Avant d’aborder le mystérieux sujet du jour, évoquons brièvement la disparition de France Gall.  Voilà encore une célébrité dont le parcours pathologique illustre à suffisance l’origine psycho-émotionnelle des maladies.  En 1993, moins de 8 mois après la crise cardiaque foudroyante qui a emporté son mari Michel Berger, la chanteuse  avait développé un cancer du sein qu’elle savait lié à ce drame, comme en témoigne cet extrait d’une interview au magazine Gala en 2012 : «  À l’annonce de la mort de Michel, j’ai ressenti une douleur dans le ventre, dans le corps, tellement forte, je me suis dit qu’elle devait ressortir d’une manière ou d’une autre. Mon cancer était la concrétisation de mon mal intérieur ». À l’époque, un praticien de décodage biologique aurait facilement pu lui expliquer que sa tumeur mammaire prenait sa source dans ce que le Dr Hamer a défini comme un « conflit du nid élargi », c’est-à-dire un ressenti de séparation brutale avec le partenaire amoureux. Je n’ai pas trouvé l’info, mais il est hautement probable que le sein touché était le droit si elle était droitière, car la glande gauche d’une non- gauchère est plutôt vulnérable à la perte d’un enfant. Pourquoi n’a-t-elle pas somatisé de l’autre côté lorsque, quatre ans plus tard, sa fille Pauline est décédée d’une mucoviscidose ? Simple à comprendre si l’on se souvient qu’un choc émotionnel n’est pathogène qu’à condition de prendre totalement au dépourvu. Le docteur Hamer précisait que l’événement causal devait nécessairement donner la sensation d’être pris à contre-pied, à l’image d’un gardien de but surpris sur penalty.  Or la mucoviscidose est une affection incurable à évolution lente, donnant aux proches le temps de se préparer à l’inéluctable. L’infection pulmonaire qui vient d’emporter l’artiste à 70 ans ? Impossible d’émettre des hypothèses sans connaître les détails de sa vie privée. Ce qui est sûr, puisqu’elle l’a raconté, c’est que France Gall avait eu très peur de mourir à l’annonce de son cancer du sein.  Sur ce terrain fragilisé, il ne fallait pas grand chose pour réveiller la frayeur et précipiter une issue fatale. En 2016, elle avait été hospitalisée pour insuffisance cardiaque et avait passé 9 jours en soins intensifs, ce qui est tout sauf rassurant. Paix à cette belle âme qui avait puisé dans la foi la sérénité pour surmonter les épreuves.

Venons-en maintenant au thème principal cette lettre hebdomadaire : l’épidémie d’incidentalomes. Non, ce n’est pas le nouveau virus tendance qui va dépasser Ebola ou Zika au hit-parade de l’hystérie médico-médiatique. Pour ça, il faut déjà un nom en « a », comme Sida ou grippe A. Ce n’est pas non plus la nouvelle maladie à la mode qui va détrôner le Lyme chronique en chargeant de  mille maux un nouveau microbe émissaire. Comme le renseigne Wikipédia, un incidentalome (d’après l’anglais « incidentaloma ») ou accidentalome (néologisme français) est une masse d’allure tumorale découverte  de façon fortuite chez un patient asymptomatique, le plus souvent à l’occasion d’un examen radiologique. Par extension, le terme est maintenant employé par les spécialistes pour évoquer des problèmes de santé débusqués lors d’examens de routine ou  d’investigations prescrites pour une toute autre cause. Le mot n’est pas encore entré au dictionnaire mais gageons qu’il finira par s’y introduire grâce aux efforts du docteur  Gilbert Welch. Lui et ses collègues du Dartmouth College de Hanover (États-Unis) ne cessent en effet de tirer la sonnette d’alarme depuis de nombreuses années.  Lorsqu’elle tombe par hasard sur des micro-tumeurs, la médecine moderne les traite inutilement et cette médicalisation excessive conduit trop souvent à des interventions chirurgicales  dramatiquement mutilantes.  À l’instar du dépistage systématique, les diagnostics incidents contribuent  à gonfler les statistiques oncologiques et mènent des tas de patients sur le billard ou dans un corbillard sans que leur état de santé justifie le risque.

