Propos recueillis par Carine Anselme

Et si, inconsciemment, nous avions avantage à tomber malade, à déprimer ou encore à entretenir des comportements à risque ? La question peut sembler provocatrice, mais elle a le mérite de nous ébranler et de venir interroger notre manière d’être au monde. En tout cas, elle est au cœur de l’Inversion du Ressenti par le dialogue tonico-émotionnel, le processus psychothérapeutique élaboré par le Dr Jean Lerminiaux, neuropsychiatre. Basée sur les neurones miroirs et l’empathie, cette psychothérapie intègre de nombreuses disciplines et bénéficie de l’avancée des neurosciences. Un travail transformateur qui permet d’entrevoir une autre possibilité de vivre, non de survivre.

Plus de quarante ans d’expérience de l’accompagnement. Des formations à un rythme d’environ un mois chaque année… C’est dire la somme de ressources dont dispose le Dr Jean Lerminiaux, médecin, neuropsychiatre et pédopsychiatre ! Licencié en psychologie et en philosophie, il est aussi gradué en sciences religieuses et de formation linguistique et psychanalytique. Côté parcours professionnel, il a notamment été le directeur-fondateur de La Petite Maison, institut psychiatrique pour enfants (Chastre/ Belgique) et professeur de psychomotricité à l’Institut Marie Haps (Bruxelles), mais aussi le directeur-fondateur de l’école d’étude et de psychomotricité Casa Rosetta (Caltanissetta/ Italie).
Doté d’un vrai esprit de recherche humaniste, Jean Lerminiaux s’intéresse aux nouvelles pratiques qu’il rencontre et se forme donc inlassablement. À travers ces stages approfondis et des supervisions rigoureuses, il développe la pratique, et soucieux de créer des ponts, il œuvre à l’articulation théorique des multiples disciplines qu’il a progressivement assimilées. « Appliquées à l’expérience de terrain, précise le Dr Lerminiaux en guise d’introduction, ces diverses formations peuvent être intégrées dans un modèle théorique qui se réfère à l’Évolution, tant animale qu’humaine. Cela m’a conduit à situer plus précisément la manière d’être au monde de la personne et les éventuels dysfonctionnements provoqués en elle par son environnement. » C’est de cette riche perspective qu’est né son processus psychothérapeutique, l’Inversion du Ressenti par le dialogue tonico-émotionnel.
Cette approche globale intègre, entre autres, des concepts scientifiques développés par diverses disciplines : les neurosciences, l’éthologie, la linguistique. Elle s’appuie sur la psychanalyse, les thérapies systémiques, comportementales, cognitives, la gestalt ou encore la Somatic Experiencing, ainsi que diverses thérapies psychocorporelles (psychomotricité émotionnelle, eutonie, haptonomie, sophrologie), mais aussi la psychogénéalogie, les constellations familiales et la PNL. Elle utilise également certains aspects de la kinésiologie, de la logopédie, le tout à travers une certaine compréhension de la maladie (de son sens) et de la guérison apportée par l’homéopathie, l’acupuncture, la psychosomatique.
De cette multiplicité naît une psychothérapie intense, de reconstruction, qui englobe l’être dans toutes ses dimensions. Aujourd’hui, soucieux de transmettre son expérience et cet outil pluriel, le Dr Lerminiaux forme des thérapeutes à ce processus psychothérapeutique de L’Inversion du Ressenti par le dialogue tonico-émotionnel. Rencontre avec Jean Lerminiaux, dont tout le cheminement témoigne d’un intérêt profond pour l’humain…et son fonctionnement étonnant.

Commençons par le commencement : qu’est-ce que le Ressenti fondamental, qui campe au cœur du processus psychothérapeutique que vous proposez, l’Inversion du Ressenti par le dialogue tonico-émotionnel ?

La meilleure façon d’en parler, c’est de se poser la question : « Qu’est-ce que je sens quand je m’éveille ? » Est-ce que vous vous dites, le matin : « Ça va aller bien » ou « C’est lourd »… Il s’agit du ressenti intime au-delà de la réalité des faits ; ce que l’on sent de soi-même au plus profond du corps. Ce ressenti fondamental nous accompagne sans cesse. Il va guider mon être au monde ; la perception que l’on aura de celui-ci. Il dicte nos réactions, nos comportements, dans un sens positif ou négatif. En d’autres mots, si je me sentais différemment, mon être au monde le serait aussi. C’est l’illustration que corps et psychisme sont un.

Alors, pour aller plus loin, qu’est-ce que l’Inversion du Ressenti fondamental ?

