Un sens essentiel

Qui veut faire l’ange fait la bête : j’adore cet aphorisme de Blaise Pascal. Il signifie qu’à trop vouloir être bon, on finit par exprimer ses mauvais côtés. La perfection n’est pas de ce monde. Mais j’aime encore plus cette phrase interprétée d’une autre manière : c’est en se prenant pour une être de nature purement spirituelle qu’on régresse dans l’animalité. Évidemment, je n’ai rien contre la spiritualité, même si ce n’est pas la tasse de thé de Néosanté. Nous nous focalisons sur la psychosomatique, autrement dit l’influence des pensées et des émotions sur le corps physique, mais ça ne veut pas dire que nous « zappons » complètement la dimension spirituelle de la santé. Dans leurs rubriques respectives, Jean-Jacques Crèvecoeur et Jean-Philippe Brébion abordent régulièrement cet aspect de l’existence humaine. Et dans ce numéro, l’interview d’Annick de Souzenelle (lire page 12) et l’article sur « le sens caché du Caducée » (lire page 35) témoignent que nous ouvrons aussi la fenêtre au souffle de l’esprit. Si l’évolution a doté l’Homme d’une aptitude à l’abstraction, d’une capacité de conscience et d’un goût prononcé pour le sacré, c’est forcément que son destin consiste à dépasser sa condition animale pour faire le lien entre la terre et le ciel. À mes yeux, sa vocation divine ne fait aucun doute. Mais pour en revenir au proverbe pascalien, je suis aussi convaincu d’une chose : nous ne sommes pas de substance angélique et nous avons à nous incarner pleinement. Mieux : c’est en acceptant notre part animale que nous épanouissons notre humanité. Or, comme tous nos frères mammifères, nous avons à satisfaire un besoin essentiel, celui d’être touché.

Dans l’article qu’il consacre au sens du toucher et au contact maternel (lire page 16), Jean-Brice Thivent fait le récit d’une expérience éloquente : si on prive pendant plusieurs jours un bébé singe de sa mère et de toute nourriture et qu’on le place ensuite devant deux cages, l’une contenant un repas et l’autre une fourrure de singe, le jeune primate se dirige sans hésiter vers le deuxième. Pour lui, la peau d’une maman est plus vitale que le boire et le manger, la nourriture affective plus nourrissante que la nourriture tout court. Père de la « théorie de l’attachement », le Dr John Bowlby a également étudié l’impact de la relation mère-petit et l’influence des contacts sociaux sur le développement des singes. Mais il avait aussi été très impressionné par les observations d‘un de ses collègues, le Dr Spitz, au cours de la seconde guerre mondiale : celui-ci avait remarqué que les jeunes enfants orphelins ne recevant pas d’affection d’une tierce personne étaient atteints de troubles graves. Des années plus plus tard, dans les orphelinats roumains, les caméras ont pu filmer l’effrayant résultat de cet isolement sensoriel. Alimentés correctement mais sevrés de toute tendresse, ces enfants n’avaient plus grand chose d’humain. Sans amour reçu, pas d’attachement. Sans attachement, pas d’amour à donner. Avec la lorgnette du décodage biologique, Jean-Brice Thivent explique que le contact peau-à-peau relève d’un instinct primordial. Les carences de cet ordre peuvent faire le lit de plusieurs symptômes risquant de perdurer toute une vie. Pour Bowlby et ses héritiers, les troubles de l’attachement participent même à la genèse de maladies comme la dépression et le cancer (*). S’il se construit bien sûr au travers d’interactions comme le sourire, le regard et le gazouillis, le lien entre la mère et l’enfant repose essentiellement sur des comportements plus « animaux » comme l’étreinte, le portage et la tétée. Cette dernière est tellement capitale que des chercheurs ont récemment calculé que le prolongement de l’allaitement maternel permettrait de sauver chaque année 800.000 enfants d’une mort prématurée, et plus de 20 000 femmes que cette pratique protège puissamment des tumeurs mammaires. (Voir pages Santéchos)

Tel est le paradoxe de l’espèce humaine : pour s’humaniser davantage et se maintenir en santé (voir notre dossier sur la méthode France Guillain), elle a tout intérêt à ne pas oublier son appartenance au règne animal. Une société qui oblige les femmes à écourter leur lactation et à parquer leurs nourrissons en crèche n’est rien moins que barbare. Finalement, je me demande si le dévoilement de cette barbarie n’est pas le principal reproche adressé au Dr Claude Sabbah. Dans ses séminaires de biologie totale, ce dernier préconisait notamment que les mamans ne vivent pas éloignées de leur enfant durant les deux premières années. Scandale pour la bien-pensance occidentale ! Et que dire du sort réservé aux personnes âgées dans nos pays industrialisés ? Recluses dans des habitations individuelles ou garées dans des maisons de repos, elles sont bien souvent condamnées à la privation de tout contact charnel. Nos vieux, aujourd’hui, forment la caste des intouchés ! Comme je l’ai souligné dans une de mes infolettres, il y a heureusement des initiatives encourageantes consistant à introduire le massage parmi les soins proposés en séniorie. Non sans finesse, Jean-Brice Thivent fait remarquer que le mot « escarres » est l’anagramme de « caresser ». Le Verbe et ses lettres nous font un clin d’œil et nous incitent aussi à ne pas négliger le sens essentiel du toucher…

Yves RASIR
(*) Voir notamment l’interview d’Yvane Wiart à propos de son livre « Stress et cancer » (Néosanté n° 40)
Néosanté recommande de ne pas le faire sans l’avis d’un professionnel de santé ouvert à cette possibilité.