Parmi mes amis, j’ai la chance de compter Gilles Goetghebuer, concitoyen bruxellois et rédacteur en chef du magazine Sport  & Vie.  Disponible en kiosques, ce bimestriel franco-belge d’excellente  facture   contient toujours des articles intéressants  sur des sujets touchant à l’exercice physique, à la santé ou à la nutrition.  Journaliste passionné et passionnant, Gilles est par ailleurs chroniqueur spécialisé pour la radio et la télévision. Comme lui et moi jouons chaque samedi dans la même équipe de foot, nous avons souvent l’occasion d’échanger nos opinions et nos infos sur nos thèmes de prédilection respectifs. Dans le domaine du dopage, son périodique est à la pointe de l’actualité car plusieurs médecins y  collaborent pour dévoiler ce qu’ils constatent sur le terrain ou ce qu’ils glanent dans la littérature scientifique.  Dans le dernier numéro(*), un certain  Dr Christian Daulouède a écrit un texte fascinant intitulé « Un microbiote de champion ». Dans sa première partie,  cette chronique indique que les bienfaits du sport semblent de plus en plus liés à ses effets  sur la flore intestinale. En atteste  notamment une étude sur des sujets obèses soumis à un programme d’entrainement qui a montré que l’amaigrissement des participants était synonyme de  changements bactériens dans l’intestin.  Mais comme son titre l’indique, l’article  révèle  surtout  que la composition du microbiote  pourrait avoir  une grande influence sur les performances sportives et devenir ainsi un instrument de dopage inédit !
 
A l’appui de cette prédiction,  le chroniqueur raconte l’histoire à peine croyable qui est arrivée à Lauren Pertersen, une microbiologiste américaine travaillant dans un service de médecine génomique à Farmington, dans le Connecticut. Dans l’espoir d’améliorer sa santé défaillante,  cette chercheuse a procédé pour elle-même à une transplantation fécale. Comme vous le savez, c’est la technique qui consiste à prélever un échantillon d’excréments chez un donneur sain et à l’injecter dans le côlon d’un patient malade des intestins. Grâce à cet équilibrage bactérien, les gastro-entérologues parviennent à soigner les infections  devenues résistantes aux antibiotiques. Chez Miss Petersen aussi, la méthode a donné de bons résultats. Mais cet apport en selles lui a étrangement donné l’envie de se remettre en selle, autrement dit de  remonter sur son vélo et de consacrer  ses loisirs à la pratique du VTT. Au point qu’elle a pu participer à des compétitions et remporter plusieurs courses dans sa région. Or, elle a découvert que la matière fécale  qu’elle s’était transplantée provenait d’un coureur cycliste s’étant lui-même illustré dans la discipline ! Cette expérience ébouriffante l’a évidemment amenée  à s’interroger sur la relation entre la flore et la réussite en sport. Dans le cadre d’un ambitieux programme baptisé « Athlete Microbiome Project », elle cherche actuellement à identifier les particularités microbiotiques des sportifs d’endurance.  Et elle en trouve ! Il s’avère que les intestins de 100% des coureurs cyclistes étudiés abritent des bactéries Prevotella, une famille qu’on ne retrouve que dans 10% de la population générale. Idem pour l’archée Methanobrevivacter smithii, un germe relativement rare chez les pédaleurs amateurs mais très répandu chez les pros du vélo. Ça signifie qu’il  y a  un profil microbien propice aux performances cyclistes et  probablement des souches favorables à d’autres formes d’efforts. Dans le futur, le dopage pourrait prendre la tournure inattendue de transplantations fécales, à moins qu’on n’arrive à isoler les bonnes bactéries et à les commercialiser en tant que probiotiques. En toute hypothèse, l’impact sociétal serait colossal puisque cette aide médicale naturelle serait logiquement  indépistable, et par conséquent impunissable. C’est rien moins que l’avenir du sport de compétition  qui se joue dans le laboratoire de Lauren Petersen.
 