Pour illustrer le phénomène des « fortuitomes » (un troisième synonyme barbare qui fait florès dans la littérature médicale), Welch et ses confrères s’intéressent particulièrement aux petits cancers silencieux du rein. Parue dans le JAMA Internal Medicine du 26 décembre dernier, leur  plus récente étude indique clairement que la détection non-intentionnelle de ces discrets amas de cellules à proximité des surrénales conduit tout droit au surdiagnostic et au surtraitement. En travaillant sur les données du système de santé américain,  les chercheurs  ont constaté qu’entre 2010 et 2014, plus de  40% des personnes de 65 à 85 ans avaient subi un scanner abdominal ou thoracique.  Or selon leurs calculs, chaque augmentation de 1.000 examens de ce type se traduit par 5,5  néphrectomies supplémentaires, que ce soit  par  chirurgie,  cryo-ablation ou radiofréquence. Cela pose question puisque le nombre de ces interventions a augmenté de 40% outre-Atlantique alors que la mortalité par cancer du rein n’a pas évolué. De plus,  des études de suivi de patients chez lesquels une tumeur de petite taille avait été détectée montrent que 25% d’entre elles régressent spontanément.  En outre,  d’autres travaux ont montré qu’entre 1,2 et 1,7% des personnes décédées et autopsiées sont porteuses de cancers rénaux ne s’étant jamais manifestés. Les auteurs s’interrogent d’autant plus sur l’intérêt des interventions qu’elles  ne sont pas anodines : la mortalité après néphrectomies s’élève à 2,1% à 30 jours et 4,3% à 90 jours. Plus globalement, 30 à 40% des patients opérés ont eu des complications, sans parler des douleurs et du stress.

Gilbert Welch et son équipe estiment donc que la surveillance active devrait constituer une « option importante » à proposer aux porteurs d’un cancer du rein asymptomatique de petite taille, en particulier pour les personnes âgées. Prudemment, ils concluent que « les chirurgiens ne réalisent pas volontairement des opérations non nécessaires, pas plus que les radiologues ne font volontairement du surdiagnostic ». Mais que ces deux corporations font face à de nombreuses incitations à intervenir hâtivement : des intérêts financiers, la peur des actions en justice, la croyance du public en l’intérêt du diagnostic et du traitement précoces.  Dans un éditorial de commentaires, Rebecca Smith-Bindman (Université de San Francisco) rappelle pourtant que 30 à 50% des scanners réalisés actuellement aux États-Unis sont jugés non nécessaires. Elle propose notamment que les zones étudiées lors de ces examens soient limitées à l’organe sur lequel on recherche une anomalie. Sage conseil, car les incidentalomes rénaux ne représentent sans doute  qu’une infime partie de l’iceberg. D’après la littérature scientifique,  des petites tumeurs sont fréquemment trouvées par hasard sur beaucoup d’autres organes comme le pancréas, le cœur et l’encéphale.  Pas plus tard que la semaine dernière,  un ancien collègue m’a informé qu’on venait de lui découvrir un cancer de l’œsophage suite à une radio de l’estomac en prévision d’un bypass gastrique. Le lendemain, il entamait déjà le protocole de chimiothérapie classique. Je lui souhaite bon rétablissement, mais je crains qu’il soit une victime supplémentaire de l’épidémie qui sévit actuellement dans les hôpitaux occidentaux et que Gilbert Welch dénonce en prêchant dans le désert. Si vous voulez vous prémunir de cet interventionnisme outrancier, le mieux est de ne pas donner à la médecine l’opportunité de trouver ce qu’elle ne cherche pas.  Parlez-en à votre médecin avant d’accepter n’importe quel examen.

Yves Rasir