En psychothérapie, c’est la manière d’être au monde du patient que va travailler le thérapeute en remontant, d’approfondissement en approfondissement, jusqu’à ce fameux Ressenti fondamental de la personne. Le patient peut alors modifier, voire inverser jusqu’à ses racines corporelles, sa perception personnelle du monde. Pour ce faire, le patient est invité à prendre conscience des mécanismes qui se jouent en lui aujourd’hui, comme hier…et, sans doute, comme demain, s’il ne se prend pas en main. Il est amené à comprendre comment les fantasmes qui le mènent « par le bout du nez » à son insu se sont construits à travers son histoire personnelle et transgénérationnelle, afin de pouvoir s’en libérer.

Qu’entendez-vous par « fantasmes » ?

Pour résumer, le fantasme est l’image mentale inconsciente élaborée au cours de la petite enfance, et qui est à l’origine du comportement dont se plaint le patient. Sa souffrance éventuelle.

Comment se construisent ces fantasmes qui conditionnent notre être au monde ?

On peut mieux comprendre la construction du fantasme à la lumière de l’éthologie. En fait, ce scénario est en lien avec le développement du système mental au cours de l’Évolution. Je m’explique : le fantasme est un scénario imaginaire où le sujet est présent et qui figure l’accomplissement d’un désir. Le fantasme inconscient est donc une image mentale particulière – d’ordre émotionnel, affectif – qui adapte un scénario imaginaire en fonction de l’expérience heureuse d’autrefois. Il s’agit notamment de celle d’avoir réussi à capter l’attention, l’intérêt des parents ; ce qui est une nécessité biologique chez les mammifères dont nous sommes.

Pouvez-vous aller plus loin ; comment cela se traduit-il ?

Prenons l’exemple d’un chaton qui vient de naître : s’il ne suscite pas l’intérêt de sa mère par son comportement – cris, mouvements… -, il ne pourra pas accéder aux mamelles et mourra de faim. Ramené à l’humain, ce concept sous-tend qu’il a fallu correspondre au désir inconscient des parents, c’est-à-dire réaliser leurs propres fantasmes parfois destructeurs. Prenons le cas d’une maman, très préoccupée car elle ne se pense pas capable d’être une bonne mère. Que fait l’enfant ? S’il tombe malade, alors la mère peut, doit même, s’occuper de lui. La mère est contente d’être ainsi une bonne mère. Et l’enfant, lui, est content, parce que sa mère s’occupe de lui. Il se sent aimé. Être malade devient alors l’expérience d’une réussite très forte. L’enfant, et plus tard l’adulte qu’il sera devenu, n’aura de cesse que d’y revenir !

Si j’ai bien compris, ce scénario sera en quelque sorte vécu comme nécessaire à la survie…

Absolument ! Alors, comment expliquer cela ? Ressenti profondément, le plaisir biologique corporel de la survie scelle le souvenir du scénario de la manière de faire, du comportement initial, qui a permis d’échapper au danger. Il indique et impose ce qu’il faut réaliser dans la vie. Refoulé comme tel dans l’inconscient, le fantasme de ce qui est à faire reste lié au plaisir biologique et, par là, dicte un comportement répétitif, inadapté à l’âge adulte, dont se plaint le patient en psychothérapie. Pour illustrer cet aspect, je vous donne un autre exemple : si ma mère veut avorter, son utérus va naturellement se contracter. Si finalement, pour l’une ou l’autre raison, elle me garde, plus tard je vais retrouver ce plaisir fou de la survie en flirtant avec la mort et en la dépassant, par exemple en multipliant les conduites à risques (addictions, vitesse excessive au volant, etc.). Imaginez une roulette russe : je mets 1 cartouche dans le barillet qui en contient 6… Je tire, je ne suis pas mort. C’est une grande réussite, un immense plaisir ! J’ai alors l’expérience personnelle qu’une réussite exceptionnelle peut être ultra toxique… Et je répéterai le scénario.

Mais si c’est en lien avec un souvenir heureux – avec sa propre survie même, la personne ne doit pas du tout avoir envie de changer…même si elle se plaint ?!

En effet, vous avez compris : c’est épouvantable pour elle dans ce cas de figure de changer ! C’est donc sur ce fantasme, l’image mentale émotionnelle, ressenti profond lié au plaisir biologique, qu’il faudra travailler jusqu’à pouvoir l’inverser en rendant au patient sa liberté.

Quel est le processus alors pour pouvoir l’inverser ?

Imaginons un instant que c’est vous qui êtes concernée… Je reprends l’exemple de la maladie : si c’est ce moyen qui vous a permis d’attirer l’attention et l’amour de votre mère, vous avez refoulé ça dans votre inconscient. Tout simplement, parce qu’il est socialement inacceptable d’admettre qu’en étant malade, vous pouvez exploiter en quelque sorte votre monde. Le rôle du thérapeute est alors de vous faire prendre conscience de ce scénario. Pour accepter de changer, la seule manière est en effet que quelqu’un vous confronte en vous montrant la réalité en face, et les alternatives face auxquelles vous êtes placée.