Le succès d’une carrière sportive dépendrait donc en partie de la microfaune peuplant les voies digestives : voilà qui donne déjà le vertige. Mais pourquoi ce qui vaut pour les exploits physiques ne vaudrait-il pas pour les prouesses psychiques ? Dans la même veine, on va sûrement découvrir que certaines bactéries prédisposent à certaines aptitudes cérébrales et compétences mentales. Le cerveau de la tête et le cerveau du ventre sont tellement reliés que la vie  entérique influe forcément  sur la vitalité des neurones et  sur leurs  connexions synaptiques, en termes de quantité ou de qualité. Demain ou après-demain, on va sûrement nous annoncer qu’on a repéré la bactérie du génie, le microbe des maths, le procaryote des polyglottes ou l’agent bactérien des  grands physiciens ! Ce qu’on a longtemps cherché dans nos gènes humains, on va le trouver dans  notre génome clandestin, ces 100.000 milliards de micro-organismes  qui nous habitent et qui nous déterminent à notre insu. Science-fiction ? Je vous parie une tonne de choucroute que non. Après le dopage probiotique des athlètes, on peut aisément deviner que la science mettra au point une transplantation fécale ou une complémentation alimentaire  affinées en fonction d’objectifs cérébraux spécifiques. Les lacunes d’intelligence à la naissance pourront être corrigées par voie intestinale et l’on verra sans doute apparaître une forme d’eugénisme positif dévolu à la biodiversité intérieure des bébés. Ces perspectives d’humanité naturellement  augmentée me semblent bien plus enthousiasmantes que les délirantes promesses transhumanistes.
 
Mais trêve de projections futuristes ! Ce qui est déjà une réalité en 2018, c’est la compréhension  du lien entre santé intestinale et santé globale. Depuis quelques années, un grand nombre d’études se penchent sur les relations entre le déséquilibre du microbiote et la survenue de maux comme la maladie de Crohn, le diabète, les pathologies cardiovasculaires, l’obésité ou  la rectocolite hémorragique. Des troubles psychiques tels que l’autisme, la dépression ou la schizophrénie sont également  associés à des perturbations intestinales concomitantes ou préalables. En amont de ces événements entériques, la recherche commence aussi à discerner une causalité psycho-émotionnelle, comme notre journaliste Hughes Belin vous l’a exposé dans son dossier « Microbiote & émotions » (Néosanté  n° 76 du mois de mars). Un jour, on parlera peut-être de la bactérie de la colère, de celle du ressentiment  ou de celle de la dévalorisation. Vu que nous en hébergeons  entre 500 et 1000 espèces différentes, vous imaginez l’ampleur de ce qui est à découvrir. La cartographie des états mentaux et des états intestinaux en correspondance avec l’éclosion des affections permettra bientôt de développer des « psychobiotiques » thérapeutiques. En attendant ces avancées imminentes, on peut déjà se convaincre d’une chose très importante : tout ce qui protège et stimule la diversité du microbiote est bon pour son hôte. On sait très bien ce qui l’appauvrit : la naissance par césarienne, l’allaitement artificiel, l’hygiène excessive,  la malbouffe, le stress chronique,  la consommation de nombreux médicaments et bien entendu des plus nuisibles d’entre eux, les antibiotiques. Mais il y a un facteur négligé qui pèse pourtant très lourd : la sédentarité. Dans la revue Néosanté, nous avons déjà évoqué plusieurs études montrant que l’activité physique était très bénéfique pour le cerveau entérique. Plus nous nous activons, plus la population bactérienne de nos intestins se modifie et se diversifie. Voici un article  du  journal Le Monde et un autre du quotidien suisse Le temps rendant compte de travaux scientifiques récents allant dans le même sens. Ça veut dire que Lauren Petersen aurait pu s’épargner sa transplantation fécale. Au lieu de se muer en  Janie Longo grâce aux fèces d’un champion cyclo, elle aurait pu faire le chemin inverse et se forger des intestins plus sains en enfourchant sa petite reine. Même s’ils se dopent aux Prevotella, les athlètes auront toujours avantage à redoubler d’efforts pour devenir plus forts. En résumé, la vie profite au sport  et le sport profite à la vie. C’est précisément le pertinent message que le magazine de mon ami Gilles transmet tous les deux mois à ses lecteurs.