de l’accomplissement. Regardez dans la Bible, la Genèse : « Le septième jour, Dieu se reposa… »

(2) Les Écrits d’Etty Hillesum. Journaux et lettres (1941-1943), Seuil.

 

POUR ALLER PLUS LOIN
Gustave-Nicolas Fischer, www.psychologie-et-societe.org
À lire : (1) Guérir sa vie. Un chemin intérieur (2015), (3) Psychologie du cancer. Un autre regard sur la maladie (2013), La trace de l’autre (2015), Les Blessures psychiques. La force de revivre (2003). Tous ces ouvrages ont été édités chez Odile Jacob. Voir aussi Le ressort invisible. Vivre l’extrême, Dunod, 2014.