Comment faites-vous concrètement, en tant que thérapeute, pour me confronter à ma réalité ?

En vous faisant la démonstration de votre incohérence dans votre manière d’être, de vous comporter, de vous réaliser… La seule voie possible pour ébranler votre vision du monde – votre image mentale ou votre fantasme de référence – et permettre une reconstruction est de l’aborder de l’intérieur ; il faut vous faire découvrir comment vous créez votre échec et votre maladie. Autrement dit, comment, en fonction de cette vision, vous vous empêchez d’obtenir ce que vous désirez (je rappelle que les patients viennent en consultation généralement parce qu’ils ont une plainte)… Il s’agit pour moi de vous faire découvrir que votre manière d’être au monde est permanente, qu’elle donne lieu à des échecs, peut-être aussi à des réussites. Vous vous êtes toujours comportée comme ça et il n’y a pas vraiment de raison pour que vous ne continuiez pas !? Il est alors nécessaire de vous faire percevoir l’étendue de votre problématique et le fait que celle-ci restera « normalement sans solution » si vous n’en prenez pas conscience. C’est l’émotion déclenchée par « l’horreur de cette découverte » qui, seule, peut ébranler le plaisir lié à votre vision du monde et vous permettre alors de changer. Le travail s’opère au niveau limbique, le cerveau en lien avec la survie et centre physiologique des émotions.

C’est assez subversif comme approche ! Comment veiller à ne pas transformer cette prise de conscience en culpabilité ?

C’est le travail du thérapeute, avec au cœur de sa démarche la qualité de relation, de communication élargie qu’il établit. L’émotion nécessaire à l’Inversion du Ressenti jaillit en fait de la confrontation entre l’image que le patient veut donner de lui-même et celle que le psychothérapeute lui renvoie progressivement en alternant les phases de confrontation et d’accueil. Dire des choses horribles ne peut se faire qu’avec compassion et amour pour que les patients acceptent de voir leur vérité. Pour en définitive les libérer.

Comment s’opère ce basculement, cette inversion?

Quand l’émotion est assez intense pour contrebalancer le plaisir lié à ce « sacrifice qui lui a obtenu l’amour parental » et qui est à la base de sa carte du monde, le patient peut commencer à lâcher cette vision et entrevoir une autre possibilité de vivre. On peut renoncer sans effort à un gâteau qui n’a plus de goût ! Je tiens à souligner ici que « faire prendre conscience » n’a rien à voir avec le fait de dire ou de faire entendre : « Vous êtes condamné par votre passé. » En poursuivant sur notre exemple : si vous avez choisi à un moment d’adopter inconsciemment ce scénario, c’est que vous n’aviez pas d’autre choix alors que d’être malade pour être aimée. Les parents eux-mêmes n’auraient pas pu faire autrement au vu de leur propre enfance et de leur bagage transgénérationnel. Mais en ouvrant les yeux sur ce scénario inconscient, vous retrouvez votre liberté de choix ; vous pouvez vous réinventer. Reconstruire une autre histoire. Vous pouvez envisager votre vie, certes en ne changeant pas ce qui s’est passé, mais en modifiant le jugement que vous avez dessus. Vous êtes à même de remercier ce passé, ce scénario répétitif (« Tu m’as bien servi, maintenant je n’ai plus besoin de toi »). Dès lors, le futur est ouvert. Vous pouvez aller « par-delà »… C’est là, la véritable guérison. L’Inversion du Ressenti est un processus psychothérapeutique qui rend la liberté aux gens.

Mais si je me suis accommodée toutes ces années de ce schéma de fonctionnement, peut-être ne vais-je pas vouloir lâcher les bénéfices liés à celui-ci ; en l’occurrence, pour reprendre notre exemple : attirer l’attention en étant fragile, en tombant malade ?

C’est possible… En effet, la découverte d’une solution alternative au fait de tomber malade ou d’être souffrant nécessitera souvent une révision déchirante de la manière de voir votre vie et ce qui y est important. Il y a un deuil à faire…qui n’est pas toujours envisageable pour la personne. Je me souviens ainsi d’une patiente, en Sicile, atteinte d’un cancer du sein, qui participait à une thérapie de groupe. Elle a certes reconnu « le conflit de nid », consécutif à un choc émotif (elle avait perdu son mari)…mais elle a expliqué que dans son village sicilien, il lui était socialement impossible de renoncer à être triste, malade, alors qu’elle était veuve. Je lui ai alors demandé si elle préférait mourir… Elle m’a répondu : « Évidemment, qu’est-ce que je ferais d’autre ?! » Si, d’une certaine manière, on n’est pas prêt à renoncer aux avantages du cancer, il n’y a pas moyen de guérir, même avec les traitements allopathiques habituels. Il faut se rendre compte que dans certaines traditions familiales, mieux vaut être considéré comme une victime injustement traitée par la vie et avoir le beau rôle que de renoncer et abandonner son image… Cette femme a préféré mourir ; c’est son choix. En tant que thérapeute, je rétablis le choix de la personne, je n’ai pas à vouloir à tout prix qu’elle vieillisse ! Dans ce processus psychothérapeutique, il s’agit en fait d’aider le malade à faire ce choix, quel qu’il soit, en pleine connaissance de cause. Comme dans toute thérapie, le respect du choix fondamental de vie du patient est une exigence éthique incontournable.

De quelle manière entrez-vous en relation empathique avec le patient ?

Grâce aux neurones miroirs. Pour faire simple, les neurones miroirs donnent la capacité de percevoir et de reconnaître les émotions d’autrui. Ce sont ces neurones miroirs qui nous permettent d’entrer en syntonie ; ce qui est particulièrement précieux pour orienter la thérapie. Grâce aux neurones miroirs, en tant que thérapeute je suis à même de compléter intuitivement ce que me raconte le patient (qui a souvent du mal à exprimer ce qui le bloque ou le préoccupe). Plus concrètement, le patient parle. Je l’écoute. En même temps, j’observe le panorama du corps du patient ; il s’agit de lire sur le corps ce qui se passe au niveau psychique. Je me mets en syntonie avec lui, en résonance (comme une harpe). En d’autres mots, je me « connecte » à lui. À partir de là, je ressens ce qui se passe chez le patient ; je capte non seulement les signaux corporels mais aussi tonico-émotionnels et je réagis en fonction d’eux par des pensées spontanées, et parfois même des sensations physiques. Ceci me permet, en tant que psychothérapeute, de réagir au plus près de ce que vit mon patient, puisque je sens en moi ce que ressent ce dernier. L’avantage immense est que cela empêche mes projections d’intervenir. Si je ressens, et que son panorama du corps me le confirme, alors c’est juste… À son tour, le patient me sent proche de lui ; il perçoit inconsciemment mes réactions et ne peut qu’y réagir de même tout aussi inconsciemment. Les résonances déclenchées ainsi par le patient chez le thérapeute que je suis (et ainsi confirmées par son expressivité corporelle) ont une grande valeur d’informations sur l’orientation de la psychothérapie.

Il y a donc une différence entre empathie et syntonie ?

Je placerais la syntonie à un niveau supérieur à celui de l’empathie. L’empathie, c’est : « Je me mets dans la peau de l’autre. » Tandis que la syntonie, c’est : « Je permets à l’autre d’entrer en moi pour ressentir le message que je veux lui transmettre. »

Pour conclure, je suis interpellée par votre profond intérêt pour l’humain, qui vous a mené à d’innombrables recherches, formations et des décennies d’accompagnement ; comment vous est née cette passion ?

Un événement a éveillé plus particulièrement mon intérêt pour l’humain et son fonctionnement, même si je peux dire que je m’y intéresse depuis toujours. À 15 ans, j’ai été moniteur de vacances et j’ai recueilli les confidences de deux personnes distinctes : la directrice et une femme de ménage. Ce qui m’a fasciné, c’est que face à un même événement, elles avaient deux visions radicalement différentes, en phase avec leur ressenti, leur vécu intime. Quand j’ai travaillé ensuite en psychomotricité avec des enfants qui avaient des problèmes de centre (voix, corps), j’ai reconnu-là qu’il y avait quelque chose de commun entre tout ça… Le fond du problème est le même. (Il réfléchit à haute voix, NDLR) En fait, je crois que c’est ça qui me passionne : ce sont les choses communes. Relier, jeter des ponts – entre les savoirs, les disciplines, les événements, les personnes… – sans créer de théorie absolue. C’est l’épistémologie qui m’enthousiasme par dessus tout, soit la connaissance en général. Au service de l’être humain.

Pour aller plus loin : www.sfp-asbl.com (informations sur l’Inversion du Ressenti par le dialogue tonico-émotionnel & formations). Vous trouverez aussi sur ce site les ouvrages du Dr Lerminiaux. Pour prolonger cet entretien, épinglons Image mentale et déclenchement du cancer, Essai du
Dr. Jean Lerminiaux – Dossier réalisé par Vincent Godefroid (Clin d’œil, 2009).